Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Père

 

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Title: La reine Margot - Tome II

 

Author: Alexandre Dumas, Père

 

Release Date: February 27, 2005 [EBook #13857]

 

Language: French

 

Character set encoding: ISO-8859-1

 

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II ***

 

 

 

 

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Alexandre Dumas

 

 

 

LA REINE MARGOT

 

 

Tome II

 

 

 

(1845)

 

 

 

Table des matières

 

DEUXIÈME PARTIE

 

I Fraternité............................................................................. 5

II La reconnaissance du roi Charles IX.................................. 16

III Dieu dispose.................................................................... 27

IV La nuit des rois................................................................. 43

V Anagramme...................................................................... 56

VI La rentrée au Louvre........................................................ 66

VII La cordelière de la reine mère......................................... 84

VIII Projets de vengeance..................................................... 98

IX Les Atrides...................................................................... 121

X L’Horoscope.................................................................... 136

XI Les confidences.............................................................. 148

XII Les ambassadeurs......................................................... 163

XIII Oreste et Pylade........................................................... 173

XIV Orthon......................................................................... 187

XV L’hôtellerie de la Belle-Étoile........................................ 204

XVI De Mouy de Saint-Phale............................................... 219

XVII Deux têtes pour une couronne.................................... 230

XVIII Le livre de vénerie..................................................... 248

XIX La chasse au vol.......................................................... 260

XX Le pavillon de François Ier............................................. 274

XXI Les investigations........................................................ 286

XXII Actéon....................................................................... 302

XXIII Le bois de Vincennes................................................. 314

XXIV La figure de cire........................................................ 326

XXV Les boucliers invisibles............................................... 346

XXVI Les juges................................................................... 357

XXVII La torture du brodequin........................................... 373

XXVIII La chapelle............................................................. 386

XXIX La place Saint-Jean-en-Grève................................... 393

XXX La tour du Pilori......................................................... 401

XXXI La sueur de sang........................................................ 415

XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes................... 423

XXXIII La Régence............................................................ 430

XXXIV Le roi est mort : vive le roi !..................................... 436

XXXV Épilogue................................................................... 445

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

I
Fraternité

 

En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la vie d’un homme : il avait empêché trois royaumes de changer de souverains.

 

En effet, Charles IX tué, le duc d’Anjou devenait roi de France, et le duc d’Alençon, selon toute probabilité, devenait roi de Pologne. Quant à la Navarre, comme M. le duc d’Anjou était l’amant de madame de Condé, sa couronne eût probablement payé au mari la complaisance de sa femme.

 

Or, dans tout ce grand bouleversement il n’arrivait rien de bon pour Henri. Il changeait de maître, voilà tout ; et au lieu de Charles IX, qui le tolérait, il voyait monter au trône de France le duc d’Anjou, qui, n’ayant avec sa mère Catherine qu’un cœur et qu’une tête, avait juré sa mort et ne manquerait pas de tenir son serment.

 

Toutes ces idées s’étaient présentées à la fois à son esprit quand le sanglier s’était élancé sur Charles IX, et nous avons vu ce qui était résulté de cette réflexion rapide comme l’éclair, qu’à la vie de Charles IX était attachée sa propre vie.

 

Charles IX avait été sauvé par un dévouement dont il était impossible au roi de comprendre le motif.

 

Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admiré ce courage étrange de Henri qui, pareil à l’éclair, ne brillait que dans l’orage.

 

Malheureusement ce n’était pas le tout que d’avoir échappé au règne du duc d’Anjou, il fallait se faire roi soi-même. Il fallait disputer la Navarre au duc d’Alençon et au prince de Condé ; il fallait surtout quitter cette cour où l’on ne marchait qu’entre deux précipices, et la quitter protégé par un fils de France.

 

Henri, tout en revenant de Bondy, réfléchit profondément à la situation. En arrivant au Louvre, son plan était fait.

 

Sans se débotter, tel qu’il était, tout poudreux et tout sanglant encore, il se rendit chez le duc d’Alençon, qu’il trouva fort agité en se promenant à grands pas dans sa chambre.

 

En l’apercevant, le prince fit un mouvement.

 

– Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je comprends, mon bon frère, vous m’en voulez de ce que le premier j’ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappé la jambe de son cheval, au lieu d’aller frapper le sanglier, comme c’était votre intention. Mais que voulez-vous ? je n’ai pu retenir une exclamation de surprise. D’ailleurs le roi s’en fût toujours aperçu, n’est-ce pas ?

 

– Sans doute, sans doute, murmura d’Alençon. Mais je ne puis cependant attribuer qu’à mauvaise intention cette espèce de dénonciation que vous avez faite, et qui, vous l’avez vu, n’a pas eu un résultat moindre que de faire suspecter à mon frère Charles mes intentions, et de jeter un nuage entre nous.

 

– Nous reviendrons là-dessus tout à l’heure ; et quant à la bonne ou à la mauvaise intention que j’ai à votre égard, je viens exprès auprès de vous pour vous en faire juge.

 

– Bien ! dit d’Alençon avec sa réserve ordinaire ; parlez, Henri, je vous écoute.

 

– Quand j’aurai parlé, François, vous verrez bien quelles sont mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut toute réserve et toute prudence ; et quand je vous l’aurai faite, d’un seul mot vous pourrez me perdre !

 

– Qu’est-ce donc ? dit François, qui commençait à se troubler.

 

– Et cependant, continua Henri, j’ai hésité longtemps à vous parler de la chose qui m’amène, surtout après la façon dont vous avez fait la sourde oreille aujourd’hui.

 

– En vérité, dit François en pâlissant, je ne sais pas ce que vous voulez dire, Henri.

 

– Mon frère, vos intérêts me sont trop chers pour que je ne vous avertisse pas que les huguenots ont fait faire auprès de moi des démarches.

 

– Des démarches ! demanda d’Alençon, et quelles démarches ?

 

– L’un d’eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy assassiné par Maurevel, vous savez…

 

– Oui.

 

– Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me démontrer que j’étais en captivité.

 

– Ah ! vraiment ! et que lui avez-vous répondu ?

 

– Mon frère, vous savez que j’aime tendrement Charles, qui m’a sauvé la vie, et que la reine mère a pour moi remplacé ma mère. J’ai donc refusé toutes les offres qu’il venait me faire.

 

– Et quelles étaient ces offres ?

 

– Les huguenots veulent reconstituer le trône de Navarre, et comme en réalité ce trône m’appartient par héritage, ils me l’offraient.

 

– Oui ; et M. de Mouy, au lieu de l’adhésion qu’il venait solliciter, a reçu votre désistement ?

 

– Formel… par écrit même. Mais depuis…, continua Henri.

 

– Vous vous êtes repenti, mon frère ? interrompit d’Alençon.

 

– Non, j’ai cru m’apercevoir seulement que M. de Mouy, mécontent de moi, reportait ailleurs ses visées.

 

– Et où cela ? demanda vivement François.

 

– Je n’en sais rien. Près du prince de Condé, peut-être.

 

– Oui, c’est probable, dit le duc.

 

– D’ailleurs, reprit Henri, j’ai moyen de connaître d’une manière infaillible le chef qu’il s’est choisi. François devint livide.

 

– Mais, continua Henri, les huguenots sont divisés entre eux, et de Mouy, tout brave et tout loyal qu’il est, ne représente qu’une moitié du parti. Or, cette autre moitié, qui n’est point à dédaigner, n’a pas perdu l’espoir de porter au trône ce Henri de Navarre, qui, après avoir hésité dans le premier moment, peut avoir réfléchi depuis.

 

– Vous croyez ?

 

– Oh ! tous les jours j’en reçois des témoignages. Cette troupe qui nous a rejoints à la chasse, avez-vous remarqué de quels hommes elle se composait ?

 

– Oui, de gentilshommes convertis.

 

– Le chef de cette troupe, qui m’a fait un signe, l’avez-vous reconnu ?

 

– Oui, c’est le vicomte de Turenne.

 

– Ce qu’ils me voulaient, l’avez-vous compris ?

 

– Oui, ils vous proposaient de fuir.

 

– Alors, dit Henri à François inquiet, il est donc évident qu’il y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut M. de Mouy.

 

– Un second parti ?

 

– Oui, et fort puissant, vous dis-je ; de sorte que pour réussir il faudrait réunir les deux partis : Turenne et de Mouy. La conspiration marche, les troupes sont désignées, on n’attend qu’un signal. Or, dans cette situation suprême, qui demande de ma part une prompte solution, j’ai débattu deux résolutions entre lesquelles je flotte. Ces deux résolutions, je viens vous les soumettre comme à un ami.

 

– Dites mieux, comme à un frère.

 

– Oui, comme à un frère, reprit Henri.

 

– Parlez donc, je vous écoute.

 

– Et d’abord je dois vous exposer l’état de mon âme, mon cher François. Nul désir, nulle ambition, nulle capacité ; je suis un bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide ; le métier de conspirateur me présente des disgrâces mal compensées par la perspective même certaine d’une couronne.

 

– Ah ! mon frère, dit François, vous vous faites tort, et c’est une situation triste que celle d’un prince dont la fortune est limitée par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans la carrière des honneurs ! Je ne crois donc pas à ce que vous me dites.

 

– Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frère, reprit Henri, que si je croyais avoir un ami réel, je me démettrais en sa faveur de la puissance que veut me conférer le parti qui s’occupe de moi ; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n’en ai point.

 

– Peut-être. Vous vous trompez sans doute.

 

– Non, ventre-saint-gris ! dit Henri. Excepté vous, mon frère, je ne vois personne qui me soit attaché ; aussi, plutôt que de laisser avorter en des déchirements affreux une tentative qui produirait à la lumière quelque homme… indigne… je préfère en vérité avertir le roi mon frère de ce qui se passe. Je ne nommerai personne, je ne citerai ni pays ni date ; mais je préviendrai la catastrophe.

 

– Grand Dieu ! s’écria d’Alençon ne pouvant réprimer sa terreur, que dites-vous là ?… Quoi ! Vous, vous la seule espérance du parti depuis la mort de l’amiral ; vous, un huguenot converti, mal converti, on le croyait du moins, vous lèveriez le couteau sur vos frères ! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez à une seconde Saint-Barthélemy tous les calvinistes du royaume ? Savez-vous que Catherine n’attend qu’une occasion pareille pour exterminer tout ce qui a survécu ?

 

Et le duc tremblant, le visage marbré de plaques rouges et livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer à cette solution, qui le perdait.

 

– Comment ! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, vous croyez, François, qu’il arriverait tant de malheurs ? Avec la parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les imprudents.

 

– La parole du roi Charles IX, Henri ! … Eh ! l’amiral ne l’avait-il pas ? Téligny ne l’avait-il pas ? Ne l’aviez-vous pas vous-même ? Oh ! Henri, c’est moi qui vous le dis : si vous faites cela, vous les perdez tous ; non seulement eux, mais encore tout ce qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux.

 

Henri parut réfléchir un moment.

 

– Si j’eusse été un prince important à la cour, dit-il, j’eusse agi autrement. À votre place, par exemple, à votre place, à vous, François, fils de France, héritier probable de la couronne…

 

François secoua ironiquement la tête.

 

– À ma place, dit-il que feriez-vous ?

 

– À votre place, mon frère, répondit Henri, je me mettrais à la tête du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon crédit répondraient à ma conscience de la vie des séditieux, et je tirerais utilité pour moi d’abord et pour le roi ensuite, peut-être, d’une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand mal à la France.

 

D’Alençon écouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les muscles de son visage.

 

– Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu’il nous épargne tous ces désastres que vous prévoyez ?

 

– Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment : votre extérieur modeste, votre situation élevée et intéressante à la fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours témoignée à ceux de la religion, les portent à vous servir.

 

– Mais, dit d’Alençon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui sont pour vous seront-ils pour moi ?

 

– Je me charge de vous les concilier par deux raisons.

 

– Lesquelles ?

 

– D’abord, par la confiance que les chefs ont en moi ; ensuite, par la crainte où ils seraient que Votre Altesse, connaissant leurs noms…

 

– Mais ces noms, qui me les révèlera ?

 

– Moi, ventre-saint-gris !

 

– Vous feriez cela ?

 

– Écoutez, François, je vous l’ai dit, continua Henri, je n’aime que vous à la cour : cela vient sans doute de ce que vous êtes persécuté comme moi ; et puis, ma femme aussi vous aime d’une affection qui n’a pas d’égale…

 

François rougit de plaisir.

 

– Croyez-moi, mon frère, continua Henri, prenez cette affaire en main, régnez en Navarre ; et pourvu que vous me conserviez une place à votre table et une belle forêt pour chasser, je m’estimerai heureux.

 

– Régner en Navarre ! dit le duc ; mais si…

 

– Si le duc d’Anjou est nommé roi de Pologne, n’est-ce pas ? J’achève votre pensée. François regarda Henri avec une certaine terreur.

 

– Eh bien, écoutez, François ! continua Henri ; puisque rien ne vous échappe, c’est justement dans cette hypothèse que je raisonne : si le duc d’Anjou est nommé roi de Pologne, et que notre frère Charles, que Dieu conserve ! vienne à mourir, il n’y a que deux cents lieues de Pau à Paris, tandis qu’il y en a quatre cents de Paris à Cracovie ; vous serez donc ici pour recueillir l’héritage juste au moment où le roi de Pologne apprendra qu’il est vacant. Alors, si vous êtes content de moi, François, vous me donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu’un des fleurons de votre couronne ; de cette façon, j’accepte. Le pis qui puisse vous arriver, c’est de rester roi là-bas et de faire souche de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis qu’ici, qu’êtes-vous ? un pauvre prince persécuté, un pauvre troisième fils de roi, esclave de deux aînés et qu’un caprice peut envoyer à la Bastille.

 

– Oui, oui, dit François, je sens bien cela, si bien que je ne comprends pas que vous renonciez à ce plan que vous me proposez. Rien ne bat donc là ?

 

Et le duc d’Alençon posa la main sur le cœur de son frère.

 

– Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour certaines mains ; je n’essaierai pas de soulever celui-là ; la crainte de la fatigue me fait passer l’envie de la possession.

 

– Ainsi, Henri, véritablement vous renoncez ?

 

– Je l’ai dit à de Mouy et je vous le répète.

 

– Mais en pareille circonstance, cher frère, dit d’Alençon, on ne dit pas, on prouve.

 

Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son adversaire.

 

– Je le prouverai, dit-il, ce soir : à neuf heures la liste des chefs et le plan de l’entreprise seront chez vous. J’ai même déjà remis mon acte de renonciation à de Mouy.

 

François prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les siennes.

 

Au même instant Catherine entra chez le duc d’Alençon, et cela, selon son habitude, sans se faire annoncer.

 

– Ensemble ! dit-elle en souriant ; deux bons frères, en vérité !

 

– Je l’espère, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, tandis que le duc d’Alençon pâlissait d’angoisse. Puis il fit quelques pas en arrière pour laisser Catherine libre de parler à son fils.

 

La reine mère alors tira de son aumônière un joyau magnifique.

 

– Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour mettre au ceinturon de votre épée. Puis tout bas :

 

– Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre bon frère Henri, ne bougez pas. François serra la main de sa mère, et dit :

 

– Me permettez-vous de lui montrer le beau présent que vous venez de me faire ?

 

– Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j’en avais ordonné une seconde à mon intention.

 

– Vous entendez, Henri, dit François, ma bonne mère m’apporte ce bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne.

 

Henri s’extasia sur la beauté de l’agrafe, et se confondit en remerciements. Quand ses transports se furent calmés :

 

– Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposée, et je vais me mettre au lit ; votre frère Charles est bien fatigué de sa chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah ! Henri, j’oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre adresse : vous avez sauvé votre roi et votre frère, vous en serez récompensé.

 

– Je le suis déjà, madame ! répondit Henri en s’inclinant.

 

– Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit Catherine, ce n’est pas assez, et croyez que nous songeons, Charles et moi, à faire quelque chose qui nous acquitte envers vous.

 

– Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frère sera bienvenu, madame. Puis il s’inclina et sortit.

 

– Ah ! mon frère François, pensa Henri en sortant, je suis sûr maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un corps, vient de trouver une tête et un cœur. Seulement prenons garde à nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une récompense : il y a quelque diablerie là-dessous ; je veux conférer ce soir avec Marguerite.

II
La reconnaissance du roi Charles IX

 

Maurevel était resté une partie de la journée dans le cabinet des Armes du roi ; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment du retour de la chasse, elle l’avait fait passer dans son oratoire avec les sbires qui l’étaient venus rejoindre.

 

Charles IX, averti à son arrivée par sa nourrice qu’un homme avait passé une partie de la journée dans son cabinet, s’était d’abord mis dans une grande colère qu’on se fût permis d’introduire un étranger chez lui. Mais se l’étant fait dépeindre, et sa nourrice lui ayant dit que c’était le même homme qu’elle avait été elle-même chargée de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel ; et se rappelant l’ordre arraché le matin par sa mère, il avait tout compris.

 

– Oh ! oh ! murmura Charles, dans la même journée où il m’a sauvé la vie ; le moment est mal choisi.

 

En conséquence il fit quelques pas pour descendre chez sa mère ; mais une pensée le retint.

 

– Mordieu ! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une discussion à n’en pas finir ; mieux vaut que nous agissions chacun de notre côté.

 

– Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et préviens la reine Élisabeth[1], qu’un peu souffrant de la chute que j’ai faite, je dormirai seul cette nuit.

 

La nourrice obéit, et, comme l’heure d’exécuter son projet n’était pas arrivée, Charles se mit à faire des vers.

 

C’était l’occupation pendant laquelle le temps passait le plus vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnèrent-elles que Charles croyait encore qu’il en était à peine sept. Il compta l’un après l’autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva.

 

– Nom d’un diable ! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrète qu’il avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-même ignorait l’existence. Charles alla droit à l’appartement de Henri. Henri n’avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en quittant le duc d’Alençon, et il était sorti aussitôt.

 

– Il sera allé souper chez Margot, se dit le roi ; il était au mieux aujourd’hui avec elle, à ce qu’il m’a semblé du moins. Et il s’achemina vers l’appartement de Marguerite.

 

Marguerite avait ramené chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de pâtisseries.

 

Charles heurta à la porte d’entrée : Gillonne alla ouvrir ; mais à l’aspect du roi elle fut si épouvantée, qu’elle trouva à peine la force de faire la révérence, et qu’au lieu de courir pour prévenir sa maîtresse de l’auguste visite qui lui arrivait, elle laissa passer Charles sans donner d’autre signal que le cri qu’elle avait poussé.

 

Le roi traversa l’antichambre, et, guidé par les éclats de rire, il s’avança vers la salle à manger.

 

« Pauvre Henriot ! dit-il, il se réjouit sans penser à mal. »

 

– C’est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un visage riant.

 

Marguerite poussa un cri terrible ; tout riant qu’il était, ce visage avait produit sur elle l’effet de la tête de Méduse. Placée en face de la portière, elle venait de reconnaître Charles.

 

Les deux hommes tournaient le dos au roi.

 

– Majesté ! s’écria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur tête vaciller sur leurs épaules, fut le seul qui ne perdit pas la sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, qu’en se levant il renversa la table, et qu’avec elle il culbuta cristaux, vaisselle et bougies.

 

En un instant il y eut obscurité complète et silence de mort.

 

– Gagne au pied, dit Coconnas à La Mole. Hardi ! hardi ! La Mole ne se le fit pas dire deux fois ; il se jeta contre le mur, s’orienta des mains, cherchant la chambre à coucher pour se coucher dans le cabinet qu’il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la chambre à coucher il se heurta contre un homme qui venait d’entrer par le passage secret.

 

– Que signifie donc tout cela ? dit Charles dans les ténèbres, avec une voix qui commençait à prendre un formidable accent d’impatience ; suis-je donc un trouble-fête, que l’on fasse à ma vue un pareil remue-ménage ? Voyons, Henriot ! Henriot ! où es-tu ? réponds-moi.

 

– Nous sommes sauvés ! murmura Marguerite en saisissant une main qu’elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est un de nos convives.

 

– Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri répondant à la reine sur le même ton.

 

– Grand Dieu ! s’écria Marguerite en lâchant vivement la main qu’elle tenait, et qui était celle du roi de Navarre.

 

– Silence ! dit Henri.

 

– Mille noms du diable ! qu’avez-vous donc à chuchoter ainsi ? s’écria Charles. Henri, répondez-moi, où êtes-vous ?

 

– Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre.

 

– Diable ! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un coin, voilà qui se complique.

 

– Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, brave jusqu’à l’imprudence, avait réfléchi qu’il fallait toujours finir par rallumer les bougies ; et pensant que le plus tôt serait le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu des débris un chandelier, s’approcha du chauffe-doux[2], et souffla sur un charbon qui enflamma aussitôt la mèche d’une bougie. La chambre s’éclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard interrogateur.

 

Henri était près de sa femme ; la duchesse de Nevers était seule dans un coin ; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un chandelier à la main, éclairait toute la scène.

 

– Excusez-nous, mon frère, dit Marguerite, nous ne vous attendions pas.

 

– Aussi Votre Majesté, comme elle peut le voir, nous a fait une peur étrange ! dit Henriette.

 

– Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a été si réelle qu’en me levant j’ai renversé la table. Coconnas jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire :

 

« À la bonne heure ! voilà un mari qui entend à demi-mot. »

 

– Quel affreux remue-ménage ! répéta Charles IX. Voilà ton souper renversé, Henriot. Viens avec moi, tu l’achèveras ailleurs ; je te débauche pour ce soir.

 

– Comment, Sire ! dit Henri, Votre Majesté me ferait l’honneur ?…

 

– Oui, Ma Majesté te fait l’honneur de t’emmener hors du Louvre. Prête-le moi, Margot, je te le ramènerai demain matin.

 

– Ah ! mon frère ! dit Marguerite, vous n’avez pas besoin de ma permission pour cela, et vous êtes bien le maître.

 

– Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et je reviens à l’instant même.

 

– Tu n’en as pas besoin, Henriot ; celui que tu as là est bon.

 

– Mais, Sire…, essaya le Béarnais.

 

– Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d’un diable ! n’entends tu pas ce que je te dis ? Allons, viens donc !

 

– Oui, oui, allez ! dit tout à coup Marguerite en serrant le bras de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui apprendre qu’il se passait quelque chose d’étrange.

 

– Me voilà, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur Coconnas, qui continuait son office d’éclaireur en rallumant les autres bougies.

 

– Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il à Henri en toisant le Piémontais ; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole ?

 

– Qui lui a donc parlé de La Mole ? se demanda tout bas Marguerite.

 

– Non, Sire, répondit Henri, M. de La Mole n’est point ici, et je le regrette, car j’aurais eu l’honneur de le présenter à Votre Majesté en même temps que M. de Coconnas, son ami ; ce sont deux inséparables, et tous deux appartiennent à M. d’Alençon.

 

– Ah ! ah ! notre grand tireur ! dit Charles. Bon ! Puis en fronçant le sourcil :

 

– Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n’est-il pas huguenot ?

 

– Converti, Sire, dit Henri, et je réponds de lui comme de moi.

 

– Quand vous répondrez de quelqu’un, Henriot, après ce que vous avez fait aujourd’hui, je n’ai plus le droit de douter de lui. Mais n’importe, j’aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera pour plus tard.

 

En faisant de ses gros yeux une dernière perquisition dans la chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre en le tenant par dessous le bras.

 

À la porte du Louvre, Henri voulut s’arrêter pour parler à quelqu’un.

 

– Allons, allons ! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je te dis que l’air du Louvre n’est pas bon pour toi ce soir, que diable ! crois-moi donc.

 

– Ventre-saint-gris ! murmura Henri ; et de Mouy, que va-t-il devenir tout seul dans ma chambre ?… Pourvu que cet air qui n’est pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui !

 

– Ah ça ! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traversé le pont-levis, cela t’arrange donc, Henriot, que les gens de M. d’Alençon fassent la cour à ta femme ?

 

– Comment cela, Sire ?

 

– Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux à Margot ?

 

– Qui vous a dit cela ?

 

– Dame ! reprit le roi, on me l’a dit.

 

– Raillerie pure, Sire ; M. de Coconnas fait les doux yeux à quelqu’un, c’est vrai, mais c’est à madame de Nevers.

 

– Ah bah !

 

– Je puis répondre à Votre Majesté de ce que je lui dis là. Charles se prit à rire aux éclats.

 

– Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des propos, et j’allongerai agréablement sa moustache en lui contant les exploits de sa belle-sœur. Après cela, dit le roi en se ravisant, je ne sais plus si c’est de M. de Coconnas ou de M. de La Mole qu’il m’a parlé.

 

– Pas plus l’un que l’autre, Sire, dit Henri, et je vous réponds des sentiments de ma femme.

 

– Bon ! Henriot, bon ! dit le roi ; j’aime mieux te voir ainsi qu’autrement ; et, sur mon honneur, tu es si brave garçon que je crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi.

 

En disant ces mots, le roi se mit à siffler d’une façon particulière, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble s’enfoncèrent dans l’intérieur de la ville.

 

Dix heures sonnaient.

 

– Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, nous remettons nous à table ?

 

– Non, ma foi ! dit la duchesse, j’ai eu trop peur. Vive la petite maison de la rue Cloche-Percée ! on n’y peut pas entrer sans en faire le siège, et nos braves ont le droit d’y jouer des épées. Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, monsieur de Coconnas ?

 

– Je cherche mon ami La Mole, dit le Piémontais.

 

– Cherchez du côté de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y a là un certain cabinet…

 

– Bon, dit Coconnas, j’y suis. Et il entra dans la chambre.

 

– Eh bien, dit une voix dans les ténèbres, où en sommes-nous ?

 

– Eh ! mordi ! nous en sommes au dessert.

 

– Et le roi de Navarre ?

 

– Il n’a rien vu ; c’est un mari parfait, et j’en souhaite un pareil à ma femme. Cependant je crains bien qu’elle ne l’ait jamais qu’en secondes noces.

 

– Et le roi Charles ?

 

– Ah ! le roi, c’est différent ; il a emmené le mari.

 

– En vérité ?

 

– C’est comme je te le dis. De plus, il m’a fait l’honneur de me regarder de côté quand il a su que j’étais à M. d’Alençon, et de travers quand il a su que j’étais ton ami.

 

– Tu crois donc qu’on lui aura parlé de moi ?

 

– J’ai peur, au contraire, qu’on ne lui en ait dit trop de bien. Mais ce n’est point de tout cela qu’il s’agit, je crois que ces dames ont un pèlerinage à faire du côté de la rue du Roi-de-Sicile, et que nous conduisons les pèlerines.

 

– Mais, impossible ! … Tu le sais bien.

 

– Comment, impossible ?

 

– Eh ! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale.

 

– Mordi, c’est ma foi vrai ; j’oublie toujours que nous sommes en grade, et que de gentilshommes que nous étions nous avons eu l’honneur de passer valets.

 

Et les deux amis allèrent exposer à la reine et à la duchesse la nécessité où ils étaient d’assister au moins au coucher de monsieur le duc.

 

– C’est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre côté.

 

– Et peut-on savoir où vous allez ? demanda Coconnas.

 

– Oh ! vous êtes trop curieux, dit la duchesse. Quaere et invenies.

 

Les deux jeunes gens saluèrent et montèrent en toute hâte chez M. d’Alençon.

 

Le duc semblait les attendre dans son cabinet.

 

– Ah ! ah ! dit-il, vous voilà bien tard, messieurs.

 

– Dix heures à peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa montre.

 

– C’est vrai, dit-il. Tout le monde est couché au Louvre, cependant.

 

– Oui, Monseigneur, mais nous voici à vos ordres. Faut-il introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du petit coucher ?

 

– Au contraire, passez dans la petite salle et congédiez tout le monde.

 

Les deux jeunes gens obéirent, exécutèrent l’ordre donné, qui n’étonna personne à cause du caractère bien connu du duc, et revinrent près de lui.

 

– Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se mettre au lit ou travailler ?

 

– Non, messieurs ; vous avez congé jusqu’à demain.

 

– Allons, allons, dit tout bas Coconnas à l’oreille de La Mole, la cour découche ce soir, à ce qu’il paraît ; la nuit sera friande en diable, prenons notre part de la nuit.

 

Et les deux jeunes gens montèrent les escaliers quatre à quatre, prirent leurs manteaux et leurs épées de nuit, et s’élancèrent hors du Louvre à la poursuite des deux dames, qu’ils rejoignirent au coin de la rue du Coq-Saint-Honoré.

 

Pendant ce temps, le duc d’Alençon, l’œil ouvert, l’oreille au guet, attendait, enfermé dans sa chambre, les événements imprévus qu’on lui avait promis.

III
Dieu dispose

 

Comme l’avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence régnait au Louvre.

 

En effet, Marguerite et madame de Nevers étaient parties pour la rue Tizon. Coconnas et La Mole s’étaient mis à leur poursuite. Le roi et Henri battaient la ville. Le duc d’Alençon se tenait chez lui dans l’attente vague et anxieuse des événements que lui avait prédits la reine mère. Enfin Catherine s’était mise au lit, et madame de Sauve, assise à son chevet, lui faisait lecture de certains contes italiens dont riait fort la bonne reine.

 

Depuis longtemps Catherine n’avait été de si belle humeur. Après avoir fait de bon appétit une collation avec ses femmes, après avoir réglé les comptes quotidiens de sa maison, elle avait ordonné une prière pour le succès de certaine entreprise importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants ; c’était l’habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de faire dire dans certaines circonstances des prières et des messes dont Dieu et elle savaient seuls le but.

 

Enfin elle avait revu René, et avait choisi, dans ses odorants sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautés.

 

– Qu’on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est chez elle ; et si elle y est, qu’on la prie de venir me faire compagnie.

 

Le page auquel cet ordre était adressé sortit, et un instant après il revint accompagné de Gillonne.

 

– Eh bien, dit la reine mère, j’ai demandé la maîtresse et non la suivante.

 

– Madame, dit Gillonne, j’ai cru devoir venir moi-même dire à Votre Majesté que la reine de Navarre est sortie avec son amie la duchesse de Nevers…

 

– Sortie à cette heure ! reprit Catherine en fronçant le sourcil ; et où peut-elle être allée ?

 

– À une séance d’alchimie, répondit Gillonne, laquelle doit avoir lieu à l’hôtel de Guise, dans le pavillon habité par madame de Nevers.

 

– Et quand rentrera-t-elle ? demanda la reine mère.

 

– La séance se prolongera fort avant dans la nuit, répondit Gillonne, de sorte qu’il est probable que Sa Majesté demeurera demain matin chez son amie.

 

– Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle a des amies et elle est reine ; elle porte une couronne, on l’appelle Votre Majesté, et elle n’a pas de sujets ; elle est bien heureuse.

 

Après cette boutade, qui fit sourire intérieurement les auditeurs :

 

– Au reste, murmura Catherine, puisqu’elle est sortie ! car elle est sortie, dites-vous ?

 

– Depuis une demi-heure, madame.

 

– Tout est pour le mieux ; allez.

 

Gillonne salua et sortit.

 

– Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la lecture.

 

– Ah ! à propos, dit-elle, qu’on renvoie les gardes de la galerie. C’était le signal qu’attendait Maurevel. On exécuta l’ordre de la reine mère, et madame de Sauve continua son histoire.

 

Elle avait lu un quart d’heure à peu près sans interruption aucune, lorsqu’un cri long, prolongé, terrible, parvint jusque dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tête des assistants.

 

Un coup de pistolet le suivit immédiatement.

 

– Qu’est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, Carlotta ?

 

– Madame, dit la jeune femme pâlissante, n’avez-vous point entendu ?

 

– Quoi ? demanda Catherine.

 

– Ce cri ?

 

– Et ce coup de pistolet ? ajouta le capitaine des gardes.

 

– Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n’ai rien entendu, moi… D’ailleurs, est-ce donc une chose bien extraordinaire au Louvre qu’un cri et qu’un coup de pistolet ? Lisez, lisez, Carlotta.

 

– Mais écoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se tenait debout la main à la poignée de son épée et n’osant sortir sans le congé de la reine ; écoutez, on entend des pas, des imprécations.

 

– Faut-il que je m’informe, madame ? dit ce dernier.

 

– Point du tout, monsieur, restez là, dit Catherine en se soulevant sur une main comme pour donner plus de force à son ordre. Qui donc me garderait en cas d’alarme ? Ce sont quelques Suisses ivres qui se battent.

 

Le calme de la reine, opposé à la terreur qui planait sur toute cette assemblée, formait un contraste tellement remarquable que, si timide qu’elle fût, madame de Sauve fixa un regard interrogateur sur la reine.

 

– Mais, madame, s’écria-t-elle, on dirait que l’on tue quelqu’un.

 

– Et qui voulez-vous qu’on tue ?

 

– Mais le roi de Navarre, madame ; le bruit vient du côté de son appartement.

 

– La sotte ! murmura la reine, dont les lèvres, malgré sa puissance sur elle-même, commençaient à s’agiter étrangement, car elle marmottait une prière ; la sotte voit son roi de Navarre partout.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! dit madame de Sauve en retombant sur son fauteuil.

 

– C’est fini, c’est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t-elle en s’adressant à M. de Nancey, j’espère que, s’il y a du scandale dans le palais, vous ferez demain punir sévèrement les coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta.

 

Et Catherine retomba elle-même sur son oreiller dans une impassibilité qui ressemblait beaucoup à de l’affaissement, car les assistants remarquèrent que de grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage.

 

Madame de Sauve obéit à cet ordre formel ; mais ses yeux et sa voix fonctionnaient seuls. Sa pensée errante sur d’autres objets lui représentait un danger terrible suspendu sur une tête chérie. Enfin, après quelques minutes de ce combat, elle se trouva tellement oppressée entre l’émotion et l’étiquette que sa voix cessa d’être intelligible ; le livre lui tomba des mains, elle s’évanouit.

 

Soudain un fracas plus violent se fit entendre ; un pas lourd et pressé ébranla le corridor ; deux coups de feu partirent faisant vibrer les vitres ; et Catherine, étonnée de cette lutte prolongée outre mesure, se dressa à son tour, droite, pâle, les yeux dilatés ; et au moment où le capitaine des gardes allait s’élancer dehors, elle l’arrêta en disant :

 

– Que tout le monde reste ici, j’irai moi-même voir là-bas ce qui se passe. Voilà ce qui se passait, ou plutôt ce qui s’était passé :

 

De Mouy avait reçu le matin des mains d’Orthon la clef de Henri. Dans cette clef, qui était forée, il avait remarqué un papier roulé. Il avait tiré le papier avec une épingle.

 

C’était le mot d’ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui invitaient de Mouy à venir trouver à dix heures le roi au Louvre. À neuf heures et demie, de Mouy avait revêtu une armure dont il avait plus d’une fois déjà eu l’occasion de reconnaître la solidité ; il avait boutonné dessus un pourpoint de soie, avait agrafé son épée, passé dans le ceinturon ses pistolets, recouvert le tout du fameux manteau cerise de La Mole.

 

Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jugé à propos de faire une visite à Marguerite, et comment il était arrivé par l’escalier secret juste à temps pour heurter La Mole dans la chambre à coucher de Marguerite, et pour prendre sa place aux yeux du roi dans la salle à manger. C’était précisément au moment même que, grâce au mot d’ordre envoyé par Henri et surtout au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre.

 

Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son mieux, comme d’habitude, la démarche de La Mole. Il trouva dans l’antichambre Orthon qui l’attendait.

 

– Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il m’a ordonné de vous introduire chez lui et de vous dire de l’attendre. S’il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, à vous jeter sur son lit.

 

De Mouy entra sans demander d’autre explication, car ce que venait de lui dire Orthon n’était que la répétition de ce qu’il lui avait déjà dit le matin.

 

Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l’encre ; et s’approchant d’une excellente carte de France pendue à la muraille, il se mit à compter et à régler les étapes qu’il y avait de Paris à Pau.

 

Mais ce travail fut l’affaire d’un quart d’heure, et ce travail fini, de Mouy ne sut plus à quoi s’occuper.

 

Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bâilla, s’assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de l’invitation de Henri, excusé d’ailleurs par les lois de familiarité qui existaient entre les princes et leurs gentilshommes, il déposa sur la table de nuit ses pistolets et la lampe, s’étendit sur le vaste lit à tentures sombres qui garnissait le fond de la chambre, plaça son épée nue le long de sa cuisse, et, sûr de n’être pas surpris puisqu’un domestique se tenait dans la pièce précédente, il se laissa aller à un sommeil pesant, dont bientôt le bruit fit retentir les vastes échos du baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-même.

 

C’est alors que six hommes, l’épée à la main et le poignard à la ceinture, se glissèrent silencieusement dans le corridor qui, par une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et par une grande donnait chez Henri.

 

Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son épée nue et son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore ses fidèles pistolets accrochés à sa ceinture par des agrafes d’argent. Cet homme, c’était Maurevel.

 

Arrivé à la porte de Henri, il s’arrêta.

 

– Vous vous êtes bien assuré que les sentinelles du corridor ont disparu ? demanda-t-il à celui qui paraissait commander la petite troupe.

 

– Plus une seule n’est à son poste, répondit le lieutenant.

 

– Bien, dit Maurevel. Maintenant il n’y a plus qu’à s’informer d’une chose, c’est si celui que nous cherchons est chez lui.

 

– Mais, dit le lieutenant en arrêtant la main que Maurevel posait sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est celui du roi de Navarre.

 

– Qui vous dit le contraire ? répondit Maurevel.

 

Les sbires se regardèrent tout surpris, et le lieutenant fit un pas en arrière.

 

– Heu ! fit le lieutenant, arrêter quelqu’un à cette heure, au Louvre, et dans l’appartement du roi de Navarre ?

 

– Que répondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que celui que vous allez arrêter est le roi de Navarre lui-même ?

 

– Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans un ordre signé de la main de Charles IX…

 

– Lisez, dit Maurevel.

 

Et, tirant de son pourpoint l’ordre que lui avait remis Catherine, il le donna au lieutenant.

 

– C’est bien, répondit celui-ci après avoir lu ; je n’ai plus rien à vous dire.

 

– Et vous êtes prêt ?

 

– Je le suis.

 

– Et vous ? continua Maurevel en s’adressant aux cinq autres sbires. Ceux-ci saluèrent avec respect.

 

– Écoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voilà le plan : deux de vous resteront à cette porte, deux à la porte de la chambre à coucher, et deux entreront avec moi.

 

– Ensuite ? dit le lieutenant.

 

– Écoutez bien ceci : il nous est ordonné d’empêcher le prisonnier d’appeler, de crier, de résister ; toute infraction à cet ordre doit être punie de mort.

 

– Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant à l’homme désigné avec lui pour suivre Maurevel chez le roi.

 

– Tout à fait, dit Maurevel.

 

– Pauvre diable de roi de Navarre ! dit un des hommes, il était écrit là-haut qu’il ne devait point en réchapper.

 

– Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant l’ordre de Catherine, qu’il rentra dans sa poitrine.

 

Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise Catherine, et, laissant deux hommes à la porte extérieure, comme il en était convenu, entra avec les quatre autres dans l’antichambre.

 

– Ah ! ah ! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du dormeur, dont le bruit arrivait jusqu’à lui, il paraît que nous trouverons ici ce que nous cherchons.

 

Aussitôt Orthon, pensant que c’était son maître qui rentrait, alla au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armés qui occupaient la première chambre.

 

À la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu’on appelait le Tueur de roi, le fidèle serviteur recula, et se plaçant devant la seconde porte :

 

– Qui êtes-vous ? dit Orthon ; que voulez-vous ?

 

– Au nom du roi, répondit Maurevel, où est ton maître ?

 

– Mon maître ?

 

– Oui, le roi de Navarre ?

 

– Le roi de Navarre n’est pas au logis, dit Orthon en défendant plus que jamais la porte ; ainsi vous ne pouvez pas entrer.

 

– Prétexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arrière !

 

Les Béarnais sont entêtés ; celui-ci gronda comme un chien de ses montagnes, et sans se laisser intimider :

 

– Vous n’entrerez pas, dit-il ; le roi est absent.

 

Et il se cramponna à la porte.

 

Maurevel fit un geste ; les quatre hommes s’emparèrent du récalcitrant, l’arrachant au chambranle auquel il se tenait cramponné, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui appliqua la main sur les lèvres.

 

Orthon mordit furieusement l’assassin, qui retira sa main avec un cri sourd, et frappa du pommeau de son épée le serviteur sur la tête. Orthon chancela et tomba en criant :

 

– Alarme ! alarme ! alarme ! Sa voix expira, il était évanoui. Les assassins passèrent sur son corps, puis deux restèrent à cette seconde porte, et les deux autres entrèrent dans la chambre à coucher, conduits par Maurevel. À la lueur de la lampe brûlant sur la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux étaient fermés.

 

– Oh ! oh ! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble.

 

– Allons, sus ! dit Maurevel. À cette voix, un cri rauque qui ressemblait plutôt au rugissement du lion qu’à des accents humains partit de dessous les rideaux, qui s’ouvrirent violemment, et un homme, armé d’une cuirasse et le front couvert d’une de ces salades qui ensevelissaient la tête jusqu’aux yeux, apparut assis, deux pistolets à la main et son épée sur les genoux. Maurevel n’eut pas plus tôt aperçu cette figure et reconnu de Mouy, qu’il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête ; il devint d’une pâleur affreuse ; sa bouche se remplit d’écume ; et, comme s’il se fût trouvé en face d’un spectre, il fit un pas en arrière.

 

Soudain la figure armée se leva et fit en avant un pas égal à celui que Maurevel avait fait en arrière, de sorte que c’était celui qui était menacé qui semblait poursuivre, et celui qui menaçait qui semblait fuir.

 

– Ah ! scélérat, dit de Mouy d’une voix sourde, tu viens pour me tuer comme tu as tué mon père !

 

Deux des sbires, c’est-à-dire ceux qui étaient entrés avec Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles terribles ; mais en même temps qu’elles avaient été dites, le pistolet s’était abaissé à la hauteur du front de Maurevel. Maurevel se jeta à genoux au moment où de Mouy appuyait le doigt sur la détente ; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient derrière lui, et qu’il avait démasqué par ce mouvement, tomba frappé au cœur. Au même instant Maurevel riposta, mais la balle alla s’aplatir sur la cuirasse de De Mouy.

 

Alors prenant son élan, mesurant la distance, de Mouy, d’un revers de sa large épée, fendit le crâne du deuxième garde, et, se retournant vers Maurevel, engagea l’épée avec lui.

 

Le combat fut terrible, mais court. À la quatrième passe, Maurevel sentit dans sa gorge le froid de l’acier ; il poussa un cri étranglé, tomba en arrière, et en tombant renversa la lampe, qui s’éteignit.

 

Aussitôt de Mouy, profitant de l’obscurité, vigoureux et agile comme un héros d’Homère, s’élança tête baissée vers l’antichambre, renversa un des gardes, repoussa l’autre, passa comme un éclair entre les sbires qui gardaient la porte extérieure, essuya deux coups de pistolet, dont les balles éraillèrent la muraille du corridor, et dès lors il fut sauvé, car un pistolet tout chargé lui restait encore, outre cette épée qui frappait de si terribles coups.

 

Un instant de Mouy hésita pour savoir s’il devait fuir chez M. d’Alençon, dont il lui semblait que la porte venait de s’ouvrir, ou s’il devait essayer de sortir du Louvre. Il se décida pour ce dernier parti, reprit sa course d’abord ralentie, sauta dix degrés d’un seul coup, parvint au guichet, prononça les deux mots de passe et s’élança en criant :

 

– Allez là-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de la stupéfaction que ses paroles jointes au bruit des coups de pistolet avaient jetée dans le poste, il gagna au pied et disparut dans la rue du Coq sans avoir reçu une égratignure.

 

C’était en ce moment que Catherine avait arrêté son capitaine des gardes en disant :

 

– Demeurez, j’irai voir moi-même ce qui se passe là-bas.

 

– Mais, madame, répondit le capitaine, le danger que pourrait courir Votre Majesté m’ordonne de la suivre.

 

– Restez, monsieur, dit Catherine d’un ton plus impérieux encore que la première fois, restez. Il y a autour des rois une protection plus puissante que l’épée humaine.

 

Le capitaine demeura.

 

Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein de fumée, s’avança impassible et froide comme une ombre, vers l’appartement du roi de Navarre.

 

Tout était redevenu silencieux.

 

Catherine arriva à la porte d’entrée, en franchit le seuil, et vit d’abord dans l’antichambre Orthon évanoui.

 

– Ah ! ah ! dit-elle, voici toujours le laquais ; plus loin sans doute nous allons trouver le maître. Et elle franchit la seconde porte.

 

Là, son pied heurta un cadavre ; elle abaissa sa lampe ; c’était celui du garde qui avait eu la tête fendue ; il était complètement mort.

 

Trois pas plus loin était le lieutenant frappé d’une balle et râlant le dernier soupir.

 

Enfin, devant le lit un homme qui, la tête pâle comme celle d’un mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait le cou, raidissant ses mains crispées, essayait de se relever.

 

C’était Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine ; elle vit le lit désert, elle regarda tout autour de la chambre, et chercha en vain parmi ces trois hommes couchés dans leur sang le cadavre qu’elle espérait. Maurevel reconnut Catherine ; ses yeux se dilatèrent horriblement, et il tendit vers elle un geste désespéré.

 

– Eh bien, dit-elle à demi-voix, où est-il ? qu’est-il devenu ? Malheureux ! l’auriez-vous laissé échapper ?

 

Maurevel essaya d’articuler quelques paroles ; mais un sifflement inintelligible sortit seul de sa blessure, une écume rougeâtre frangea ses lèvres, et il secoua la tête en signe d’impuissance et de douleur.

 

– Mais parle donc ! s’écria Catherine, parle donc ! ne fût-ce que pour me dire un seul mot !

 

Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques sons inarticulés, tenta un effort qui n’aboutit qu’à un rauque râlement et s’évanouit.

 

Catherine alors regarda autour d’elle : elle n’était entourée que de cadavres et de mourants ; le sang coulait à flots par la chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scène.

 

Encore une fois elle adressa la parole à Maurevel, mais sans le réveiller : cette fois, il demeura non seulement muet, mais immobile ; un papier sortait de son pourpoint, c’était l’ordre d’arrestation signé du roi. Catherine s’en saisit et le cacha dans sa poitrine.

 

En ce moment Catherine entendit derrière elle un léger froissement de parquet ; elle se retourna et vit debout, à la porte de la chambre, le duc d’Alençon, que le bruit avait attiré malgré lui, et que le spectacle qu’il avait sous les yeux fascinait.

 

– Vous ici ? dit-elle.

 

– Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu ? demanda le duc.

 

– Retournez chez vous, François, et vous apprendrez assez tôt la nouvelle.

 

D’Alençon n’était pas aussi ignorant de l’aventure que Catherine le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il avait écouté. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, deviné ce qui allait se passer, et s’était applaudi de voir un ami si dangereux détruit par une main plus forte que la sienne.

 

Bientôt des coups de feu, les pas rapides d’un fugitif, avaient attiré son attention, et il avait vu dans l’espace lumineux projeté par l’ouverture de la porte de l’escalier disparaître un manteau rouge qui lui était par trop familier pour qu’il ne le reconnût pas.

 

– De Mouy ! s’écria-t-il, de Mouy chez mon beau-frère de Navarre ! Mais non, c’est impossible ! Serait-ce M. de La Mole ?…

 

Alors l’inquiétude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui avait été recommandé par Marguerite elle-même, et voulant s’assurer si c’était lui qu’il venait de voir passer, il monta rapidement à la chambre des deux jeunes gens : elle était vide. Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux manteau cerise. Ses doutes avaient été fixés : ce n’est donc pas La Mole, mais de Mouy.

 

La pâleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fût découvert et ne trahît les secrets de la conspiration, il s’était alors précipité vers le guichet du Louvre. Là il avait appris que le manteau cerise s’était échappé sain et sauf, en annonçant qu’on tuait dans le Louvre pour le compte du roi.

 

– Il s’est trompé, murmura d’Alençon ; c’est pour le compte de la reine mère. Et, revenant vers le théâtre du combat, il trouva Catherine errant comme une hyène parmi les morts.

 

À l’ordre que lui donna sa mère, le jeune homme rentra chez lui affectant le calme et l’obéissance, malgré les idées tumultueuses qui agitaient son esprit.

 

Catherine, désespérée de voir cette nouvelle tentative échouée, appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda que Maurevel, qui n’était que blessé, fût reporté chez lui, et ordonna qu’on ne réveillât point le roi.

 

– Oh ! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tête inclinée sur sa poitrine, il a échappé cette fois encore. La main de Dieu est étendue sur cet homme. Il régnera ! il régnera !

 

Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la main sur son front et se composa un sourire banal.

 

– Qu’y avait-il donc, madame ? demandèrent tous les assistants, à l’exception de madame de Sauve, trop effrayée pour faire des questions.

 

– Rien, répondit Catherine ; du bruit, voilà tout.

 

– Oh ! s’écria tout à coup madame de Sauve en indiquant du doigt le passage de Catherine, Votre Majesté dit qu’il n’y a rien, et chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis !

IV
La nuit des rois

 

Cependant Charles IX marchait côte à côte avec Henri appuyé à son bras, suivi de ses quatre gentilshommes et précédé de deux porte-torches.

 

– Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j’éprouve un plaisir analogue à celui qui me vient quand j’entre dans une belle forêt ; je respire, je vis, je suis libre.

 

Henri sourit.

 

– Votre Majesté serait bien dans les montagnes du Béarn, alors ! dit Henri.

 

– Oui, et je comprends que tu aies envie d’y retourner ; mais si le désir t’en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en riant, prends bien tes précautions, c’est un conseil que je te donne : car ma mère Catherine t’aime si fort qu’elle ne peut pas absolument se passer de toi.

 

– Que fera Votre Majesté ce soir ? dit Henri en détournant cette conversation dangereuse.

 

– Je veux te faire faire une connaissance, Henriot ; tu me diras ton avis.

 

– Je suis aux ordres de Votre Majesté.

 

– À droite, à droite ! nous allons rue des Barres.

 

Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient dépassé la rue de la Savonnerie, quand, à la hauteur de l’hôtel de Condé, ils virent deux hommes enveloppés de grands manteaux sortir par une fausse porte que l’un d’eux referma sans bruit.

 

– Oh ! oh ! dit le roi à Henri, qui selon son habitude regardait aussi, mais sans rien dire, cela mérite attention.

 

– Pourquoi dites-vous cela, Sire ? demanda le roi de Navarre.

 

– Ce n’est pas pour toi, Henriot. Tu es sûr de ta femme, ajouta Charles avec un sourire ; mais ton cousin de Condé n’est pas sûr de la sienne, ou, s’il en est sûr, il a tort, le diable m’emporte !

 

– Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Condé que visitaient ces messieurs ?

 

– Un pressentiment. L’immobilité de ces deux hommes, qui se sont rangés dans la porte depuis qu’ils nous ont vus et qui n’en bougent pas ; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des deux… Pardieu ! ce serait étrange.

 

– Quoi ?

 

– Rien ; une idée qui m’arrive, voilà tout. Avançons. Et il marcha droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c’était bien à eux qu’on en avait, firent quelques pas pour s’éloigner.

 

– Holà, messieurs ! dit le roi, arrêtez.

 

– Est-ce à nous qu’on parle ? demanda une voix qui fit tressaillir Charles et son compagnon.

 

– Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-là, maintenant ?

 

– Sire, dit Henri, si votre frère le duc d’Anjou n’était point à La Rochelle, je jurerais que c’est lui qui vient de parler.

 

– Eh bien, dit Charles, c’est qu’il n’est point à La Rochelle, voilà tout.

 

– Mais qui est avec lui ?

 

– Tu ne reconnais pas le compagnon ?

 

– Non, Sire.

 

– Il est pourtant de taille à ne pas s’y tromper. Attends, tu vas le reconnaître… Holà ! hé ! vous dis-je, répéta le roi ; n’avez-vous pas entendu, mordieu !

 

– Êtes-vous le guet pour nous arrêter ? dit le plus grand des deux hommes, développant son bras hors des plis de son manteau.

 

– Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arrêtez quand on vous l’ordonne. Puis se penchant à l’oreille de Henri :

 

– Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il.

 

– Vous êtes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais fussiez-vous cent, passez au large !

 

– Ah ! ah ! le duc de Guise ! dit Henri.

 

– Ah ! notre cousin de Lorraine ! dit le roi ; vous vous faites enfin connaître ! c’est heureux !

 

– Le roi ! s’écria le duc. Quant à l’autre personnage, on le vit à ces paroles s’ensevelir dans son manteau et demeurer immobile après s’être d’abord découvert la tête par respect.

 

– Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite à ma belle-sœur, madame de Condé.

 

– Oui… et vous avez emmené avec vous un de vos gentilshommes, lequel ?

 

– Sire, répondit le duc, Votre Majesté ne le connaît pas.

 

– Nous ferons connaissance, alors, dit le roi.

 

Et marchant droit à l’autre figure, il fit signe à un des deux laquais d’approcher avec son flambeau.

 

– Pardon, mon frère ! dit le duc d’Anjou en décroisant son manteau et s’inclinant avec un dépit mal déguisé.

 

– Ah ! ah ! Henri, c’est vous ! … Mais non, ce n’est point possible, je me trompe… Mon frère d’Anjou ne serait allé voir personne avant de venir me voir moi-même. Il n’ignore pas que pour les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n’y a qu’une porte à Paris : c’est le guichet du Louvre.

 

– Pardonnez, Sire, dit le duc d’Anjou ; je prie Votre Majesté d’excuser mon inconséquence.

 

– Oui-da ! répondit le roi d’un ton moqueur ; et que faisiez-vous donc, mon frère, à l’hôtel de Condé ?

 

– Eh ! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que Votre Majesté disait tout à l’heure.

 

Et se penchant à l’oreille du roi, il termina sa phrase par un grand éclat de rire.

 

– Qu’est-ce donc ?… demanda le duc de Guise avec hauteur, car, comme tout le monde à la cour, il avait pris l’habitude de traiter assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n’irais-je pas voir ma belle-sœur ? M. le duc d’Alençon ne va-t-il pas voir la sienne ?

 

Henri rougit légèrement.

 

– Quelle belle-sœur ? demanda Charles ; je ne lui en connais pas d’autre que la reine Élisabeth.

 

– Pardon, Sire ! C’était sa sœur que j’aurais dû dire, madame Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une demi-heure dans sa litière, accompagnée de deux muguets qui trottaient chacun à une portière.

 

– Vraiment ! … dit Charles. Que répondez-vous à cela, Henri ?

 

– Que la reine de Navarre est bien libre d’aller où elle veut, mais je doute qu’elle soit sortie du Louvre.

 

– Et moi, j’en suis sûr, dit le duc de Guise.

 

– Et moi aussi, fit le duc d’Anjou, à telle enseigne que la litière s’est arrêtée rue Cloche-Percée.

 

– Il faut que votre belle-sœur, pas celle-ci, dit Henri en montrant l’hôtel de Condé, mais celle de là-bas, et il tourna son doigt dans la direction de l’hôtel de Guise, soit aussi de la partie, car nous les avons laissées ensemble, et, comme vous le savez, elles sont inséparables.

 

– Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majesté, répondit le duc de Guise.

 

– Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voilà pourquoi il y avait un muguet courant à chaque portière.

 

– Eh bien, dit le duc, s’il y a scandale de la part de la reine et de la part de mes belles-sœurs, invoquons pour le faire cesser la justice du roi.

 

– Eh ! pardieu, dit Henri, laissez là madames de Condé et de Nevers. Le roi ne s’inquiète pas de sa sœur… et moi j’ai confiance dans ma femme.

 

– Non pas, non pas, dit Charles ; je veux en avoir le cœur net ; mais faisons nos affaires nous-mêmes. La litière s’est arrêtée rue Cloche-Percée, dites-vous, mon cousin ?

 

– Oui, Sire.

 

– Vous reconnaîtriez l’endroit ?

 

– Oui, Sire.

 

– Eh bien, allons-y ; et s’il faut brûler la maison pour savoir qui est dedans, on la brûlera.

 

C’est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la tranquillité de ceux dont il est question, que les quatre principaux seigneurs du monde chrétien prirent le chemin de la rue Saint-Antoine.

 

Les quatre princes arrivèrent rue Cloche-Percée ; Charles, qui voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais de se tenir près de la Bastille à six heures du matin avec deux chevaux.

 

Il n’y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percée ; la recherche était d’autant moins difficile que deux ne firent aucun refus d’ouvrir ; c’étaient celles qui touchaient l’une à la rue Saint-Antoine, l’autre à la rue du Roi-de-Sicile.

 

Quant à la troisième, ce fut autre chose : c’était celle qui était gardée par le concierge allemand, et le concierge allemand était peu traitable. Paris semblait destiné à offrir cette nuit les plus mémorables exemples de fidélité domestique.

 

M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d’Anjou eut beau offrir une bourse pleine d’or, Charles eut beau aller jusqu’à dire qu’il était lieutenant du guet, le brave Allemand ne tint compte ni de la déclaration, ni de l’offre, ni des menaces. Voyant que l’on insistait, et d’une manière qui devenait importune, il glissa entre les barres de fer l’extrémité de certaine arquebuse, démonstration dont ne firent que rire trois des quatre visiteurs… Henri de Navarre se tenant à l’écart, comme si la chose eût été sans intérêt pour lui… attendu que l’arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guère être dangereuse que pour un aveugle qui eût été se placer en face.

 

Voyant qu’on ne pouvait intimider, corrompre ni fléchir le portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons ; mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint-Antoine, le duc trouva ce qu’il cherchait : c’était une de ces pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, Télamon et Diomède ; il la chargea sur son épaule, et revint en faisant signe à ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le concierge, qui avait vu ceux qu’il prenait pour des malfaiteurs s’éloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment : véritable catapulte vivante, il lança la pierre contre la porte. La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle elle était scellée. La porte s’ouvrit, renversant l’Allemand, qui tomba en donnant, par un cri terrible, l’éveil à la garnison, qui, sans ce cri, courait grand risque d’être surprise.

 

Justement en ce moment-là même, La Mole traduisait, avec Marguerite, une idylle de Théocrite, et Coconnas buvait, sous prétexte qu’il était Grec aussi, force vin de Syracuse avec Henriette.

 

La conversation scientifique et la conversation bachique furent violemment interrompues.

 

Commencer par éteindre les bougies, ouvrir les fenêtres, s’élancer sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les ténèbres, leur lancer sur la tête tous les projectiles qui leur tombèrent sous la main, faire un affreux bruit de coups de plat d’épée qui n’atteignaient que le mur, tel fut l’exercice auquel se livrèrent immédiatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharné des assaillants, reçut une aiguière d’argent sur l’épaule, le duc d’Anjou un bassin contenant une compote d’orange et de cédrats, et le duc de Guise un quartier de venaison.

 

Henri ne reçut rien. Il questionnait tout bas le portier, que M. de Guise avait attaché à la porte, et qui répondait par son éternel :

 

– Ich verstehe nicht.

 

Les femmes encourageaient les assiégés et leur passaient des projectiles qui se succédaient comme une grêle.

 

– Par la mort-diable ! s’écria Charles IX en recevant sur la tête un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, qu’on m’ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre là-haut.

 

– Mon frère ! dit Marguerite bas à La Mole.

 

– Le roi ! dit celui-ci tout bas à Henriette.

 

– Le roi ! le roi ! dit celle-ci à Coconnas, qui traînait un bahut vers la fenêtre, et qui tenait à exterminer le duc de Guise, auquel, sans le connaître, il avait particulièrement affaire. Le roi ! je vous dis.

 

Coconnas lâcha le bahut, regarda d’un air étonné.

 

– Le roi ? dit-il.

 

– Oui, le roi.

 

– Alors, en retraite.

 

– Eh ! justement La Mole et Marguerite sont déjà partis ! venez.

 

– Par où ?

 

– Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette entraîna Coconnas par la porte secrète qui donnait dans la maison attenante ; et tous quatre, après avoir refermé la porte derrière eux, s’enfuirent par l’issue qui donnait rue Tizon.

 

– Oh ! oh ! dit Charles, je crois que la garnison se rend.

 

On attendit quelques minutes ; mais aucun bruit ne parvint jusqu’aux assiégeants.

 

– On prépare quelque ruse, dit le duc de Guise.

 

– Ou plutôt on a reconnu la voix de mon frère et l’on détale, dit le duc d’Anjou.

 

– Il faudra toujours bien qu’on passe par ici, dit Charles.

 

– Oui, reprit le duc d’Anjou, si la maison n’a pas deux issues.

 

– Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l’autre porte comme de celle-ci.

 

Le duc pensa qu’il était inutile de recourir à de pareils moyens, et comme il avait remarqué que la seconde porte était moins forte que la première, il l’enfonça d’un simple coup de pied.

 

– Les torches, les torches ! dit le roi.

 

Les laquais s’approchèrent. Elles étaient éteintes, mais ils avaient sur eux tout ce qu’il fallait pour les rallumer. On fit de la flamme. Charles IX en prit une et passa l’autre au duc d’Anjou.

 

Le duc de Guise marcha le premier, l’épée à la main.

 

Henri ferma la marche.

 

On arriva au premier étage.

 

Dans la salle à manger était servi ou plutôt desservi le souper, car c’était particulièrement le souper qui avait fourni les projectiles. Les candélabres étaient renversés, les meubles sens dessus dessous, et tout ce qui n’était pas vaisselle d’argent en pièces.

 

On passa dans le salon. Là pas plus de renseignements que dans la première chambre sur l’identité des personnages. Des livres grecs et latins, quelques instruments de musique, voilà tout ce que l’on trouva.

 

La chambre à coucher était plus muette encore. Une veilleuse brûlait dans un globe d’albâtre suspendu au plafond ; mais on ne paraissait pas même être entré dans cette chambre.

 

– Il y a une seconde sortie, dit le roi.

 

– C’est probable, dit le duc d’Anjou.

 

– Mais où est-elle ? demanda le duc de Guise. On chercha de tous côtés ; on ne la trouva pas.

 

– Où est le concierge ? demanda le roi.

 

– Je l’ai attaché à la grille, dit le duc de Guise.

 

– Interrogez-le, cousin.

 

– Il ne voudra pas répondre.

 

– Bah ! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit le roi en riant, et il faudra bien qu’il parle.

 

Henri regarda vivement par la fenêtre.

 

– Il n’y est plus, dit-il.

 

– Qui l’a détaché ? demanda vivement le duc de Guise.

 

– Mort-diable ! s’écria le roi, nous ne saurons rien encore.

 

– En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve que ma femme et la belle-sœur de M. de Guise aient été dans cette maison.

 

– C’est vrai, dit Charles. L’Écriture nous apprend : il y a trois choses qui ne laissent pas de traces : l’oiseau dans l’air, le poisson dans l’eau, et la femme… non, je me trompe, l’homme chez…

 

– Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux à faire…

 

– Oui, dit Charles, c’est de soigner, moi ma contusion ; vous, d’Anjou, d’essuyer votre sirop d’oranges, et vous, Guise, de faire disparaître votre graisse de sanglier.

 

Et là-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la porte. Arrivés à la rue Saint-Antoine :

 

– Où allez-vous, messieurs ? dit le roi au duc d’Anjou et au duc de Guise.

 

– Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend à souper, mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majesté veut-elle venir avec nous ?

 

– Non, merci ; nous allons du côté opposé. Voulez-vous un de mes porte-torches ?

 

– Nous vous rendons grâce, Sire, dit vivement le duc d’Anjou.

 

– Bon ; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles à l’oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous le bras :

 

– Viens ! Henriot, dit-il ; je te donne à souper ce soir.

 

– Nous ne rentrons donc pas au Louvre ? demanda Henri.

 

– Non, te dis-je, triple entêté ! viens avec moi, puisque je te dis de venir ; viens. Et il entraîna Henri par la rue Geoffroy-Lasnier.

V
Anagramme

 

Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue Garnier-sur-l’Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l’Eau s’étendait à droite et à gauche la rue des Barres.

 

Là, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on trouvait à droite une petite maison isolée au milieu d’un jardin clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule entrée.

 

Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui céda aussitôt, étant fermée seulement au pêne ; puis ayant fait passer Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte derrière lui.

 

Une seule petite fenêtre était éclairée. Charles la montra du doigt en souriant à Henri.

 

– Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci.

 

– Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles avec étonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression de douceur qui était si loin du caractère habituel de sa physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas.

 

– Henriot, lui dit le roi, je t’ai dit que lorsque je sortais du Louvre, je sortais de l’enfer. Quand j’entre ici, j’entre dans le paradis.

 

– Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majesté m’ait trouvé digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle.

 

– Le chemin en est étroit, dit le roi en s’engageant dans un petit escalier, mais c’est pour que rien ne manque à la comparaison.

 

– Et quel est l’ange qui garde l’entrée de votre Éden, Sire ?

 

– Tu vas voir, répondit Charles IX.

 

Et faisant signe à Henri de le suivre sans bruit, il poussa une première porte, puis une seconde, et s’arrêta sur le seuil.

 

– Regarde, dit-il. Henri s’approcha et son regard demeura fixé sur un des plus charmants tableaux qu’il eût vus. C’était une femme de dix-huit à dix-neuf ans à peu près, dormant la tête posée sur le pied du lit d’un enfant endormi dont elle tenait entre ses deux mains les petits pieds rapprochés de ses lèvres, tandis que ses longs cheveux ondoyaient, épandus comme un flot d’or.

 

On eût dit un tableau de l’Albane représentant la Vierge et l’enfant Jésus.

 

– Oh ! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante créature ?

 

– L’ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m’aime pour moi. Henri sourit.

 

– Oui, pour moi, dit Charles, car elle m’a aimé avant de savoir que j’étais roi.

 

– Et depuis qu’elle le sait ?

 

– Eh bien, depuis qu’elle le sait, dit Charles avec un soupir qui prouvait que cette sanglante royauté lui était lourde parfois, depuis qu’elle le sait, elle m’aime encore ; ainsi juge.

 

Le roi s’approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la jeune femme, il posa un baiser aussi léger que celui d’une abeille sur un lis.

 

Et cependant la jeune femme se réveilla.

 

– Charles ! murmura-t-elle en ouvrant les yeux.

 

– Tu vois, dit le roi, elle m’appelle Charles. La reine dit Sire.

 

– Oh ! s’écria la jeune femme, vous n’êtes pas seul, mon roi.

 

– Non, ma bonne Marie. J’ai voulu t’amener un autre roi plus heureux que moi, car il n’a pas de couronne ; plus malheureux que moi, car il n’a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation à tout.

 

– Sire, c’est le roi de Navarre ? demanda Marie.

 

– Lui-même, mon enfant. Approche, Henriot.

 

Le roi de Navarre s’approcha. Charles lui prit la main droite.

 

– Regarde cette main, Marie, dit-il ; c’est la main d’un bon frère et d’un loyal ami. Sans cette main, vois-tu…

 

– Eh bien, Sire ?

 

– Eh bien, sans cette main, aujourd’hui, Marie, notre enfant n’aurait plus de père.

 

Marie jeta un cri, tomba à genoux, saisit la main de Henri et la baisa.

 

– Bien, Marie, bien, dit Charles.

 

– Et qu’avez-vous fait pour le remercier, Sire ?

 

– Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec étonnement.

 

– Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, viens voir. Et il s’approcha du lit où l’enfant dormait toujours.

 

– Eh ! dit-il, si ce gros garçon-là dormait au Louvre au lieu de dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela changerait bien des choses dans le présent et peut-être dans l’avenir[3].

 

– Sire, dit Marie, n’en déplaise à Votre Majesté, j’aime mieux qu’il dorme ici, il dort mieux.

 

– Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi ; c’est si bon de dormir quand on ne fait pas de rêves !

 

– Eh bien, Sire, fit Marie en étendant la main vers une des portes qui donnaient dans cette chambre.

 

– Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX ; soupons.

 

– Mon bien-aimé Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frère de m’excuser, n’est-ce pas ?

 

– Et de quoi ?

 

– De ce que j’ai renvoyé nos serviteurs. Sire, continua Marie en s’adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut être servi que par moi.

 

– Ventre-saint-gris ! dit Henri, je le crois bien.

 

Les deux hommes passèrent dans la salle à manger, tandis que la mère, inquiète et soigneuse, couvrait d’une chaude étoffe le petit Charles, qui, grâce à son bon sommeil d’enfant que lui enviait son père, ne s’était pas réveillé.

 

Marie vint les rejoindre.

 

– Il n’y a que deux couverts, dit le roi.

 

– Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestés.

 

– Allons, dit Charles, voilà que tu me portes malheur, Henriot.

 

– Comment, Sire ?

 

– N’entends-tu pas ?

 

– Pardon, Charles, pardon.

 

– Je te pardonne. Mais place-toi là, près de moi, entre nous deux.

 

– J’obéis, dit Marie.

 

Elle apporta un couvert, s’assit entre les deux rois et les servit.

 

– N’est-ce pas, Henriot, que c’est bon, dit Charles, d’avoir un endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir besoin que personne fasse avant vous l’essai de vos vins et de vos viandes ?

 

– Sire, dit Henri en souriant et en répondant par le sourire à l’appréhension éternelle de son esprit, croyez que j’apprécie votre bonheur plus que personne.

 

– Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi heureux, il ne faut pas qu’elle se mêle de politique ; il ne faut pas surtout qu’elle fasse connaissance avec ma mère.

 

– La reine Catherine aime en effet Votre Majesté avec tant de passion, qu’elle pourrait être jalouse de tout autre amour, répondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d’échapper à la dangereuse confiance du roi.

 

– Marie, dit le roi, je te présente un des hommes les plus fins et les plus spirituels que je connaisse. À la cour, vois-tu, et ce n’est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans ; moi seul ai vu clair peut-être, je ne dis pas dans son cœur, mais dans son esprit.

 

– Sire, dit Henri, je suis fâché qu’en exagérant l’un comme vous le faites, vous doutiez de l’autre.

 

– Je n’exagère rien, Henriot, dit le roi ; d’ailleurs, on te connaîtra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme :

 

– Il fait surtout les anagrammes à ravir. Dis-lui de faire celle de ton nom et je réponds qu’il la fera.

 

– Oh ! que voulez-vous qu’on trouve dans le nom d’une pauvre fille comme moi ? quelle gracieuse pensée peut sortir de cet assemblage de lettres avec lesquelles le hasard a écrit Marie Touchet ?

 

– Oh ! l’anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et je n’ai pas eu grand mérite à la trouver.

 

– Ah ! ah ! c’est déjà fait, dit Charles. Tu vois… Marie.

 

Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en déchira une page, et en dessous du nom :

 

Marie Touchet,

 

écrivit :

 

Je charme tout.

 

Puis il passa la feuille à la jeune femme.

 

– En vérité, s’écria-t-elle, c’est impossible !

 

– Qu’a-t-il trouvé ? demanda Charles.

 

– Sire, je n’ose répéter, moi.

 

– Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre pour lettre, en faisant de l’I un J comme c’est l’habitude : Je charme tout.

 

– En effet, s’écria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce soit ta devise, entends-tu, Marie ! Jamais devise n’a été mieux méritée. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai écrite en diamants.

 

Le souper s’acheva ; deux heures sonnèrent à Notre-Dame.

 

– Maintenant, dit Charles, en récompense de son compliment, Marie, tu vas lui donner un fauteuil où il puisse dormir jusqu’au jour ; bien loin de nous seulement, parce qu’il ronfle à faire peur. Puis, si tu t’éveilles avant moi, tu me réveilleras, car nous devons être à six heures du matin à la Bastille. Bonsoir, Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en s’approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur l’épaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri ? sur ta vie, ne sors pas d’ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre.

 

Henri avait soupçonné trop de choses dans ce qu’il n’avait pas compris pour manquer à une telle recommandation.

 

Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, s’accommoda sur un fauteuil, où bientôt il justifia la précaution qu’avait prise son beau-frère de l’éloigner de lui.

 

Le lendemain, au point du jour, il fut éveillé par Charles. Comme il était resté tout habillé, sa toilette ne fut pas longue. Le roi était heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. Les heures qu’il passait dans cette petite maison de la rue des Barres étaient ses heures de soleil.

 

Tous deux repassèrent par la chambre à coucher. La jeune femme dormait dans son lit ; l’enfant dormait dans son berceau. Tous deux souriaient en dormant.

 

Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se tournant vers le roi de Navarre :

 

– Henriot, lui dit-il, s’il t’arrivait jamais d’apprendre quel service je t’ai rendu cette nuit, et qu’à moi il m’arrivât malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau.

 

Puis les embrassant tous deux au front, sans donner à Henri le temps de l’interroger :

 

– Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes auxquels Charles IX avait donné rendez-vous, les attendaient à la Bastille. Charles fit signe à Henri de monter à cheval, se mit en selle, sortit par le jardin de l’Arbalète, et suivit les boulevards extérieurs.

 

– Où allons-nous ? demanda Henri.

 

– Nous allons, répondit Charles, voir si le duc d’Anjou est revenu pour madame de Condé seule, et s’il y a dans ce cœur-là autant d’ambition que d’amour, ce dont je doute fort.

 

Henri ne comprenait rien à l’explication : il suivit Charles sans rien dire.

 

En arrivant au Marais, et comme à l’abri des palissades on découvrait tout ce qu’on appelait alors les faubourgs Saint-Laurent, Charles montra à Henri, à travers la brume grisâtre du matin, des hommes enveloppés de grands manteaux et coiffés de bonnets de fourrures qui s’avançaient à cheval, précédant un fourgon pesamment chargé. À mesure qu’ils avançaient, ces hommes prenaient une forme précise, et l’on pouvait voir, à cheval comme eux et causant avec eux, un autre homme vêtu d’un long manteau brun et le front ombragé d’un chapeau à la française.

 

– Ah ! ah ! dit Charles en souriant, je m’en doutais.

 

– Eh ! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au manteau brun, c’est le duc d’Anjou.

 

– Lui-même, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je désire qu’il ne nous voie pas.

 

– Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisâtres et aux bonnets fourrés quels sont-ils ? et dans ce chariot qu’y a-t-il ?

 

– Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la porte du Temple, viens, Henriot, j’ai vu tout ce que je voulais voir.

VI
La rentrée au Louvre

 

Lorsque Catherine pensa que tout était fini dans la chambre du roi de Navarre, que les gardes morts étaient enlevés, que Maurevel était transporté chez lui, que les tapis étaient lavés, elle congédia ses femmes, car il était minuit à peu près, et elle essaya de dormir. Mais la secousse avait été trop violente et la déception trop forte. Ce Henri détesté, échappant éternellement à ses embûches d’ordinaire mortelles, semblait protégé par quelque puissance invincible que Catherine s’obstinait à appeler hasard, quoique au fond de son cœur une voix lui dît que le véritable nom de cette puissance fût la destinée. Cette idée que le bruit de cette nouvelle tentative, en se répandant dans le Louvre et hors du Louvre, allait donner à Henri et aux huguenots une plus grande confiance encore dans l’avenir, l’exaspérait, et en ce moment, si ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eût livré son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu’elle portait à sa ceinture elle eût déjoué cette fatalité si favorable au roi de Navarre.

 

Les heures de la nuit, ces heures si lentes à celui qui attend et qui veille, sonnèrent donc les unes après les autres sans que Catherine pût fermer l’œil. Tout un monde de projets nouveaux se déroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de visions. Enfin au point du jour elle se leva, s’habilla toute seule et s’achemina vers l’appartement de Charles IX.

 

Les gardes, qui avaient l’habitude de la voir venir chez le roi à toute heure du jour et de la nuit, la laissèrent passer. Elle traversa donc l’antichambre et atteignit le cabinet des Armes. Mais là, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait.

 

– Mon fils ? dit la reine.

 

– Madame, il a défendu qu’on entrât dans sa chambre avant huit heures.

 

– Cette défense n’est pas pour moi, nourrice.

 

– Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit.

 

– Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici n’a le droit de faire obstacle à Votre Majesté ; je la supplierai donc d’écouter la prière d’une pauvre femme et de ne pas aller plus avant.

 

– Nourrice, il faut que je parle à mon fils.

 

– Madame, je n’ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre Majesté.

 

– Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux ! La nourrice, à cette voix plus respectée et surtout plus redoutée au Louvre que celle de Charles lui-même, présenta la clef à Catherine, mais Catherine n’en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte céda. La chambre était vide, la couche de Charles était intacte, et son lévrier Actéon, couché sur la peau d’ours étendue à la descente de son lit, se leva et vint lécher les mains d’ivoire de Catherine.

 

– Ah ! dit la reine en fronçant le sourcil, il est sorti ! J’attendrai.

 

Et elle alla s’asseoir, pensive et sombrement recueillie, à la fenêtre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on découvrait le principal guichet.

 

Depuis deux heures elle était là immobile et pâle comme une statue de marbre, lorsqu’elle aperçut enfin rentrant au Louvre une troupe de cavaliers à la tête desquels elle reconnut Charles et Henri de Navarre.

 

Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle sur l’arrestation de son beau-frère, l’avait emmené et sauvé ainsi.

 

– Aveugle, aveugle, aveugle ! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un instant après des pas retentirent dans la chambre à côté, qui était le cabinet des Armes.

 

– Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voilà rentrés au Louvre, dites-moi pourquoi vous m’en avez fait sortir et quel est le service que vous m’avez rendu ?

 

– Non pas, non pas, Henriot, répondit Charles en riant. Un jour tu le sauras peut-être ; mais pour le moment c’est un mystère. Sache seulement que pour l’heure tu vas, selon toute probabilité, me valoir une rude querelle avec ma mère.

 

En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva face à face avec Catherine. Derrière lui et par-dessus son épaule apparaissait la tête pâle et inquiète du Béarnais.

 

– Ah ! vous êtes ici, madame ! dit Charles IX en fronçant le sourcil.

 

– Oui, mon fils, dit Catherine. J’ai à vous parler.

 

– À moi ?

 

– À vous seul.

 

– Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-frère, puisqu’il n’y avait pas moyen d’y échapper, le plus tôt est le mieux.

 

– Je vous laisse, Sire, dit Henri.

 

– Oui, oui, laisse-nous, répondit Charles ; et puisque tu es catholique, Henriot, va entendre la messe à mon intention, moi je reste au prêche.

 

Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que venait lui adresser sa mère.

 

– Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au rire ; pardieu ! vous m’attendez pour me gronder, n’est-ce pas ? j’ai fait manquer irréligieusement votre petit projet. Eh ! mort d’un diable ! je ne pouvais pas cependant laisser arrêter et conduire à la Bastille l’homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais pas non plus me quereller avec vous ; je suis bon fils. Et puis, ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se querellent avec leur mère, témoin mon frère François II. Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la plaisanterie était bonne.

 

– Sire, dit Catherine, Votre majesté se trompe ; il ne s’agit pas d’une plaisanterie.

 

– Si fait, si fait ! et vous finirez par l’envisager ainsi, ou le diable m’emporte !

 

– Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui devait nous amener à une grande découverte.

 

– Bah ! un plan… Est-ce que vous êtes embarrassée pour un plan avorté, vous, ma mère ? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-là, eh bien, je vous promets de vous seconder.

 

– Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est averti et il se tiendra sur ses gardes.

 

– Voyons, fit le roi, venons au but. Qu’avez-vous contre Henriot ?

 

– J’ai contre lui qu’il conspire.

 

– Oui, je comprends bien, c’est votre accusation éternelle ; mais tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette charmante résidence royale qu’on appelle le Louvre ?

 

– Mais lui conspire plus que personne, et il est d’autant plus dangereux que personne ne s’en doute.

 

– Voyez-vous, le Lorenzino ! dit Charles.

 

– Écoutez, dit Catherine s’assombrissant à ce nom qui lui rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l’histoire florentine ; écoutez, il y a un moyen de me prouver que j’ai tort.

 

– Et lequel, ma mère ?

 

– Demandez à Henri qui était cette nuit dans sa chambre.

 

– Dans sa chambre… cette nuit ?

 

– Oui. Et s’il vous le dit…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, je suis prête à avouer que je me trompais.

 

– Mais si c’était une femme cependant, nous ne pouvons pas exiger…

 

– Une femme ?

 

– Oui.

 

– Une femme qui a tué deux de vos gardes et qui a blessé mortellement peut-être M. de Maurevel !

 

– Oh ! oh ! dit le roi, cela devient sérieux. Il y a eu du sang répandu ?

 

– Trois hommes sont restés couchés sur le plancher.

 

– Et celui qui les a mis dans cet état ?

 

– S’est sauvé sain et sauf.

 

– Par Gog et Magog ! dit Charles, c’était un brave, et vous avez raison, ma mère, je veux le connaître.

 

– Eh bien, je vous le dis d’avance, vous ne le connaîtrez pas, du moins par Henri.

 

– Mais par vous, ma mère ? Cet homme n’a pas fui ainsi sans laisser quelque indice, sans qu’on ait remarqué quelque partie de son habillement ?

 

– On n’a remarqué que le manteau cerise fort élégant dans lequel il était enveloppé.

 

– Ah ! ah ! un manteau cerise, dit Charles ; je n’en connais qu’un à la cour assez remarquable pour qu’il frappe ainsi les yeux.

 

– Justement, dit Catherine.

 

– Eh bien ? demanda Charles.

 

– Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je vais voir si mes ordres ont été exécutés.

 

Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans son pourpoint et laissant pendre l’autre main, que léchait son lévrier chaque fois qu’il s’arrêtait.

 

Quant à Henri, il était sorti de chez son beau-frère fort inquiet, et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le petit escalier dérobé dont plus d’une fois déjà il a été question et qui conduisait au second étage. Mais à peine avait-il monté quatre marches, qu’au premier tournant il aperçut une ombre. Il s’arrêta en portant la main à son poignard. Aussitôt il reconnut une femme, et une charmante voix dont le timbre lui était familier lui dit en lui saisissant la main :

 

– Dieu soit loué, Sire, vous voilà sain et sauf. J’ai eu bien peur pour vous ; mais sans doute Dieu a exaucé ma prière.

 

– Qu’est-il donc arrivé ? dit Henri.

 

– Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquiétez point d’Orthon, je l’ai recueilli.

 

Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si c’était par hasard qu’elle l’eût rencontré sur l’escalier.

 

– Voilà qui est bizarre, se dit Henri ; que s’est-il donc passé ? qu’est-il arrivé à Orthon ? La question malheureusement ne pouvait être entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve était déjà loin.

 

Au haut de l’escalier Henri vit tout à coup apparaître une autre ombre ; mais celle-là c’était celle d’un homme.

 

– Chut ! dit cet homme.

 

– Ah ! ah ! c’est vous, François !

 

– Ne m’appelez point par mon nom.

 

– Que s’est-il donc passé ?

 

– Rentrez chez vous, et vous le saurez ; puis ensuite glissez-vous dans le corridor, regardez bien de tous côtés si personne ne vous épie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussée.

 

Et il disparut à son tour par l’escalier comme ces fantômes qui au théâtre s’abîment dans une trappe.

 

– Ventre-saint-gris ! murmura le Béarnais, l’énigme se continue ; mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien.

 

Cependant ce ne fut pas sans émotion que Henri continua son chemin ; il avait la sensibilité, cette superstition de la jeunesse. Tout se reflétait nettement sur cette âme à la surface unie comme un miroir, et tout ce qu’il venait d’entendre lui présageait un malheur.

 

Il arriva à la porte de son appartement et écouta. Aucun bruit ne s’y faisait entendre. D’ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit de rentrer chez lui, il était évident qu’il n’avait rien à craindre en y rentrant. Il jeta un coup d’œil rapide autour de l’antichambre ; elle était solitaire, mais rien ne lui indiquait encore quelle chose s’était passée.

 

– En effet, dit-il, Orthon n’est point là. Et il passa dans la seconde chambre. Là tout fut expliqué. Malgré l’eau qu’on avait jetée à flots, de larges taches rougeâtres marbraient le plancher ; un meuble était brisé, les tentures du lit déchiquetées à coups d’épée, un miroir de Venise était brisé par le choc d’une balle ; et une main sanglante appuyée contre la muraille, et qui avait laissé sa terrible empreinte, annonçait que cette chambre muette alors avait été témoin d’une lutte mortelle.

 

Henri recueillit d’un œil hagard tous ces différents détails, passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura :

 

– Ah ! je comprends ce service que m’a rendu le roi ; on est venu pour m’assassiner… Et… – Ah ! de Mouy ! qu’ont-ils fait de De Mouy ! Les misérables ! ils l’auront tué !

 

Et, aussi pressé d’apprendre des nouvelles que le duc d’Alençon l’était de lui en donner, Henri, après avoir jeté une dernière fois un morne regard sur les objets qui l’entouraient, s’élança hors de la chambre, gagna le corridor, s’assura qu’il était bien solitaire, et poussant la porte entrebâillée, qu’il referma avec soin derrière lui, il se précipita chez le duc d’Alençon.

 

Le duc l’attendait dans la première pièce. Il prit vivement la main de Henri, l’entraîna en mettant un doigt sur sa bouche, dans un petit cabinet en tourelle, complètement isolé, et par conséquent échappant par sa disposition à tout espionnage.

 

– Ah ! mon frère, lui dit-il, quelle horrible nuit !

 

– Que s’est-il donc passé ? demanda Henri.

 

– On a voulu vous arrêter.

 

– Moi ?

 

– Oui, vous.

 

– Et à quel propos ?

 

– Je ne sais. Où étiez-vous ?

 

– Le roi m’avait emmené hier soir avec lui par la ville.

 

– Alors il le savait, dit d’Alençon. Mais puisque vous n’étiez pas chez vous, qui donc y était ?

 

– Y avait-il donc quelqu’un chez moi ? demanda Henri comme s’il l’eût ignoré.

 

– Oui, un homme. Quand j’ai entendu le bruit, j’ai couru pour vous porter secours ; mais il était trop tard.

 

– L’homme était arrêté ? demanda Henri avec anxiété.

 

– Non, il s’était sauvé après avoir blessé dangereusement Maurevel et tué deux gardes.

 

– Ah ! brave de Mouy ! s’écria Henri.

 

– C’était donc de Mouy ? dit vivement d’Alençon. Henri vit qu’il avait fait une faute.

 

– Du moins, je le présume, dit-il, car je lui avais donné rendez-vous pour m’entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je vous avais concédé tous mes droits au trône de Navarre.

 

– Alors, si la chose est sue, dit d’Alençon en pâlissant, nous sommes perdus.

 

– Oui, car Maurevel parlera.

 

– Maurevel a reçu un coup d’épée dans la gorge ; et je m’en suis informé au chirurgien qui l’a pansé, de plus de huit jours il ne pourra prononcer une seule parole.

 

– Huit jours ! c’est plus qu’il n’en faudra à de Mouy pour se mettre en sûreté.

 

– Après cela, dit d’Alençon, ça peut être un autre que M. de Mouy.

 

– Vous croyez ? dit Henri.

 

– Oui, cet homme a disparu très vite, et l’on n’a vu que son manteau cerise.

 

– En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret et non pour un soldat. Jamais on ne soupçonnera de Mouy sous un manteau cerise.

 

– Non. Si l’on soupçonnait quelqu’un, dit d’Alençon, ce serait plutôt…

 

Il s’arrêta.

 

– Ce serait plutôt M. de La Mole, dit Henri.

 

– Certainement, puisque moi-même, qui ai vu fuir cet homme, j’ai douté un instant.

 

– Vous avez douté ! En effet, ce pourrait bien être M. de La Mole.

 

– Ne sait-il rien ? demanda d’Alençon.

 

– Rien absolument, du moins rien d’important.

 

– Mon frère, dit le duc, maintenant je crois véritablement que c’était lui.

 

– Diable ! dit Henri, si c’est lui, cela va faire grand-peine à la reine, qui lui porte intérêt.

 

– Intérêt, dites-vous ? demanda d’Alençon interdit.

 

– Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, François, que c’est votre sœur qui vous l’a recommandé ?

 

– Si fait, dit le duc d’une voix sourde ; aussi je voudrais lui être agréable, et la preuve c’est que, de peur que son manteau rouge ne le compromît, je suis monté chez lui et je l’ai rapporté chez moi.

 

– Oh ! oh ! dit Henri, voilà qui est doublement prudent ; et maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c’était lui.

 

– Même en justice ? demanda François.

 

– Ma foi, oui, répondit Henri. Il sera venu m’apporter quelque message de la part de Marguerite.

 

– Si j’étais sûr d’être appuyé par votre témoignage, dit d’Alençon, moi je l’accuserais presque.

 

– Si vous accusiez, répondit Henri, vous comprenez, mon frère, que je ne vous démentirais pas.

 

– Mais la reine ? dit d’Alençon.

 

– Ah ! oui, la reine.

 

– Il faut savoir ce qu’elle fera.

 

– Je me charge de la commission.

 

– Peste, mon frère ! elle aurait tort de nous démentir, car voilà une flambante réputation de vaillant faite à ce jeune homme, et qui ne lui aura pas coûté cher, car il l’aura achetée à crédit. Il est vrai qu’il pourra bien rembourser ensemble intérêt et capital.

 

– Dame ! que voulez-vous ! dit Henri, dans ce bas monde on n’a rien pour rien !

 

Et saluant d’Alençon de la main et du sourire, il passa avec précaution sa tête dans le corridor ; et s’étant assuré qu’il n’y avait personne aux écoutes, il se glissa rapidement et disparut dans l’escalier dérobé qui conduisait chez Marguerite.

 

De son côté, la reine de Navarre n’était guère plus tranquille que son mari. L’expédition de la nuit dirigée contre elle et la duchesse de Nevers par le roi, par le duc d’Anjou, par le duc de Guise et par Henri, qu’elle avait reconnu, l’inquiétait fort. Sans doute, il n’y avait aucune preuve qui put la compromettre, le concierge détaché de sa grille par La Mole et Coconnas avait affirmé être resté muet. Mais quatre seigneurs de la taille de ceux à qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas avaient tenu tête, ne s’étaient pas dérangés de leur chemin au hasard et sans savoir pour qui ils se dérangeaient. Marguerite était donc rentrée au point du jour, après avoir passé le reste de la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s’était couchée aussitôt, mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit.

 

Ce fut au milieu de ces anxiétés qu’elle entendit frapper à la porte secrète, et qu’après avoir fait reconnaître le visiteur par Gillonne, elle ordonna de laisser entrer.

 

Henri s’arrêta à la porte : rien en lui n’annonçait le mari blessé. Son sourire habituel errait sur ses lèvres fines, et aucun muscle de son visage ne trahissait les terribles émotions à travers lesquelles il venait de passer.

 

Il parut interroger de l’œil Marguerite pour savoir si elle lui permettrait de rester en tête-à-tête avec elle. Marguerite comprit le regard de son mari et fit signe à Gillonne de s’éloigner.

 

– Madame, dit alors Henri, je sais combien vous êtes attachée à vos amis, et j’ai bien peur de vous apporter une fâcheuse nouvelle.

 

– Laquelle, monsieur ? demanda Marguerite.

 

– Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort compromis.

 

– Lequel ?

 

– Ce cher comte de la Mole.

 

– M. le comte de la Mole compromis ! et à propos de quoi ?

 

– À propos de l’aventure de cette nuit. Marguerite, malgré sa puissance sur elle-même, ne put s’empêcher de rougir. Enfin elle fit un effort :

 

– Quelle aventure ? demanda-t-elle.

 

– Comment ! dit Henri, n’avez-vous point entendu tout ce bruit qui s’est fait cette nuit au Louvre ?

 

– Non, monsieur.

 

– Oh ! je vous en félicite, madame, dit Henri avec une naïveté charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil.

 

– Eh bien, que s’est-il donc passé ?

 

– Il s’est passé que notre bonne mère avait donné l’ordre à M. de Maurevel et à six de ses gardes de m’arrêter.

 

– Vous, monsieur ! vous ?

 

– Oui, moi.

 

– Et pour quelle raison ?

 

– Ah ! qui peut dire les raisons d’un esprit profond comme l’est celui de notre mère ? Je les respecte, mais je ne les sais pas.

 

– Et vous n’étiez pas chez vous ?

 

– Non, par hasard, c’est vrai. Vous avez deviné cela, madame, non, je n’étais pas chez moi. Hier au soir le roi m’a invité à l’accompagner, mais si je n’étais pas chez moi, un autre y était.

 

– Et quel était cet autre ?

 

– Il paraît que c’était le comte de la Mole.

 

– Le comte de la Mole ! dit Marguerite étonnée.

 

– Tudieu ! quel gaillard que ce petit Provençal, continua Henri. Comprenez-vous qu’il a blessé Maurevel et tué deux gardes ?

 

– Blessé M. de Maurevel et tué deux gardes… impossible !

 

– Comment ! vous doutez de son courage, madame ?

 

– Non ; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas être chez vous.

 

– Comment ne pouvait-il pas être chez moi ?

 

– Mais parce que… parce que…, reprit Marguerite embarrassée, parce qu’il était ailleurs.

 

– Ah ! s’il peut prouver un alibi, reprit Henri, c’est autre chose ; il dira où il était, et tout sera fini.

 

– Où il était ? dit vivement Marguerite.

 

– Sans doute… La journée ne se passera pas sans qu’il soit arrêté et interrogé. Mais malheureusement, comme on a des preuves…

 

– Des preuves… lesquelles ?…

 

– L’homme qui a fait cette défense désespérée avait un manteau rouge.

 

– Mais il n’y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge… je connais un autre homme encore.

 

– Sans doute, et moi aussi… Mais voilà ce qui arrivera : si ce n’est pas M. de La Mole qui était chez moi, ce sera cet autre homme à manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez qui ?

 

– ciel !

 

– Voilà l’écueil ; vous l’avez vu comme moi, madame, et votre émotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes qui parlent de la chose la plus recherchée du monde… d’un trône… du bien le plus précieux… de la vie… De Mouy arrêté nous perd.

 

– Oui, je comprends cela.

 

– Tandis que M. de La Mole ne compromet personne ; à moins que vous ne le croyiez capable d’inventer quelque histoire, comme de dire, par hasard, qu’il était en partie avec des dames… que sais-je… moi ?

 

– Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez tranquille… il ne le dira point.

 

– Comment ! dit Henri, il se taira, sa mort dût-elle être le prix de son silence ?

 

– Il se taira, monsieur.

 

– Vous en êtes sûre ?

 

– J’en réponds.

 

– Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant.

 

– Vous vous retirez, monsieur ? demanda vivement Marguerite.

 

– Oh ! mon Dieu, oui. Voilà tout ce que j’avais à vous dire.

 

– Et vous allez ?…

 

– Tâcher de nous tirer tous du mauvais pas où ce diable d’homme au manteau rouge nous a mis.

 

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! pauvre jeune homme ! s’écria douloureusement Marguerite en se tordant les mains.

 

– En vérité, dit Henri en se retirant, c’est un bien gentil serviteur que ce cher M. de La Mole !

VII
La cordelière de la reine mère

 

Charles était entré riant et railleur chez lui ; mais après une conversation de dix minutes avec sa mère, on eût dit que celle-ci lui avait cédé sa pâleur et sa colère, tandis qu’elle avait repris la joyeuse humeur de son fils.

 

– M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole ! … il faut appeler Henri et le duc d’Alençon. Henri, parce que ce jeune homme était huguenot ; le duc d’Alençon, parce qu’il est à son service.

 

– Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. Henri et François, j’en ai peur, son plus liés ensemble que ne pourrait le faire croire l’apparence. Les interroger, c’est leur donner des soupçons : mieux vaudrait, je crois, l’épreuve lente et sûre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, mon fils, si vous laissez croire qu’ils ont échappé à votre vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une occasion meilleure de sévir ; alors nous saurons tout.

 

Charles se promenait indécis, rongeant sa colère, comme un cheval qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispée son cœur mordu par le soupçon.

 

– Non, non, dit-il enfin, je n’attendrai pas. Vous ne savez pas ce que c’est que d’attendre, escorté comme je le suis de fantômes. D’ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents : cette nuit même deux damoiseaux n’ont-ils pas osé nous tenir tête et se rebeller contre nous ?… Si M. de La Mole est innocent, c’est bien ; mais je ne suis pas fâché de savoir où était M. de La Mole cette nuit, tandis qu’on battait mes gardes au Louvre et qu’on me battait, moi, rue Cloche-Percée. Qu’on m’aille donc chercher le duc d’Alençon, puis Henri ; je veux les interroger séparément. Quant à vous, vous pouvez rester, ma mère.

 

Catherine s’assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout incident pouvait, courbé par sa main puissante, la conduire à son but, bien qu’il parût s’en écarter. De tout choc jaillit un bruit ou une étincelle. Le bruit guide, l’étincelle éclaire.

 

Le duc d’Alençon entra : sa conversation avec Henri l’avait préparé à l’entrevue, il était donc assez calme.

 

Ses réponses furent des plus précises. Prévenu par sa mère de demeurer chez lui, il ignorait complètement les événements de la nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le même corridor que celui du roi de Navarre, il avait d’abord cru entendre un bruit comme celui d’une porte qu’on enfonce, puis des imprécations, puis des coups de feu. Alors seulement il s’était hasardé à entrebâiller sa porte, et avait vu fuir un homme en manteau rouge.

 

Charles et sa mère échangèrent un regard.

 

– En manteau rouge ? dit le roi.

 

– En manteau rouge, reprit d’Alençon.

 

– Et ce manteau rouge ne vous a donné soupçon sur personne ?

 

D’Alençon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement possible.

 

– Au premier aspect, dit-il, je dois avouer à Votre Majesté que j’avais cru reconnaître le manteau incarnat d’un de mes gentilshommes.

 

– Et comment nommez-vous ce gentilhomme ?

 

– M. de La Mole.

 

– Pourquoi M. de La Mole n’était-il pas près de vous comme son devoir l’exigeait ?

 

– Je lui avais donné congé, dit le duc.

 

– C’est bien ; allez, dit Charles.

 

Le duc d’Alençon s’avança vers la porte qui lui avait donné passage pour entrer.

 

– Non point par celle-là, dit Charles ; par celle-ci. Et il lui indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas que François et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu’ils se fussent vus un instant, que cet instant eût suffi pour que les deux beaux-frères convinssent de leurs faits… Derrière d’Alençon, et sur un signe de Charles, Henri entra à son tour. Henri n’attendit pas que Charles l’interrogeât.

 

– Sire, dit-il. Votre Majesté a bien fait de m’envoyer chercher, car j’allais descendre pour lui demander justice. Charles fronça le sourcil.

 

– Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre Majesté de ce qu’elle m’a pris hier au soir avec elle ; car en me prenant avec elle, je sais maintenant qu’elle m’a sauvé la vie ; mais qu’avais-je fait pour qu’on tentât sur moi un assassinat ?

 

– Ce n’était point un assassinat, dit vivement Catherine, c’était une arrestation.

 

– Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour être arrêté ? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu’hier soir. Dites-moi mon crime, Sire.

 

Charles regarda sa mère assez embarrassé de la réponse qu’il avait à faire.

 

– Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects.

 

– Bien, dit Henri ; et ces gens suspects me compromettent, n’est-ce pas, madame ?

 

– Oui, Henri.

 

– Nommez-les-moi, nommez-les-moi ! Quels sont-ils ? Confrontez-moi avec eux !

 

– En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une explication.

 

– Et je la demande ! reprit Henri, qui, sentant la supériorité de sa position, en voulait tirer parti ; je la demande à mon frère Charles, à ma bonne mère Catherine. Depuis mon mariage avec Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon époux ? qu’on le demande à Marguerite ; en bon catholique ? qu’on le demande à mon confesseur ; en bon parent ? qu’on le demande à tous ceux qui assistaient à la chasse d’hier.

 

– Oui, c’est vrai, Henriot, dit le roi ; mais, que veux-tu ? on prétend que tu conspires.

 

– Contre qui ?

 

– Contre moi.

 

– Sire, si j’eusse conspiré contre vous, je n’avais qu’à laisser faire les événements, quand votre cheval ayant la cuisse cassée ne pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre Majesté.

 

– Eh ! mort-diable ! ma mère, savez-vous qu’il a raison !

 

– Mais enfin qui était chez vous cette nuit ?

 

– Madame, dit Henri, dans un temps où si peu osent répondre d’eux-mêmes, je ne répondrai jamais des autres. J’ai quitté mon appartement à sept heures du soir ; à dix heures mon frère Charles m’a emmené avec lui ; je suis resté avec lui pendant toute la nuit. Je ne pouvais pas à la fois être avec Sa Majesté et savoir ce qui se passait chez moi.

 

– Mais, dit Catherine, il n’en est pas moins vrai qu’un homme à vous a tué deux gardes de Sa Majesté et blessé M. de Maurevel.

 

– Un homme à moi ? dit Henri. Quel était cet homme, madame ? nommez le…

 

– Tout le monde accuse M. de La Mole.

 

– M. de La Mole n’est point à moi, madame ; M. de La Mole est à M. d’Alençon, à qui il a été recommandé par votre fille.

 

– Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui était chez toi, Henriot ?

 

– Comment voulez-vous que je sache cela, Sire ? Je ne dis pas oui, je ne dis pas non… M. de La Mole est un fort gentil serviteur, tout dévoué à la reine de Navarre, et qui m’apporte souvent des messages, soit de Marguerite à qui il est reconnaissant de l’avoir recommandé à M. le duc d’Alençon, soit de M. le duc lui-même. Je ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole.

 

– C’était lui, dit Catherine ; on a reconnu son manteau rouge.

 

– M. de La Mole a donc un manteau rouge ?

 

– Oui.

 

– Et l’homme qui a si bien arrangé mes deux gardes et M. de Maurevel…

 

– Avait un manteau rouge ? demanda Henri.

 

– Justement, dit Charles.

 

– Je n’ai rien à dire, reprit le Béarnais. Mais il me semble, en ce cas, qu’au lieu de me faire venir, moi, qui n’étais point chez moi, c’était M. de La Mole, qui y était, dites-vous, qu’il fallait interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose à Votre Majesté.

 

– Laquelle ?

 

– Si c’était moi qui, voyant un ordre signé de mon roi, me fusse défendu au lieu d’obéir à cet ordre, je serais coupable et mériterais toutes sortes de châtiments ; mais ce n’est point moi, c’est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien : on a voulu l’arrêter injustement, il s’est défendu, trop bien défendu même, mais il était dans son droit.

 

– Cependant… murmura Catherine.

 

– Madame, dit Henri, l’ordre portait-il de m’arrêter ?

 

– Oui, dit Catherine, et c’est Sa Majesté elle-même qui l’avait signé.

 

– Mais portait-il en outre d’arrêter, si l’on ne me trouvait pas, celui que l’on trouverait à ma place ?

 

– Non, dit Catherine.

 

– Eh bien, reprit Henri, à moins qu’on ne prouve que je conspire et que l’homme qui était dans ma chambre conspire avec moi, cet homme est innocent.

 

Puis, se retournant vers Charles IX :

 

– Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis même prêt à me rendre, sur un simple mot de Votre Majesté, dans telle prison d’État qu’il lui plaira de m’indiquer. Mais en attendant la preuve du contraire, j’ai le droit de me dire et je me dirai le très fidèle serviteur, sujet et frère de Votre Majesté.

 

Et avec une dignité qu’on ne lui avait point vue encore, Henri salua Charles et se retira.

 

– Bravo, Henriot ! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti.

 

– Bravo ! parce qu’il nous a battus ? dit Catherine.

 

– Et pourquoi n’applaudirais-je pas ? Quand nous faisons des armes ensemble et qu’il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi ? Ma mère, vous avez tort de mépriser ce garçon-là comme vous le faites.

 

– Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne le méprise pas, je le crains.

 

– Eh bien, vous avez tort, ma mère. Henriot est mon ami, et, comme il l’a dit, s’il eût conspiré contre moi, il n’eût eu qu’à laisser faire le sanglier.

 

– Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d’Anjou, son ennemi personnel, fût le roi de France ?

 

– Ma mère, n’importe le motif pour lequel Henriot m’a sauvé la vie ; mais il y a un fait, c’est qu’il me l’a sauvée, et, mort de tous les diables ! je ne veux pas qu’on lui fasse de la peine. Quant à M. de La Mole, eh bien, je vais m’entendre avec mon frère d’Alençon, auquel il appartient.

 

C’était un congé que Charles IX donnait à sa mère. Elle se retira en essayant d’imprimer une certaine fixité à ses soupçons errants.

 

M. de La Mole, par son peu d’importance, ne répondait pas à ses besoins.

 

En rentrant dans sa chambre, à son tour Catherine trouva Marguerite qui l’attendait.

 

– Ah ! ah ! dit-elle, c’est vous, ma fille ; je vous ai envoyé chercher hier soir.

 

– Je le sais, madame ; mais j’étais sortie.

 

– Et ce matin ?

 

– Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire à Votre Majesté qu’elle va commettre une grande injustice.

 

– Laquelle ?

 

– Vous allez faire arrêter M. le comte de la Mole.

 

– Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrêter personne, c’est le roi qui fait arrêter, et non pas moi.

 

– Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances sont graves. On va arrêter M. de La Mole, n’est-ce pas ?

 

– C’est probable.

 

– Comme accusé de s’être trouvé cette nuit dans la chambre du roi de Navarre et d’avoir tué deux gardes et blessé M. de Maurevel ?

 

– C’est en effet le crime qu’on lui impute.

 

– On le lui impute à tort, madame, dit Marguerite ; M. de La Mole n’est pas coupable.

 

– M. de La Mole n’est pas coupable ! dit Catherine en faisant un soubresaut de joie et en devinant qu’il allait jaillir quelque lueur de ce que Marguerite venait lui dire.

 

– Non, reprit Marguerite, il n’est pas coupable, il ne peut pas l’être, car il n’était pas chez le roi.

 

– Et où était-il ?

 

– Chez moi, madame.

 

– Chez vous !

 

– Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant à cet aveu d’une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains sur sa ceinture.

 

– Et… dit-elle après un moment de silence, si l’on arrête M. de La Mole et qu’on l’interroge…

 

– Il dira où il était et avec qui il était, ma mère, répondit Marguerite, quoiqu’elle fût sûre du contraire.

 

– Puisqu’il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut pas qu’on arrête M. de La Mole.

 

Marguerite frissonna : il lui sembla qu’il y avait dans la manière dont sa mère prononçait ces paroles un sens mystérieux et terrible : mais elle n’avait rien à dire, car ce qu’elle venait demander lui était accordé.

 

– Mais alors, dit Catherine, si ce n’était point M. de La Mole qui était chez le roi, c’était un autre ? Marguerite se tut.

 

– Cet autre, le connaissez-vous, ma fille ? dit Catherine.

 

– Non, ma mère, dit Marguerite d’une voix mal assurée.

 

– Voyons, ne soyez pas confiante à moitié.

 

– Je vous répète, madame, que je ne le connais pas, répondit une seconde fois Marguerite en pâlissant malgré elle.

 

– Bien, bien, dit Catherine d’un air indifférent, on s’informera. Allez, ma fille : tranquillisez-vous, votre mère veille sur votre honneur.

 

Marguerite sourit.

 

– Ah ! murmura Catherine, on se ligue ; Henri et Marguerite s’entendent : pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. Ah ! vous êtes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien forts ; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai les uns après les autres. D’ailleurs un jour viendra où Maurevel pourra parler ou écrire, prononcer un nom ou former six lettres, et ce jour-là on saura tout…

 

– Oui, mais d’ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce qu’il y a de mieux, c’est de les désunir tout de suite.

 

Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des appartements de son fils, qu’elle trouva en conférence avec d’Alençon.

 

– Ah ! ah ! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c’est vous, ma mère ?

 

– Pourquoi n’avez-vous pas dit encore ? Le mot était dans votre pensée, Charles.

 

– Ce qui est dans ma pensée n’appartient qu’à moi, madame, dit le roi de ce ton brutal qu’il prenait quelquefois, même pour parler à Catherine. Que me voulez-vous ? dites vite.

 

– Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles ; et vous, d’Alençon, vous aviez tort.

 

– En quoi, madame ? demandèrent les deux princes.

 

– Ce n’est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre.

 

– Ah ! ah ! dit François en pâlissant.

 

– Et qui était-ce donc ? demanda Charles.

 

– Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne peut tarder à s’éclaircir, et revenons à M. de La Mole.

 

– Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu’il n’était pas chez le roi de Navarre ?

 

– Non, dit Catherine, il n’était pas chez le roi, mais il était chez… la reine.

 

– Chez la reine ! dit Charles en partant d’un éclat de rire nerveux.

 

– Chez la reine ! murmura d’Alençon en devenant pâle comme un cadavre.

 

– Mais non, mais non, dit Charles, Guise m’a dit avoir rencontré la litière de Marguerite.

 

– C’est cela, dit Catherine ; elle a une maison en ville.

 

– Rue Cloche-Percée ! s’écria le roi.

 

– Oh ! oh ! c’est trop fort, dit d’Alençon en enfonçant ses ongles dans les chairs de sa poitrine. Et me l’avoir recommandé à moi-même !

 

– Ah ! mais j’y pense ! dit le roi en s’arrêtant tout à coup, c’est lui alors qui s’est défendu cette nuit contre nous et qui m’a jeté une aiguière d’argent sur la tête, le misérable !

 

– Oh ! oui, répéta François, le misérable !

 

– Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l’air de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce gentilhomme peut causer un scandale horrible ; perdre une fille de France ! il ne faut qu’un moment d’ivresse pour cela.

 

– Ou de vanité, dit François.

 

– Sans doute, sans doute, dit Charles ; mais nous ne pouvons cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne consente à se porter plaignant.

 

– Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l’épaule de Charles et en l’appuyant d’une façon assez significative pour appeler toute l’attention du roi sur ce qu’elle allait proposer, écoutez bien ce que je vous dis : Il y a crime et il peut y avoir scandale. Mais ce n’est pas avec des juges et des bourreaux qu’on punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de simples gentilshommes, je n’aurais rien à vous apprendre, car vous êtes braves tous deux ; mais vous êtes princes, vous ne pouvez croiser votre épée contre celle d’un hobereau : avisez à vous venger en princes.

 

– Mort de tous les diables ! dit Charles, vous avez raison, ma mère, et j’y vais rêver.

 

– Je vous y aiderai, mon frère, s’écria François.

 

– Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, terminé par un gland, retombait jusqu’aux genoux, je me retire, mais je vous laisse ceci pour me représenter.

 

Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes.

 

– Ah ! ah ! dit Charles, je comprends.

 

– Cette cordelière… fit d’Alençon en la ramassant.

 

– C’est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse ; seulement, ajouta-t-elle, il n’y aurait pas de mal à mettre Henri dans tout cela.

 

Et elle sortit.

 

– Pardieu ! dit d’Alençon, rien de plus facile, et quand Henri saura que sa femme le trahit… Ainsi, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, vous avez adopté l’avis de notre mère ?

 

– De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu’il enfonçait mille poignards dans le cœur de d’Alençon. Cela contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot.

 

Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l’on fît descendre Henri ; mais se ravisant :

 

– Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d’Alençon, préviens d’Anjou et Guise.

 

Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de Henri.

VIII
Projets de vengeance

 

Henri avait profité du moment de répit que lui donnait l’interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son évanouissement ; mais Orthon n’avait pu rien lui dire, si ce n’était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l’avait frappé d’un coup de pommeau d’épée qui l’avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s’en était pas inquiété. Catherine l’avait vu évanoui et l’avait cru mort.

 

Et comme il était revenu à lui dans l’intervalle du départ de la reine mère, à l’arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer la place, il s’était réfugié chez madame de Sauve.

 

Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu’à ce qu’il eût des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s’était retiré, ne pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa réponse à de Mouy, et, au lieu d’un homme dévoué, il pouvait alors compter sur deux.

 

Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et le roi parut.

 

– Votre Majesté ! s’écria Henri en s’élançant au-devant du roi.

 

– Moi-même… En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et je sens que je t’aime de plus en plus.

 

– Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble.

 

– Tu n’as qu’un tort, Henriot.

 

– Lequel ? celui que Votre Majesté m’a déjà reproché plusieurs fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au vol ?

 

– Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d’un autre.

 

– Que Votre Majesté s’explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me corriger.

 

– C’est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois.

 

– Bah ! dit Henri, est-ce que, sans m’en douter, je serais myope, Sire ?

 

– Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.

 

– Ah ! vraiment, dit le Béarnais ; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-là m’arrive ?

 

– Oui-da ! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi.

 

– Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté est le représentant de Dieu en ce monde ; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel : j’écoute.

 

– Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escortée d’un dameret, tu n’as pas voulu le croire !

 

– Sire, dit Henri, comment croire que la sœur de Votre Majesté commette une pareille imprudence ?

 

– Quand il t’a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu n’as pas voulu le croire non plus !

 

– Comment supposer, Sire, qu’une fille de France risque publiquement sa réputation ?

 

– Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et que j’ai reçu, moi, une aiguière d’argent sur l’épaule, d’Anjou une compote d’oranges sur la tête, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes ?

 

– Je n’ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que j’interrogeais le concierge.

 

– Oui ; mais, corbœuf ! j’ai vu, moi !

 

– Ah ! si Votre Majesté a vu, c’est autre chose.

 

– C’est-à-dire j’ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je sais maintenant, à n’en pas douter, qu’une de ces deux femmes était Margot, et qu’un de ces deux hommes était M. de La Mole.

 

– Eh mais ! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, il n’était pas ici.

 

– Non, dit Charles, non, il n’était pas ici. Mais il n’est plus question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que Margot te trompe.

 

– Bah ! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances.

 

– Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable ! veux-tu me croire une fois, entêté ? Je te dis que Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l’objet de ses affections.

 

Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d’un air stupéfait.

 

– Tu n’en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles ; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu’on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé par le duc d’Anjou, je m’en bats l’œil, Condé est mon ennemi ; mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon ami.

 

– Mais, Sire…

 

– Et je ne veux pas qu’on te moleste, je ne veux pas qu’on te berne ; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes ; qu’ils y viennent, ou plutôt qu’ils y reviennent, corbœuf ! On t’a trompé, Henriot, cela peut arriver à tout le monde ; mais tu auras, je te jure, une éclatante satisfaction, et l’on dira demain : Mille noms d’un diable ! il paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole.

 

– Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien arrêtée ?

 

– Arrêtée, résolue, décidée ; le muguet n’aura pas à se plaindre. Nous faisons l’expédition entre moi, d’Anjou, d’Alençon et Guise : un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter.

 

– Comment, sans me compter ?

 

– Oui, tu en seras, toi.

 

– Moi ?

 

– Oui, toi ; dague-moi ce gaillard-là d’une façon royale tandis que nous l’étranglerons.

 

– Sire, dit Henri, votre bonté me confond ; mais comment savez-vous ?

 

– Eh ! corne du diable ! il paraît que le drôle s’en est vanté. Il va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font des vers ensemble ; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là ; des pastorales ; ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne miséricorde, au moins !

 

– Sire, dit Henri, en y réfléchissant…

 

– Quoi ?

 

– Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge l’honneur de sa sœur sur un fat qui s’est vanté en calomniant ma femme, rien n’est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, Sire, n’est pas déshonorée pour cela : mais si je suis de la partie, c’est autre chose ; ma coopération fait d’un acte de justice un acte de vengeance. Ce n’est plus une exécution, c’est un assassinat ; ma femme n’est plus calomniée, elle est coupable.

 

– Mordieu ! Henri, tu parles d’or, et je le disais tout à l’heure encore à ma mère, tu as de l’esprit comme un démon.

 

Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s’inclina pour répondre au compliment.

 

– Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu’on te débarrasse de ce muguet ?

 

– Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi de Navarre.

 

– C’est bien, c’est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne ; sois tranquille, elle n’en sera pas plus mal faite.

 

– Je m’en rapporte à vous, Sire, dit Henri.

 

– Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme ?

 

– Mais vers les neuf heures du soir.

 

– Et il en sort ?

 

– Avant que je n’y arrive, car je ne l’y trouve jamais.

 

– Vers…

 

– Vers les onze heures.

 

– Bon ; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé ses promesses d’amitié, sortit en sifflant son air de chasse favori.

 

– Ventre-saint-gris ! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu’inventer pour nous brouiller, ma femme et moi ; un si joli ménage !

 

Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l’entendre.

 

Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces événements s’étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s’épilait et se promenait avec complaisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre.

 

À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre jeune homme.

 

L’un était notre ami La Mole, dont on s’était si fort occupé dans la journée, et dont on s’occupait encore peut-être davantage sans qu’il le soupçonnât, et l’autre son compagnon Coconnas.

 

En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu’il eût entendu gronder la foudre, sans qu’il eût vu briller les éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché jusqu’à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu’on appelle l’avenir ; puis il s’était levé, avait été passer une heure chez les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire à la reine.

 

– Et tu dis donc que tu as dîné, toi ? lui demanda Coconnas en bâillant.

 

– Ma foi, oui, et de grand appétit.

 

– Pourquoi ne m’as-tu pas emmené avec toi, égoïste ?

 

– Ma foi, tu dormais si fort que je n’ai pas voulu te réveiller. Mais, sais-tu ? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n’oublie pas de demander à maître La Hurière de ce petit vin d’Anjou qui lui est arrivé ces jours-ci.

 

– Il est bon ?

 

– Demandes-en, je ne te dis que cela.

 

– Et toi, ou vas-tu ?

 

– Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette question, où je vais ? faire ma cour à la reine.

 

– Tiens, au fait, dit Coconnas, si j’allais dîner à notre petite maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d’hier, et il y a un certain vin d’Alicante qui est restaurant.

 

– Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s’est passé cette nuit. D’ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n’y retournerions pas seuls ? Passe-moi donc mon manteau.

 

– C’est ma foi vrai, dit Coconnas ; je l’avais oublié. Mais où diable est-il donc ton manteau ?… Ah ! le voilà.

 

– Non, tu me passes le noir, et c’est le rouge que je te demande. La reine m’aime mieux avec celui-là.

 

– Ah ! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, cherche-le toi-même, je ne le trouve pas.

 

– Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas ? mais où donc est-il ?

 

– Tu l’auras vendu…

 

– Pour quoi faire ? il me reste encore six écus.

 

– Alors, mets le mien.

 

– Ah ! oui… un manteau jaune avec un pourpoint vert, j’aurais l’air d’un papegeai.

 

– Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors.

 

En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d’Alençon parut avec le précieux manteau tant demandé.

 

– Ah ! s’écria La Mole, le voilà, enfin !

 

– Votre manteau, monsieur ?… dit le page. Oui, Monseigneur l’avait fait prendre chez vous pour s’éclaircir à propos d’un pari qu’il avait fait sur la nuance.

 

– Oh ! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore…

 

– Non, monsieur le comte, c’est fini. Le page sortit ; La Mole agrafa son manteau.

 

– Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– Te retrouverai-je ici ce soir ?

 

– Comment veux-tu que je te dise cela ?

 

– Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures ?

 

– Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu’on me fera faire.

 

– La duchesse de Nevers ?

 

– Non, le duc d’Alençon.

 

– En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il te fait force amitiés.

 

– Mais oui, dit Coconnas.

 

– Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.

 

– Peuh ! fit Coconnas, un cadet !

 

– Oh ! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l’aîné, que le ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas où tu seras ce soir ?

 

– Non.

 

– Au diable, alors… ou plutôt adieu !

 

– Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours qu’on lui dise où l’on sera ! est-ce qu’on le sait ? D’ailleurs, je crois que j’ai envie de dormir.

 

Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, il rencontra le duc d’Alençon.

 

– Ah ! c’est vous, monsieur de la Mole ? lui dit le prince.

 

– Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect.

 

– Sortez-vous donc du Louvre ?

 

– Non, Votre Altesse ; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté la reine de Navarre.

 

– Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la Mole ?

 

– Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner ?

 

– Non, pas pour le moment, mais j’aurai à vous parler ce soir.

 

– Vers quelle heure ?

 

– Mais de neuf à dix.

 

– J’aurai l’honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre Altesse.

 

– Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.

 

– Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre ; c’est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne, qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite.

 

Celle-ci était occupée d’un travail qui paraissait la fatiguer beaucoup ; un papier chargé de ratures et un volume d’Isocrate étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser achever un paragraphe ; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s’asseoir près d’elle.

 

La Mole rayonnait. Il n’avait jamais été si beau, jamais si gai.

 

– Du grec ! s’écria-t-il en jetant les yeux sur le livre ; une harangue d’Isocrate ! Que voulez-vous faire de cela ? Oh ! oh ! sur ce papier du latin : Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio ! Vous allez donc haranguer ces barbares en latin ?

 

– Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu’ils ne parlent pas français.

 

– Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d’avoir le discours ?

 

– Une plus coquette que moi vous ferait croire à une improvisation ; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n’ai point de ces sortes de tromperies : on m’a communiqué d’avance le discours, et j’y réponds.

 

– Sont-ils donc près d’arriver, ces ambassadeurs ?

 

– Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin.

 

– Mais personne ne le sait ?

 

– Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec un petit air satisfait qui n’était point exempt de pédantisme, ce que j’ai fait ce soir est assez cicéronien ; mais laissons là ces futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé.

 

– À moi ?

 

– Oui.

 

– Que m’est-il donc arrivé ?

 

– Ah ! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle.

 

– Alors, c’est d’avoir trop dormi ; je m’en accuse bien humblement.

 

– Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.

 

– Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi je ne sais rien.

 

– Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine mère ?

 

– La reine mère à moi ! avait-elle donc à me parler ?

 

– Comment ! vous ne l’avez pas vue ?

 

– Non.

 

– Et le roi Charles ?

 

– Non.

 

– Et le roi de Navarre ?

 

– Non.

 

– Mais le duc d’Alençon, vous l’avez vu ?

 

– Oui, tout à l’heure, je l’ai rencontré dans le corridor.

 

– Que vous a-t-il dit ?

 

– Qu’il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix heures du soir.

 

– Et pas autre chose ?

 

– Pas autre chose.

 

– C’est étrange.

 

– Mais enfin, que trouvez-vous d’étrange, dites-moi ?

 

– Que vous n’ayez entendu parler de rien.

 

– Que s’est-il donc passé ?

 

– Il s’est passé que pendant toute cette journée, malheureux, vous avez été suspendu sur un abîme.

 

– Moi ?

 

– Oui, vous.

 

– À quel propos ?

 

– Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de Navarre, que l’on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s’est sauvé, sans que l’on reconnût de lui autre chose que le fameux manteau rouge.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, ce manteau rouge qui m’avait trompée une fois en a trompé d’autres aussi : vous avez été soupçonné, accusé même de ce triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui sait ? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous n’eussiez pas voulu dire où vous étiez, n’est-ce pas ?

 

– Dire où j’étais ! s’écria La Mole, vous compromettre, vous, ma belle Majesté ! Oh ! vous avez bien raison ; je fusse mort en chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux.

 

– Hélas ! mon pauvre gentilhomme ! dit Marguerite, mes beaux yeux eussent bien pleuré.

 

– Mais comment s’est apaisé ce grand orage ?

 

– Devinez.

 

– Que sais-je, moi ?

 

– Il n’y avait qu’un moyen de prouver que vous n’étiez pas dans la chambre du roi de Navarre.

 

– Lequel ?

 

– C’était de dire où vous étiez.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, je l’ai dit !

 

– Et à qui ?

 

– À ma mère.

 

– Et la reine Catherine…

 

– La reine Catherine sait que vous êtes mon amant.

 

– Oh ! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout exiger de votre serviteur. Oh ! vraiment, c’est beau et grand, Marguerite, ce que vous avez fait là ! Oh ! Marguerite, ma vie est bien à vous !

 

– Je l’espère, car je l’ai arrachée à ceux qui me la voulaient prendre ; mais à présent vous êtes sauvé.

 

– Et par vous ! s’écria le jeune homme, par ma reine adorée !

 

Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se rejeta en arrière plein d’un vague effroi ; Marguerite poussa un cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d’une fenêtre.

 

Par cette vitre un caillou de la grosseur d’un œuf venait d’entrer ; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour le carreau cassé et reconnut la cause du bruit.

 

– Quel est l’insolent ?… s’écria-t-il. Et il s’élança vers la fenêtre.

 

– Un moment, dit Marguerite ; à cette pierre est attaché quelque chose, ce me semble.

 

– En effet, dit La Mole, on dirait un papier.

 

Marguerite se précipita sur l’étrange projectile, et arracha la mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le caillou par le milieu.

 

Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par l’ouverture de la vitre cassée.

 

Marguerite déplia la lettre et lut.

 

– Malheureux ! s’écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole pâle, debout et immobile comme la statue de l’Effroi. La Mole, le cœur serré d’une douleur pressentimentale, lut ces mots : « On attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui conduit chez M. d’Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes… »

 

– Eh ! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc plus longues que la mienne ?

 

– Non, mais il y en a peut-être dix contre une.

 

– Et quel est l’ami qui nous envoie ce billet ? demanda La Mole.

 

Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un regard ardent.

 

– L’écriture du roi de Navarre ! s’écria-t-elle. S’il prévient, c’est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c’est moi qui vous en prie.

 

– Et comment voulez-vous que je fuie ? dit La Mole.

 

– Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre ?

 

– Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant.

 

– Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que cette ficelle supporte un poids.

 

– Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l’objet suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible apparaître l’extrémité d’une échelle de crin et de soie.

 

– Ah ! vous êtes sauvé, s’écria Marguerite.

 

– C’est un miracle du ciel !

 

– Non, c’est un bienfait du roi de Navarre.

 

– Et si c’était un piège, au contraire ? dit La Mole ; si cette échelle devait se briser sous mes pieds ! madame, n’avez-vous point avoué aujourd’hui votre affection pour moi ?

 

Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d’une pâleur mortelle.

 

– Vous avez raison, dit-elle, c’est possible. Et elle s’élança vers la porte.

 

– Qu’allez-vous faire ? s’écria La Mole.

 

– M’assurer par moi-même s’il est vrai qu’on vous attende dans le corridor.

 

– Jamais, jamais ! Pour que leur colère tombe sur vous !

 

– Que voulez-vous qu’on fasse à une fille de France ? femme et princesse du sang, je suis deux fois inviolable.

 

La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu’en effet La Mole comprit qu’elle ne risquait rien, et qu’il devait la laisser agir comme elle l’entendrait.

 

Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d’attendre son retour, et elle s’avança dans le corridor qui, par un embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu’à plusieurs salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d’Alençon et chez Henri. Quoiqu’il fût à peine neuf heures du soir, toutes les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère lueur qui venait de l’embranchement, était dans la plus parfaite obscurité. La reine de Navarre s’avança d’un pas ferme ; mais lorsqu’elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu’on prenait de les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l’eût éteint, et tout rentra dans l’obscurité ; car cette lueur, si faible qu’elle fût, parut diminuer encore.

 

Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s’il existait, l’attendait là. Elle était calme en apparence, quoique ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À mesure qu’elle s’approchait, ce silence sinistre redoublait, et une ombre pareille à celle d’une main obscurcissait la tremblante et incertaine lueur.

 

Tout à coup, arrivée à l’embranchement du corridor, un homme fit deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il s’éclairait en s’écriant :

 

– Le voilà ! Marguerite se trouva face à face avec son frère Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la main, le duc d’Alençon. Au fond, dans l’obscurité, deux ombres apparaissaient debout, l’une à côté de l’autre, ne reflétant d’autre lumière que celle que renvoyait l’épée nue qu’ils tenaient à la main.

 

Marguerite embrassa tout le tableau d’un coup d’œil. Elle fit un effort suprême, et répondit en souriant à Charles :

 

– Vous voulez dire : La voilà, Sire !

 

Charles recula d’un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles.

 

– Toi, Margot ! dit-il ; et où vas-tu à cette heure ?

 

– À cette heure ! dit Marguerite ; est-il donc si tard ?

 

– Je te demande où tu vas.

 

– Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir laissé chez notre mère.

 

– Ainsi, sans lumière ?

 

– Je croyais le corridor éclairé.

 

– Et tu viens de chez toi ?

 

– Oui.

 

– Que fais-tu donc ce soir ?

 

– Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N’y a-t-il pas conseil demain, et n’est-il pas convenu que chacun soumettra sa harangue à Votre Majesté ?

 

– Et n’as-tu pas quelqu’un qui t’aide dans ce travail ? Marguerite rassembla toutes ses forces.

 

– Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole ; il est très savant.

 

– Si savant, dit le duc d’Alençon, que je l’avais prié, quand il aurait fini avec vous, ma sœur, de me venir trouver pour me donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force.

 

– Et vous l’attendiez ? dit Marguerite du ton le plus naturel.

 

– Oui, dit d’Alençon avec impatience.

 

– En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l’envoyer, mon frère, car nous avons fini.

 

– Et votre livre ? dit Charles.

 

– Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent un signe.

 

– Allez, dit Charles ; et nous, continuons notre ronde.

 

– Votre ronde ! dit Marguerite ; que cherchez-vous donc ?

 

– Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu’il y a un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre ? Mon frère d’Alençon prétend l’avoir vu, et nous sommes en quête de lui.

 

– Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une seconde elle fut à la porte de son appartement.

 

– Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite s’élança dans l’appartement, et trouva La Mole qui l’attendait, calme et résolu, mais l’épée à la main.

 

– Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous attendent dans le corridor pour vous assassiner.

 

– Vous l’ordonnez ? dit La Mole.

 

– Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir.

 

Pendant l’excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l’échelle à la barre de la fenêtre, il l’enjamba ; mais avant de poser le pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la reine.

 

– Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous, Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.

 

– Ce n’est pas une promesse, La Mole, c’est un serment. Ne craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt qu’il ne descendit par l’échelle. Au même moment on frappa à la porte.

 

Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération, et ne se retourna qu’au moment où elle se fut bien assurée que ses pieds avaient touché la terre.

 

– Madame, disait Gillonne, madame !

 

– Eh bien ? demanda Marguerite.

 

– Le roi frappe à la porte.

 

– Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute impatientés d’attendre, étaient debout sur le seuil.

 

Charles entra.

 

Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres. Le roi jeta un regard rapide autour de lui.

 

– Que cherchez-vous, mon frère ? demanda Marguerite.

 

– Mais, dit Charles, je cherche… je cherche… eh ! corne de bœuf ! je cherche M. de La Mole.

 

– M. de La Mole !

 

– Oui ; où est-il ?Marguerite prit son frère par la main et le conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes s’éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de bois ; l’un d’eux détacha son écharpe, et fit en signe d’adieu voltiger le blanc satin dans la nuit : ces deux hommes étaient La Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à Charles.

 

– Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela ?

 

– Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d’Alençon peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d’Anjou et de Guise leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera pas cette nuit par le corridor.

IX
Les Atrides

 

Depuis son retour à Paris, Henri d’Anjou n’avait pas encore revu librement sa mère Catherine, dont, comme chacun sait, il était le fils bien-aimé.

 

C’était pour lui non pas la vaine satisfaction de l’étiquette, non plus un cérémonial pénible à remplir, mais l’accomplissement d’un devoir bien doux pour ce fils qui, s’il n’aimait pas sa mère, était sûr du moins d’être tendrement aimé par elle.

 

En effet, Catherine préférait réellement ce fils, soit pour sa bravoure, soit plutôt pour sa beauté, car il y avait, outre la mère, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant quelques chroniques scandaleuses, Henri d’Anjou rappelait à la Florentine certaine heureuse époque de mystérieuses amours.

 

Catherine savait seule le retour du duc d’Anjou à Paris, retour que Charles IX eût ignoré si le hasard ne l’eût point conduit en face de l’hôtel de Condé au moment même où son frère en sortait. Charles ne l’attendait que le lendemain, et Henri d’Anjou espérait lui dérober les deux démarches qui avaient avancé son arrivée d’un jour, et qui étaient sa visite à la belle Marie de Clèves, princesse de Condé, et sa conférence avec les ambassadeurs polonais.

 

C’est cette dernière démarche, sur l’intention de laquelle Charles était incertain, que le duc d’Anjou avait à expliquer à sa mère ; et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, était certainement dans l’erreur à l’endroit de cette démarche, profitera de l’explication.

 

Aussi lorsque le duc d’Anjou, longtemps attendu, entra chez sa mère, Catherine, si froide, si compassée d’habitude, Catherine, qui n’avait depuis le départ de son fils bien-aimé embrassé avec effusion que Coligny qui devait être assassiné le lendemain, ouvrit ses bras à l’enfant de son amour et le serra sur sa poitrine avec un élan d’affection maternelle qu’on était étonné de trouver encore dans ce cœur desséché.

 

Puis elle s’éloignait de lui, le regardait et se reprenait encore à l’embrasser.

 

– Ah ! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette satisfaction d’embrasser sans témoin ma mère, consolez l’homme le plus malheureux du monde.

 

– Eh ! mon Dieu ! mon cher enfant, s’écria Catherine, que vous est-il donc arrivé ?

 

– Rien que vous ne sachiez, ma mère. Je suis amoureux, je suis aimé ; mais c’est cet amour même qui fait mon malheur à moi.

 

– Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.

 

– Eh ! ma mère… ces ambassadeurs, ce départ…

 

– Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivés, ce départ presse.

 

– Il ne presse pas, ma mère, mais mon frère le pressera. Il me déteste, je lui fais ombrage, il veut se débarrasser de moi. Catherine sourit.

 

– En vous donnant un trône, pauvre malheureux couronné !

 

– Oh ! n’importe, ma mère, reprit Henri avec angoisse, je ne veux pas partir. Moi, un fils de France, élevé dans le raffinement des mœurs polies, près de la meilleure mère, aimé d’une des plus charmantes femmes de la terre, j’irais là-bas dans ces neiges, au bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui s’enivrent du matin au soir et jugent les capacités de leur roi sur celles d’un tonneau, selon ce qu’il contient ! Non, ma mère, je ne veux point partir, j’en mourrais !

 

– Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son fils, voyons, est-ce là la véritable raison ?

 

Henri baissa les yeux comme s’il n’osait, à sa mère elle-même, avouer ce qui se passait dans son cœur.

 

– N’en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, plus raisonnable, plus politique !

 

– Ma mère, ce n’est pas ma faute si cette idée m’est restée dans l’esprit, et peut-être y tient-elle plus de place qu’elle n’en devrait prendre ; mais ne m’avez-vous pas dit vous-même que l’horoscope tiré à la naissance de mon frère Charles le condamnait à mourir jeune ?

 

– Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. Moi-même, j’en suis à espérer en ce moment que tous ces horoscopes ne soient pas vrais.

 

– Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela ?

 

– Son horoscope parlait d’un quart de siècle ; mais il ne disait pas si c’était pour sa vie ou pour son règne.

 

– Eh bien, ma mère, faites que je reste. Mon frère a près de vingt-quatre ans : dans un an la question sera résolue. Catherine réfléchit profondément.

 

– Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait ainsi.

 

– Oh ! jugez donc, ma mère, s’écria Henri, quel désespoir pour moi si j’allais avoir troqué la couronne de France contre celle de Pologne ! Être tourmenté là-bas de cette idée que je pouvais régner au Louvre, au milieu de cette cour élégante et lettrée, près de la meilleure mère du monde, dont les conseils m’eussent épargné la moitié du travail et des fatigues, qui, habituée à porter avec mon père une partie du fardeau de l’État, eût bien voulu le porter encore avec moi ! Ah ! ma mère ! j’eusse été un grand roi !

 

– Là, là, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait toujours été aussi la plus douce espérance ; là, ne vous désolez point. N’avez-vous pas songé de votre côté à quelque moyen d’arranger la chose ?

 

– Oh ! certes, oui, et c’est surtout pour cela que je suis revenu deux ou trois jours plus tôt qu’on ne m’attendait, tout en laissant croire à mon frère Charles que c’était pour madame de Condé ; puis j’ai été au-devant de Lasco, le plus important des envoyés, je me suis fait connaître de lui, faisant dans cette première entrevue tout ce qu’il était possible pour me rendre haïssable, et j’espère y être parvenu.

 

– Ah ! mon cher enfant, dit Catherine, c’est mal. Il faut mettre l’intérêt de la France avant vos petites répugnances.

 

– Ma mère, l’intérêt de la France veut-il, en cas de malheur arrivé à mon frère, que ce soit le duc d’Alençon ou le roi de Navarre qui règne ?

 

– Oh ! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en laissant l’inquiétude couvrir son front de ce voile soucieux qui s’y étendait chaque fois que cette question se représentait.

 

– Ma foi, continua Henri, mon frère d’Alençon ne vaut guère mieux et ne vous aime pas davantage.

 

– Enfin, reprit Catherine, qu’a dit Lasco ?

 

– Lasco a hésité lui-même quand je l’ai pressé de demander audience. Oh ! s’il pouvait écrire en Pologne, casser cette élection ?

 

– Folie, mon fils, folie… ce qu’une diète a consacré est sacré.

 

– Mais enfin, ma mère, ne pourrait-on, à ces Polonais, leur faire accepter mon frère à ma place ?

 

– C’est, sinon impossible, du moins difficile, répondit Catherine.

 

– N’importe ! essayez, tentez, parlez au roi, ma mère ; rejetez tout sur mon amour pour madame de Condé ; dites que j’en suis fou, que j’en perds l’esprit. Justement il m’a vu sortir de l’hôtel du prince avec Guise, qui me rend là tous les services d’un bon ami.

 

– Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je le vois.

 

– Si fait, ma mère, si fait, mais en attendant j’use de lui. Eh ! ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant ?

 

– Et qu’a dit le roi en vous rencontrant !

 

– Il a pu croire ce que je lui ai affirmé, c’est-à-dire que l’amour seul m’avait ramené à Paris.

 

– Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demandé compte ?

 

– Si fait, ma mère ; mais j’ai été au souper chez Nantouillet, où j’ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se répandît et que le roi ne doutât point que j’y étais.

 

– Alors il ignore votre visite à Lasco ?

 

– Absolument.

 

– Bon, tant mieux. J’essaierai donc de lui parler pour vous, cher enfant ; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune influence n’est réelle.

 

– Oh ! ma mère, ma mère, quel bonheur si je restais, comme je vous aimerais plus encore que je ne vous aime, si c’était possible !

 

– Si vous restez, on vous enverra encore à la guerre.

 

– Oh ! peu m’importe, pourvu que je ne quitte pas la France.

 

– Vous vous ferez tuer.

 

– Ma mère, on ne meurt pas des coups… on meurt de douleur, d’ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester ; il me déteste.

 

– Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c’est une chose dite ; pourquoi aussi êtes-vous si brave et si heureux ? Pourquoi, à vingt ans à peine, avez-vous gagné des batailles comme Alexandre et comme César ? Mais en attendant, ne vous découvrez à personne, feignez d’être résigné, faites votre cour au roi. Aujourd’hui même, on se réunit en conseil privé pour lire et pour discuter les discours qui seront prononcés à la cérémonie ; faites le roi de Pologne et laissez-moi le soin du reste. À propos, et votre expédition d’hier soir ?

 

– Elle a échoué, ma mère ; le galant était prévenu, et il a pris son vol par la fenêtre.

 

– Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais génie qui contrarie ainsi tous mes projets… En attendant, je m’en doute, et… malheur à lui !

 

– Ainsi, ma mère ?… dit le duc d’Anjou.

 

– Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientôt arrivèrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles était en belle humeur, car l’aplomb de sa sœur Margot l’avait plus réjoui qu’affecté ; il n’en voulait pas autrement à La Mole, et il l’avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce que c’était une espèce de chasse à l’affût. D’Alençon, tout au contraire, était très préoccupé. La répulsion qu’il avait toujours eue pour La Mole s’était changée en haine du moment où il avait su que La Mole était aimé de sa sœur. Marguerite avait tout ensemble l’esprit rêveur et l’œil au guet. Elle avait à la fois à se souvenir et à veiller. Les députés polonais avaient envoyé le texte des harangues qu’ils devaient prononcer. Marguerite, à qui l’on n’avait pas plus parlé de la scène de la veille que si la scène n’avait point existé, lut les discours, et, hormis Charles, chacun discuta ce qu’il répondrait. Charles laissa Marguerite répondre comme elle l’entendrait.

 

Il se montra très difficile sur le choix des termes pour d’Alençon ; mais quant au discours de Henri d’Anjou, il y apporta plus que du mauvais vouloir : il fut acharné à corriger et à reprendre.

 

Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement envenimé les esprits.

 

Henri d’Anjou, qui avait son discours à refaire presque entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche. Marguerite, qui n’avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui lui avaient été données au détriment des vitres de sa fenêtre, retourna chez elle dans l’espérance de l’y voir venir.

 

D’Alençon, qui avait lu l’hésitation dans les yeux de son frère d’Anjou, et surpris entre lui et sa mère un regard d’intelligence, se retira pour rêver à ce qu’il regardait comme une cabale naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever un épieu qu’il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l’arrêta.

 

Charles, qui se doutait qu’il allait rencontrer chez sa mère quelque opposition à sa volonté, s’arrêta et la regarda fixement :

 

– Eh bien, dit-il, qu’avons-nous encore ?

 

– Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour la séance publique ?

 

– Ah ! c’est vrai, dit le roi en se rasseyant ; causons-en, mère. Eh bien ! à quand vous plaît-il que nous fixions le jour ?

 

– Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose de profondément calculé.

 

– Non, dit Charles ; pourquoi cela, ma mère ?

 

– Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas, ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec tant d’âpreté après cette couronne.

 

– Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en venant à marches forcées de Varsovie ici… Honneur pour honneur, politesse pour politesse.

 

– Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la séance publique doit être hâtée ?

 

– Ma foi, oui, ma mère ; ne serait-ce point le vôtre par hasard ?

 

– Vous savez que je n’ai d’avis que ceux qui peuvent le plus concourir à votre gloire ; je vous dirai donc qu’en vous pressant ainsi je craindrais qu’on ne vous accusât de profiter bien vite de cette occasion qui se présente de soulager la maison de France des charges que votre frère lui impose, mais que, bien certainement, il lui rend en gloire et en dévouement.

 

– Ma mère, dit Charles, à son départ de France, je doterai mon frère si richement que personne n’osera même penser ce que vous craignez que l’on dise.

 

– Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si bonne réponse à chacune de mes objections… Mais, pour recevoir ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des États par les signes extérieurs, il vous faut un déploiement considérable de troupes, et je ne pense pas qu’il y en ait assez de convoquées dans l’Île-de-France.

 

– Pardonnez-moi, ma mère, car j’ai prévu l’événement, et je me suis préparé. J’ai rappelé deux bataillons de la Normandie, un de la Guyenne ; ma compagnie d’archers est arrivée hier de la Bretagne ; les chevau-légers, répandus dans la Touraine, seront à Paris dans le courant de la journée ; et tandis qu’on croit que je dispose à peine de quatre régiments, j’ai vingt mille hommes prêts à paraître.

 

– Ah ! ah ! dit Catherine surprise ; alors il ne vous manque plus qu’une chose, mais on se la procurera.

 

– Laquelle ?

 

– De l’argent. Je crois que vous n’en êtes pas fourni outre mesure.

 

– Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J’ai quatorze cent mille écus à la Bastille ; mon épargne particulière m’a remis ces jours passés huit cent mille écus que j’ai enfouis dans mes caves du Louvre, et, en cas de pénurie, Nantouillet tient trois cent mille autres écus à ma disposition.

 

Catherine frémit ; car elle avait vu jusqu’alors Charles violent et emporté, mais jamais prévoyant.

 

– Allons, fit-elle, Votre Majesté pense à tout, c’est admirable, et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se hâtent, Votre Majesté sera en état de donner séance avant six semaines.

 

– Six semaines ! s’écria Charles. Ma mère, les tailleurs, les brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour où l’on a appris la nomination de mon frère. À la rigueur, tout pourrait être prêt pour aujourd’hui ; mais, à coup sûr, tout sera prêt dans trois ou quatre jours.

 

– Oh ! murmura Catherine, vous êtes plus pressé encore que je ne le croyais, mon fils.

 

– Honneur pour honneur, je vous l’ai dit.

 

– Bien. C’est donc cet honneur fait à la maison de France qui vous flatte, n’est-ce pas ?

 

– Assurément.

 

– Et voir un fils de France sur le trône de Pologne est votre plus cher désir ?

 

– Vous dites vrai.

 

– Alors c’est le fait, c’est la chose et non l’homme qui vous préoccupe, et quel que soit celui qui règne là-bas…

 

– Non pas, non pas, ma mère, corbœuf ! demeurons-en où nous sommes ! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, ces gens-là ! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un capitaine pour prince, c’est logique, peste ! d’Anjou fait leur affaire : le héros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un gant… Qui voulez-vous que je leur envoie ? d’Alençon ? un lâche ! cela leur donnerait une belle idée des Valois ! … D’Alençon ! il fuirait à la première balle qui lui sifflerait aux oreilles, tandis que Henri d’Anjou, un batailleur, bon ! toujours l’épée au poing, toujours marchant en avant, à pied ou à cheval ! … Hardi ! pique, pousse, assomme, tue ! Ah ! c’est un homme que mon frère d’Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, depuis le premier jusqu’au dernier jour de l’année. Il boit mal, c’est vrai ; mais il les fera tuer de sang-froid, voilà tout. Il sera là dans sa sphère, ce cher Henri ! Sus ! sus ! au champ de bataille ! Bravo les trompettes et les tambours ! Vive le roi ! vive le vainqueur ! vive le général ! On le proclame imperator trois fois l’an ! Ce sera admirable pour la maison de France et l’honneur des Valois… Il sera peut-être tué ; mais, ventremahon ! ce sera une mort superbe !

 

Catherine frissonna et un éclair jaillit de ses yeux.

 

– Dites, s’écria-t-elle, que vous voulez éloigner Henri d’Anjou, dites que vous n’aimez pas votre frère !

 

– Ah ! ah ! ah ! fit Charles en éclatant d’un rire nerveux, vous avez deviné cela, vous, que je voulais l’éloigner ? Vous avez deviné cela, vous, que je ne l’aimais pas ? Et quand cela serait, voyons ? Aimer mon frère ! Pourquoi donc l’aimerais-je ? Ah ! ah ! ah ! est-ce que vous voulez rire ?… (Et à mesure qu’il parlait, ses joues pâles s’animaient d’une fébrile rougeur.) Est-ce qu’il m’aime, lui ? Est-ce que vous m’aimez, vous ? Est-ce que, excepté mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu’il y a quelqu’un qui m’ait jamais aimé ? Non, non, je n’aime pas mon frère, je n’aime que moi, entendez-vous ! et je n’empêche pas mon frère d’en faire autant que je fais.

 

– Sire, dit Catherine s’animant à son tour, puisque vous me découvrez votre cœur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous agissez en roi faible, en monarque mal conseillé ; vous renvoyez votre second frère, le soutien naturel du trône, et qui est en tous points digne de vous succéder s’il vous advenait malheur, laissant dans ce cas votre couronne à l’abandon ; car, comme vous le disiez, d’Alençon est jeune, incapable, faible, plus que faible, lâche ! … Et le Béarnais se dresse derrière, entendez-vous ?

 

– Eh ! mort de tous les diables ! s’écria Charles, qu’est-ce que me fait ce qui arrivera quand je n’y serai plus ? Le Béarnais se dresse derrière mon frère, dites-vous ? Corbœuf ! tant mieux ! … Je disais que je n’aimais personne… je me trompais, j’aime Henriot ; oui, je l’aime, ce bon Henriot : il a l’air franc, la main tiède, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne touche que des mains glacées. Il est incapable de trahison envers moi, j’en jurerais. D’ailleurs je lui dois un dédommagement : on lui a empoisonné sa mère, pauvre garçon ! des gens de ma famille, à ce que j’ai entendu dire. D’ailleurs je me porte bien. Mais, si je tombais malade, je l’appellerais, je ne voudrais pas qu’il me quittât, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai je le ferai roi de France et de Navarre… Et, ventre du pape ! au lieu de rire à ma mort, comme feraient mes frères, il pleurerait ou du moins il ferait semblant de pleurer.

 

La foudre tombant aux pieds de Catherine l’eût moins épouvantée que ces paroles. Elle demeura atterrée, regardant Charles d’un œil hagard ; puis enfin, au bout de quelques secondes :

 

– Henri de Navarre ! s’écria-t-elle, Henri de Navarre ! roi de France au préjudice de mes enfants ! Ah ! sainte madone ! nous verrons ! C’est donc pour cela que vous voulez éloigner mon fils ?

 

– Votre fils… et que suis-je donc moi ? un fils de louve comme Romulus ! s’écria Charles tremblant de colère et l’œil scintillant comme s’il se fût allumé par places. Votre fils ! vous avez raison, le roi de France n’est pas votre fils lui, le roi de France n’a pas de frères, le roi de France n’a pas de mère, le roi de France n’a que des sujets. Le roi de France n’a pas besoin d’avoir des sentiments, il a des volontés. Il se passera qu’on l’aime, mais il veut qu’on lui obéisse.

 

– Sire, vous avez mal interprété mes paroles : j’ai appelé mon fils celui qui allait me quitter. Je l’aime mieux en ce moment parce que c’est lui qu’en ce moment je crains le plus de perdre. Est-ce un crime à une mère de désirer que son enfant ne la quitte pas ?

 

– Et moi, je vous dis qu’il vous quittera, je vous dis qu’il quittera la France, qu’il s’en ira en Pologne, et cela dans deux jours ; et si vous ajoutez une parole ce sera demain ; et si vous ne baissez pas le front, si vous n’éteignez pas la menace de vos yeux, je l’étrangle ce soir comme vous vouliez qu’on étranglât hier l’amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, moi, comme nous avons manqué La Mole.

 

Sous cette première menace, Catherine baissa le front ; mais presque aussitôt elle le releva.

 

– Ah ! pauvre enfant ! dit-elle, ton frère veut te tuer. Eh bien, soit tranquille, ta mère te défendra.

 

– Ah ! l’on me brave ! s’écria Charles. Eh bien, par le sang du Christ ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout à l’heure, mais à l’instant même. Ah ! une arme ! une dague ! un couteau ! … Ah !

 

Et Charles, après avoir porté inutilement les yeux autour de lui pour chercher ce qu’il demandait, aperçut le petit poignard que sa mère portait à sa ceinture, se jeta dessus, l’arracha de sa gaine de chagrin incrustée d’argent, et bondit hors de la chambre pour aller frapper Henri d’Anjou partout où il le trouverait. Mais en arrivant dans le vestibule ses forces surexcitées au-delà de la puissance humaine, l’abandonnèrent tout à coup : il étendit le bras, laissa tomber l’arme aiguë, qui resta fichée dans le parquet, jeta un cri lamentable, s’affaissa sur lui-même et roula sur le plancher.

 

En même temps le sang jaillit en abondance de ses lèvres et de son nez.

 

– Jésus ! dit-il, on me tue ; à moi ! à moi !

 

Catherine, qui l’avait suivi, le vit tomber ; elle regarda un instant impassible et sans bouger ; puis rappelée à elle, non par l’amour maternel, mais par la difficulté de la situation, elle ouvrit en criant :

 

– Le roi se trouve mal ! au secours ! au secours ! À ce cri un monde de serviteurs, d’officiers et de courtisans s’empressèrent autour du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s’était élancée, écartant les spectateurs et relevant Charles pâle comme un cadavre.

 

– On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigné de sueur et de sang.

 

– On te tue ! mon Charles ! s’écria la bonne femme en parcourant tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu’à Catherine elle-même ; et qui donc cela qui te tue ?

 

Charles poussa un faible soupir et s’évanouit tout à fait.

 

– Ah ! dit le médecin Ambroise Paré, qu’on avait envoyé chercher à l’instant même, ah ! voilà le roi bien malade !

 

– Maintenant, de gré ou de force, se dit l’implacable Catherine, il faudra bien qu’il accorde un délai.

 

Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui attendait avec anxiété dans l’oratoire le résultat de cet entretien si important pour lui.

X
L’Horoscope

 

En sortant de l’oratoire, où elle venait d’apprendre à Henri d’Anjou tout ce qui s’était passé, Catherine avait trouvé René dans sa chambre.

 

C’était la première fois que la reine et l’astrologue se revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite à sa boutique du pont Saint-Michel ; seulement, la veille, la reine lui avait écrit, et c’était la réponse à ce billet que René lui apportait en personne.

 

– Eh bien, lui demanda la reine, l’avez-vous vu ?

 

– Oui.

 

– Comment va-t-il ?

 

– Plutôt mieux que plus mal.

 

– Et peut-il parler ?

 

– Non, l’épée a traversé le larynx.

 

– Je vous avais dit en ce cas de le faire écrire ?

 

– J’ai essayé, lui-même a réuni toutes ses forces ; mais sa main n’a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s’est évanoui : la veine jugulaire a été ouverte, et le sang qu’il a perdu lui a ôté toutes ses forces.

 

– Avez-vous vu ces lettres ?

 

– Les voici.

 

René tira un papier de sa poche et le présenta à Catherine, qui le déplia vivement.

 

– Un M et un O, dit-elle… Serait-ce décidément ce La Mole, et toute cette comédie de Marguerite ne serait-elle qu’un moyen de détourner les soupçons ?

 

– Madame, dit René, si j’osais émettre mon opinion dans une affaire où Votre Majesté hésite à former la sienne, je lui dirais que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s’occuper sérieusement de politique.

 

– Vous croyez ?

 

– Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir avec dévouement le roi, car il n’y a pas de véritable amour sans jalousie.

 

– Et vous le croyez donc tout à fait amoureux ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Aurait-il eu recours à vous ?

 

– Oui.

 

– Et il vous a demandé quelque breuvage, quelque philtre ?

 

– Non, nous nous en sommes tenus à la figure de cire.

 

– Piquée au cœur ?

 

– Piquée au cœur.

 

– Et cette figure existe toujours ?

 

– Oui.

 

– Elle est chez vous ?

 

– Elle est chez moi.

 

– Il serait curieux, dit Catherine, que ces préparations cabalistiques eussent réellement l’effet qu’on leur attribue.

 

– Votre Majesté est plus que moi à même d’en juger.

 

– La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole ?

 

– Elle l’aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l’a sauvé de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, madame, et cependant vous doutez toujours.

 

– De quoi ?

 

– De la science.

 

– C’est qu’aussi la science m’a trahie, dit Catherine en regardant fixement René, qui supporta admirablement bien ce regard.

 

– En quelle occasion ?

 

– Oh ! vous savez ce que je veux dire ; à moins toutefois que ce soit le savant et non la science.

 

– Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit le Florentin.

 

– René, vos parfums ont-ils perdu leur odeur ?

 

– Non, madame, quand ils sont employés par moi ; mais il est possible qu’en passant par la main des autres… Catherine sourit et hocha la tête.

 

– Votre opiat a fait merveille, René, dit-elle, et madame de Sauve a les lèvres plus fraîches et plus vermeilles que jamais.

 

– Ce n’est pas mon opiat qu’il faut en féliciter, madame, car la baronne de Sauve, usant du droit qu’a toute jolie femme d’être capricieuse, ne m’a plus reparlé de cet opiat, et moi, de mon côté, après la recommandation que m’avait faite Votre Majesté, j’ai jugé à propos de ne lui en point envoyer. Les boîtes sont donc toutes encore à la maison telles que vous les y avez laissées, moins une qui a disparu sans que je sache quelle personne me l’a prise ni ce que cette personne a voulu en faire.

 

– C’est bien, René, dit Catherine ; peut-être plus tard reviendrons-nous là-dessus ; en attendant, parlons d’autre chose.

 

– J’écoute, madame.

 

– Que faut-il pour apprécier la durée probable de la vie d’une personne ?

 

– Savoir d’abord le jour de sa naissance, l’âge qu’elle a, et sous quel signe elle a vu le jour.

 

– Puis ensuite ?

 

– Avoir de son sang et de ses cheveux.

 

– Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l’âge qu’il a, le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l’époque probable de sa mort ?

 

– Oui, à quelques jours près.

 

– C’est bien. J’ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.

 

– La personne est-elle née pendant le jour ou pendant la nuit ?

 

– À cinq heures vingt-trois minutes du soir.

 

– Soyez demain à cinq heures chez moi, l’expérience doit être faite à l’heure précise de la naissance.

 

– C’est bien, dit Catherine, nous y serons. René salua et sortit sans paraître avoir remarqué le nous y serons, qui indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne viendrait pas seule.

 

Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. À minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait répondu que maître Ambroise Paré était près de lui, et s’apprêtait à le saigner si la même agitation nerveuse continuait.

 

Encore tressaillant dans son sommeil, encore pâle du sang qu’il avait perdu, Charles dormait sur l’épaule de sa fidèle nourrice, qui, appuyée contre son lit, n’avait point depuis trois heures changé de position, de peur de troubler le repos de son cher enfant.

 

Une légère écume venait poindre de temps en temps sur les lèvres du malade, et la nourrice l’essuyait avec une fine batiste brodée. Sur le chevet était un mouchoir tout maculé de larges taches de sang.

 

Catherine eut un instant l’idée de s’emparer de ce mouchoir, mais elle pensa que ce sang, mêlé comme il l’était à la salive qui l’avait détrempé, n’aurait peut-être pas la même efficacité ; elle demanda à la nourrice si le médecin n’avait pas saigné son fils comme il lui avait fait dire qu’il le devait faire. La nourrice répondit que si, et que la saignée avait été si abondante que Charles s’était évanoui deux fois.

 

La reine mère, qui avait quelque connaissance en médecine comme toutes les princesses de cette époque, demanda à voir le sang ; rien n’était plus facile, le médecin avait recommandé qu’on le conservât pour en étudier les phénomènes.

 

Il était dans une cuvette dans le cabinet à côté de la chambre. Catherine y passa pour l’examiner, remplit de la rouge liqueur un petit flacon qu’elle avait apporté dans cette intention ; puis rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l’extrémité eût dénoncé la profanation qu’elle venait de commettre.

 

Au moment où elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles rouvrit les yeux et fut frappé de la vue de sa mère. Alors rappelant, comme à la suite d’un rêve, toutes ses pensées empreintes de rancune :

 

– Ah ! c’est vous, madame ? dit-il. Eh bien, annoncez à votre fils bien-aimé, à votre Henri d’Anjou, que ce sera pour demain.

 

– Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.

 

Charles, comme s’il eût cédé à ce conseil, ferma effectivement les yeux ; et Catherine qui l’avait donné comme on fait pour consoler un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrière elle, et lorsqu’il eut entendu se refermer la porte, Charles se redressa, et tout à coup, d’une voix étouffée par l’accès dont il souffrait encore :

 

– Mon chancelier ! cria-t-il, les sceaux, la cour ! … qu’on me fasse venir tout cela.

 

La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tête du roi sur son épaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme lorsqu’il était enfant.

 

– Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je veux travailler ce matin.

 

Quand Charles parlait ainsi, il fallait obéir ; et la nourrice elle-même, malgré les privilèges que son royal nourrisson lui avait conservés, n’osait aller contre ses commandements. On fit venir ceux que le roi demandait, et la séance fut fixée, non pas au lendemain, c’était chose impossible, mais à cinq jours de là.

 

Cependant à l’heure convenue, c’est-à-dire à cinq heures, la reine mère et le duc d’Anjou se rendaient chez René, lequel, prévenu, comme on le sait, de cette visite, avait tout préparé pour la séance mystérieuse.

 

Dans la chambre à droite, c’est-à-dire dans la chambre aux sacrifices, rougissait, sur un réchaud ardent, une lame d’acier destinée à représenter, par ses capricieuses arabesques, les événements de la destinée sur laquelle on consultait l’oracle ; sur l’autel était préparé le livre des sorts, et pendant la nuit, qui avait été fort claire, René avait pu étudier la marche et l’attitude des constellations.

 

Henri d’Anjou entra le premier ; il avait de faux cheveux ; un masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit déguisait sa taille. Sa mère vint ensuite ; et si elle n’eût pas su d’avance que c’était son fils qui l’attendait là, elle-même n’eût pu le reconnaître. Catherine ôta son masque ; le duc d’Anjou, au contraire, garda le sien.

 

– As-tu fait cette nuit tes observations ? demanda Catherine.

 

– Oui, madame, dit-il ; et la réponse des astres m’a déjà appris le passé. Celui pour qui vous m’interrogez a, comme toutes les personnes nées sous le signe de l’écrevisse, le cœur ardent et d’une fierté sans exemple. Il est puissant ; il a vécu près d’un quart de siècle ; il a jusqu’à présent obtenu du ciel gloire et richesse. Est-ce cela, madame ?

 

– Peut-être, dit Catherine.

 

– Avez-vous les cheveux et le sang ?

 

– Les voici.

 

Et Catherine remit au nécromancien une boucle de cheveux d’un blond fauve et une petite fiole de sang.

 

René prit la fiole, la secoua pour bien réunir la fibrine et la sérosité, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de cette chair coulante, qui bouillonna à l’instant même et s’extravasa bientôt en dessins fantastiques.

 

– Oh ! madame, s’écria René, je le vois se tordre en d’atroces douleurs. Entendez-vous comme il gémit, comme il crie à l’aide ! Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui ? Voyez-vous comme, enfin, autour de son lit de mort s’apprêtent de grands combats ? Tenez, voici les lances ; tenez, voici les épées.

 

– Sera-ce long ? demanda Catherine palpitante d’une émotion indicible et arrêtant la main de Henri d’Anjou, qui, dans son avide curiosité, se penchait au-dessus du brasier.

 

René s’approcha de l’autel et répéta une prière cabalistique, mettant à cette action un feu et une conviction qui gonflaient les veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophétiques et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques sur le trépied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.

 

Enfin il se releva et annonça que tout était prêt, prit d’une main le flacon encore aux trois quarts plein, et de l’autre la boucle de cheveux ; puis commandant à Catherine d’ouvrir le livre au hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il versa sur la lame d’acier tout le sang, et jeta dans le brasier tous les cheveux, en prononçant une phrase cabalistique composée de mots hébreux auxquels il n’entendait rien lui-même.

 

Aussitôt le duc d’Anjou et Catherine virent s’étendre sur cette lame une figure blanche comme celle d’un cadavre enveloppé de son suaire.

 

Une autre figure, qui semblait celle d’une femme, était inclinée sur la première.

 

En même temps les cheveux s’enflammèrent en donnant un seul jet de feu, clair, rapide, dardé comme une langue rouge.

 

– Un an ! s’écria René, un an à peine, et cet homme sera mort, et une femme pleurera seule sur lui. Mais non, là-bas, au bout de la lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses bras.

 

Catherine regarda son fils, et, toute mère qu’elle était, sembla lui demander quelles étaient ces deux femmes.

 

Mais René achevait à peine, que la plaque d’acier redevint blanche ; tout s’y était graduellement effacé.

 

Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d’une voix dont, malgré toute sa force, elle ne pouvait cacher l’altération, le distique suivant :

 

Ains a peri cil que l’on redoutoit, Plus tôt, trop tôt, si prudence n’étoit.

 

Un profond silence régna quelque temps autour du brasier.

 

– Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les signes de ce mois ?

 

– Florissant comme toujours, madame. À moins de vaincre le destin par une lutte de dieu à dieu, l’avenir est bien certainement à cet homme. Cependant…

 

– Cependant, quoi ?

 

– Une des étoiles qui composent sa pléiade est restée pendant le temps de mes observations couverte d’un nuage noir.

 

– Ah ! s’écria Catherine, un nuage noir… Il y aurait donc quelque espérance ?

 

– De qui parlez-vous, madame ? demanda le duc d’Anjou. Catherine emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla à voix basse. Pendant ce temps René s’agenouillait, et à la clarté de la flamme, versant dans sa main une dernière goutte de sang demeurée au fond de la fiole :

 

– Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu sont solides les témoignages de la science simple que pratiquent les hommes vulgaires ! Pour tout autre que moi, pour un médecin, pour un savant, pour maître Ambroise Paré lui-même, voilà un sang si pur, si fécond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu’il promet de longues années au corps dont il est sorti ; et cependant toute cette vigueur doit disparaître bientôt, toute cette vie doit s’éteindre avant un an !

 

Catherine et Henri d’Anjou s’étaient retournés et écoutaient. Les yeux du prince brillaient à travers son masque.

 

– Ah ! continua René, c’est qu’aux savants ordinaires le présent seul appartient ; tandis qu’à nous appartiennent le passé et l’avenir.

 

– Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez à croire qu’il mourra avant une année ?

 

– Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes qui un jour reposeront à leur tour dans le cercueil.

 

– Cependant vous disiez que le sang était pur et fécond, vous disiez que ce sang promettait une longue vie ?

 

– Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n’est-il pas possible qu’un accident…

 

– Ah ! oui, vous entendez, dit Catherine à Henri, un accident…

 

– Hélas ! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.

 

– Oh ! quant à cela, n’y songez plus, c’est chose impossible. Alors se retournant vers René :

 

– Merci, dit le jeune homme en déguisant le timbre de sa voix, merci ; prends cette bourse.

 

– Venez, comte, dit Catherine, donnant à dessein à son fils un titre qui devait dérouter les conjectures de René. Et ils partirent.

 

– Oh ! ma mère, vous voyez, dit Henri, un accident ! … et si cet accident-là arrive, je ne serai point là ; je serai à quatre cents lieues de vous…

 

– Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.

 

– Oui ; mais sait-on si ces gens-là me laisseront revenir ? Que ne puis-je attendre, ma mère ! …

 

– Qui sait ? dit Catherine ; cet accident dont parle René n’est-il pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur ? Écoutez, rentrez de votre côté, mon enfant ; moi, je vais passer par la petite porte du cloître des Augustines, ma suite m’attend dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d’irriter votre frère, si vous le voyez.

XI
Les confidences

 

La première chose qu’apprit le duc d’Anjou en arrivant au Louvre, c’est que l’entrée solennelle des ambassadeurs était fixée au cinquième jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le roi avait commandés pour lui.

 

Pendant qu’il les essayait avec une colère qui mouillait ses yeux de larmes, Henri de Navarre s’égayait fort d’un magnifique collier d’émeraudes, d’une épée à poignée d’or et d’une bague précieuse que Charles lui avait envoyés le matin même.

 

D’Alençon venait de recevoir une lettre et s’était renfermé dans sa chambre pour la lire en toute liberté.

 

Quant à Coconnas, il demandait son ami à tous les échos du Louvre.

 

En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commencé dans la matinée à concevoir quelque inquiétude : il s’était en conséquence mis à la recherche de son ami, commençant son investigation par l’hôtel de la Belle-Étoile, passant de l’hôtel de la Belle-Étoile à la rue Cloche-Percée, de la rue Cloche-Percée à la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du pont Saint-Michel au Louvre.

 

Cette investigation avait été faite, vis-à-vis de ceux auxquels elle s’adressait, d’une façon tantôt si originale, tantôt si exigeante, ce qui est facile à concevoir quand on connaît le caractère excentrique de Coconnas, qu’elle avait suscité entre lui et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini à la mode de l’époque, c’est-à-dire sur le terrain. Coconnas avait mis à ces rencontres la conscience qu’il mettait d’ordinaire à ces sortes de choses ; il avait tué le premier et blessé les deux autres, en disant :

 

– Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin !

 

C’était au point que le dernier, qui était le baron de Boissey, lui avait dit en tombant :

 

– Ah ! pour l’amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au moins qu’il savait le grec.

 

Enfin, le bruit de l’aventure du corridor avait transpiré : Coconnas s’en était gonflé de douleur, car un instant il avait cru que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tué son ami, et l’avaient jeté dans quelque oubliette.

 

Il apprit que d’Alençon avait été de la partie, et passant par-dessus la majesté qui entourait le prince du sang, il l’alla trouver et lui demanda une explication comme il l’eût fait envers un simple gentilhomme.

 

D’Alençon eut d’abord bonne envie de mettre à la porte l’impertinent qui venait lui demander compte de ses actions ; mais Coconnas parlait d’un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient d’un tel éclat, l’aventure des trois duels en moins de vingt-quatre heures avait placé le Piémontais si haut, qu’il réfléchit, et qu’au lieu de se livrer à son premier mouvement, il répondit à son gentilhomme avec un charmant sourire :

 

– Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d’avoir reçu sur l’épaule une aiguière d’argent, le duc d’Anjou mécontent d’avoir été coiffé avec une compote d’oranges, et le duc de Guise humilié d’avoir été souffleté avec un quartier de sanglier, ont fait la partie de tuer M. de La Mole ; mais un ami de votre ami a détourné le coup. La partie a donc manqué, je vous en donne ma parole de prince.

 

– Ah ! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un soufflet de forge, ah ! mordi, Monseigneur, voilà qui est bien, et je voudrais connaître cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.

 

M. d’Alençon ne répondit rien, mais sourit plus agréablement encore qu’il ne l’avait fait ; ce qui laissa croire à Coconnas que cet ami n’était autre que le prince lui-même.

 

– Eh bien, Monseigneur ! reprit-il, puisque vous avez tant fait que de me dire le commencement de l’histoire, mettez le comble à vos bontés en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne l’a pas tué, me dites-vous ; voyons ! qu’en a-t-on fait ? Je suis courageux, allez ! dites, et je sais supporter une mauvaise nouvelle. On l’a jeté dans quelque cul de basse-fosse, n’est-ce pas ? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais écouter mes conseils. D’ailleurs on l’en tirera, mordi ! Les pierres ne sont pas dures pour tout le monde.

 

D’Alençon hocha la tête.

 

– Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c’est que depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu’on sache où il est passé.

 

– Mordi ! s’écria le Piémontais en pâlissant de nouveau, fût-il passé en enfer, je saurai où il est.

 

– Écoute, dit d’Alençon qui avait, mais par des motifs bien différents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir où était La Mole, je te donnerai un conseil d’ami.

 

– Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.

 

– Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu’est devenu celui que tu pleures.

 

– S’il faut que je l’avoue à Votre Altesse, dit Coconnas, j’y avais déjà pensé, mais je n’avais point osé ; car, outre que madame Marguerite m’impose plus que je ne saurais dire, j’avais peur de la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m’assure que La Mole n’est pas mort et que Sa Majesté doit savoir où il est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.

 

– Va, mon ami, va, dit le duc François. Et quand tu auras des nouvelles, donne-m’en à moi-même ; car je suis en vérité aussi inquiet que toi. Seulement souviens-toi d’une chose, Coconnas…

 

– Laquelle ?

 

– Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.

 

– Monseigneur, dit Coconnas, du moment où Votre Altesse me recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche ou comme la reine mère.

 

« Bon prince, excellent prince, prince magnanime », murmura Coconnas en se rendant chez la reine de Navarre.

 

Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son désespoir était arrivé jusqu’à elle, et en apprenant par quels exploits ce désespoir s’était signalé, elle avait presque pardonné à Coconnas la façon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la duchesse de Nevers, à laquelle le Piémontais ne s’était point adressé à cause d’une grosse brouille existant déjà depuis deux ou trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine aussitôt qu’annoncé.

 

Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il avait parlé à d’Alençon qu’il éprouvait toujours en face de la reine, et qui lui était bien plus inspiré par la supériorité de l’esprit que par celle du rang ; mais Marguerite l’accueillit avec un sourire qui le rassura tout d’abord.

 

– Eh ! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou dites-moi tout au moins ce qu’il est devenu ; car sans lui je ne puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, ou Oreste sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur d’un des héros que je viens de vous citer, et dont le cœur, je vous le jure, ne l’emportait pas en tendresse sur le mien.

 

Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenêtre. Quant au lieu de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais, elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne satisfaisait qu’à demi Coconnas ; aussi se laissa-t-il aller à des aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que Marguerite vit clairement que le duc d’Alençon était de moitié dans le désir qu’avait son gentilhomme de connaître ce qu’était devenu La Mole.

 

– Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri de Navarre, c’est le seul qui ait le droit de parler ; quant à moi, tout ce que je puis vous dire, c’est que celui que vous cherchez est vivant : croyez-en ma parole.

 

– J’en crois une chose plus certaine encore, madame, répondit Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n’ont point pleuré.

 

Puis, croyant qu’il n’y avait rien à ajouter à une phrase qui avait le double avantage de rendre sa pensée et d’exprimer la haute opinion qu’il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour elle personnellement, mais pour savoir d’elle ce qu’il n’avait pu savoir de Marguerite.

 

Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l’esprit secoue le joug aussi vite qu’il lui est possible. L’idée de quitter Marguerite avait d’abord brisé le cœur de La Mole ; et c’était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour préserver sa propre vie qu’il avait consenti à fuir.

 

Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé toute la soirée à sa fenêtre ; il en résulta que tous deux s’étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les jouissances défendues. Il y a même plus : l’esprit mélancolique et romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contretemps. Cependant, comme l’amant véritablement épris n’est heureux qu’un moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre pendant tout le temps de l’absence, La Mole, ardent de revoir Marguerite, s’occupa d’organiser au plus vite, l’événement qui devait la lui rendre, c’est-à-dire la fuite du roi de Navarre.

 

Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au bonheur d’être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s’en voulait de ce qu’elle regardait comme une faiblesse ; elle, cet esprit viril, méprisant les pauvretés de l’amour vulgaire, insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs, elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son balcon vêtue d’un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, dans l’ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres, sur son cœur ; c’était alors une toux significative, qui rendait à l’amant le souvenir de la voix aimée. C’était quelquefois aussi un billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir appartenu à celle qui l’envoyait que pour la matière qui lui donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie, et Marguerite ne quittait son balcon qu’après avoir entendu se perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour venir, et qui, pour s’éloigner, semblait d’une matière aussi inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.

 

Voilà pourquoi la reine n’était pas inquiète du sort de La Mole, auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à l’espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans la soirée de chacun des jours qui s’écoulaient dans l’attente de la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours, comme on l’a vu, par les ordres exprès d’Ambroise Paré.

 

La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain, Marguerite ouvrit sa fenêtre et s’avança sur le balcon ; mais à peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse. Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose de particulier, elle rentra pour la lire.

 

Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots :

 

« Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L’affaire est urgente. J’attends. »

 

Et sur le second recto ces mots, que l’on pouvait isoler des premiers en séparant les deux feuilles :

 

« Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces baisers que je vous envoie. J’attends. »

 

Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre, qu’elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne s’il pouvait entrer.

 

La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son corset, l’autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu’elle ferma, et s’élançant vers la porte :

 

– Entrez, Sire, dit-elle.

 

Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu’à Henri, dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société dont il se défiait si fort, presque acquis l’exquise délicatesse où ils sont portés chez l’homme vivant dans l’état sauvage. Mais le roi de Navarre n’était pas un de ces tyrans qui veulent empêcher leurs femmes de prendre l’air et de contempler les étoiles.

 

Henri était souriant et gracieux comme d’habitude.

 

– Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les vôtres, n’est-ce pas ?

 

– Certainement, monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne sont-ils pas toujours les mêmes ?

 

– Oui, madame, et c’est pour cela que je voulais vous demander ce que vous pensez de l’affectation que M. le duc d’Alençon met depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier il s’est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de ne point partir du tout ? Votre avis, s’il vous plaît, madame ? il sera, je vous l’avoue, d’un grand poids pour affermir le mien.

 

– Votre Majesté a raison de s’inquiéter du silence de mon frère. J’y ai songé aujourd’hui toute la journée, et mon avis est que, les circonstances ayant changé, il a changé avec elles.

 

– C’est-à-dire, n’est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, le duc d’Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer à Paris pour garder à vue la couronne de France ?

 

– Justement.

 

– Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu’il reste ; seulement cela change tout notre plan ; car il me faut, pour partir seul, trois fois les garanties que j’aurais demandées pour partir avec votre frère, dont le nom et la présence dans l’entreprise me sauvegardaient. Ce qui m’étonne seulement, c’est de ne pas entendre parler de M. de Mouy. Ce n’est point son habitude de demeurer ainsi sans bouger. N’en auriez-vous point eu des nouvelles, madame ?

 

– Moi, Sire ! dit Marguerite étonnée ; et comment voulez-vous ?…

 

– Eh ! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel ; vous avez bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La Mole… Ce garçon a dû aller à Mantes… et quand on y va, on en peut bien revenir…

 

– Ah ! voilà qui me donne la clef d’une énigme dont je cherchais vainement le mot, répondit Marguerite. J’avais laissé la fenêtre ouverte, et j’ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de billet.

 

– Voyez-vous cela ! dit Henri.

 

– Un billet auquel d’abord je n’ai rien compris, et auquel je n’ai attaché aucune importance, continua Marguerite ; peut-être avais-je tort et vient-il de ce côté-là.

 

– C’est possible, dit Henri ; j’oserais même dire que c’est probable. Peut-on voir ce billet ?

 

– Certainement, Sire, répondit Marguerite en remettant au roi celle des deux feuilles de papier qu’elle avait introduite dans sa poche.

 

Le roi jeta les yeux dessus.

 

– N’est-ce point l’écriture de M. de La Mole ? dit-il.

 

– Je ne sais, répondit Marguerite ; le caractère m’en a paru contrefait.

 

– N’importe, lisons, dit Henri. Et il lut : « Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L’affaire est urgente. J’attends. »

 

– Ah ! oui-da ! … continua Henri. Voyez-vous, il dit qu’il attend !

 

– Certainement je le vois…, dit Marguerite. Mais que voulez-vous ?

 

– Eh ! ventre-saint-gris, je veux qu’il vienne.

 

– Qu’il vienne ! s’écria Marguerite en fixant sur son mari ses beaux yeux étonnés ; comment pouvez-vous dire une chose pareille, Sire ? Un homme que le roi a voulu tuer… qui est signalé, menacé… qu’il vienne ! dites-vous ; est-ce que c’est possible ?… Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été…

 

– Obligés de fuir par la fenêtre… vous voulez dire ?

 

– Justement, et vous achevez ma pensée.

 

– Eh bien ! mais, s’ils connaissent le chemin de la fenêtre, qu’ils reprennent ce chemin, puisqu’ils ne peuvent absolument pas entrer par la porte. C’est tout simple, cela.

 

– Vous croyez ? dit Marguerite rougissant de plaisir à l’idée de se rapprocher de La Mole.

 

– J’en suis sûr.

 

– Mais comment monter ? demanda la reine.

 

– N’avez-vous donc pas conservé l’échelle de corde que je vous avais envoyée ? Ah ! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance habituelle.

 

– Si fait, Sire, dit Marguerite.

 

– Alors, c’est parfait, dit Henri.

 

– Qu’ordonne donc Votre Majesté ?

 

– Mais c’est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon et la laissez pendre. Si c’est de Mouy qui attend… et je serais tenté de le croire… si c’est de Mouy qui attend et qu’il veuille monter, il montera, ce digne ami.

 

Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer Marguerite dans la recherche qu’elle s’apprêtait à faire de l’échelle ; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée dans une armoire du fameux cabinet.

 

– Là, c’est cela, dit Henri ; maintenant, madame, si ce n’est pas trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette échelle au balcon.

 

– Pourquoi moi et non pas vous, Sire ? dit Marguerite.

 

– Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. La vue d’un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous comprenez.

 

Marguerite sourit et attacha l’échelle.

 

– Là, dit Henri en restant caché dans l’angle de l’appartement, montrez-vous bien ; maintenant faites voir l’échelle. À merveille ; je suis sûr que de Mouy va monter.

 

En effet, dix minutes après, un homme ivre de joie enjamba le balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite, Henri s’avança :

 

– Tiens, dit-il gracieusement, ce n’est point de Mouy, c’est M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole ; entrez donc, je vous prie.

 

La Mole demeura un instant stupéfait.

 

Peut-être, s’il eût été encore suspendu à son échelle au lieu d’être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière.

 

– Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires urgentes, dit Marguerite ; je l’ai fait prévenir, et le voilà. Henri alla fermer la fenêtre.

 

– Je t’aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune homme.

 

– Eh bien, monsieur, fit Henri en présentant une chaise à La Mole, que disons-nous ?

 

– Nous disons, Sire, répondit celui-ci, que j’ai quitté M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue.

 

– Pas encore, mais cela ne peut tarder ; il faut donc nous hâter.

 

– Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la soirée, M. d’Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte Saint-Marcel avec cent cinquante hommes ; cinq cents vous attendront à Fontainebleau : alors vous gagnerez Blois, Angoulême et Bordeaux.

 

– Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour mon compte, je serai prêt, le serez-vous ?

 

Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une profonde anxiété.

 

– Vous avez ma parole, dit la reine, partout où vous irez, je vous suis ; mais vous le savez, il faut que M. d’Alençon parte en même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il nous trahit ; s’il hésite, ne bougeons pas.

 

– Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole ? demanda Henri.

 

– Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre de M. de Mouy.

 

– Ah ! ah ! dit Henri, et il ne m’a parlé de rien !

 

– Défiez-vous, monsieur, dit Marguerite, défiez-vous.

 

– Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir une réponse à M. de Mouy ?

 

– Ne vous inquiétez de rien, Sire. À droite ou à gauche de Votre Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des ambassadeurs, il sera là : un mot dans le discours de la reine qui lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s’il doit fuir ou vous attendre. Si le duc d’Alençon refuse, il ne demande que quinze jours pour tout réorganiser en votre nom.

 

– En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez-vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame ?

 

– Rien de plus facile, répondit Marguerite.

 

– Alors, dit Henri, je verrai demain M. d’Alençon ; que de Mouy soit à son poste et comprenne à demi-mot.

 

– Il y sera, Sire.

 

– Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un serviteur ?

 

– Orthon est là qui m’attend sur le quai.

 

– Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh ! non point par la fenêtre ; c’est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être vu, et comme on ne saurait pas que c’est pour moi que vous vous exposez ainsi, vous compromettriez la reine.

 

– Mais par où, Sire ?

 

– Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez sortir avec moi, qui ai le mot d’ordre. Vous avez votre manteau, j’ai le mien ; nous nous envelopperons tous deux, et nous traverserons le guichet sans difficulté. D’ailleurs, je serai aise de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je vais voir s’il n’y a personne dans les corridors.

 

Henri, de l’air du monde le plus naturel, sortit pour aller explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.

 

– Oh ! quand vous reverrai-je ? dit La Mole.

 

– Demain soir si nous fuyons : un de ces soirs, dans la maison de la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas.

 

– Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, il n’y a personne. La Mole s’inclina respectueusement devant la reine.

 

– Donnez-lui votre main à baiser, madame, dit Henri ; monsieur de La Mole n’est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obéit.

 

– À propos, dit Henri, serrez l’échelle de corde avec soin ; c’est un meuble précieux pour des conspirateurs ; et, au moment où l’on s’y attend le moins, on peut avoir besoin de s’en servir. Venez, monsieur de la Mole, venez.

XII
Les ambassadeurs

 

Le lendemain toute la population de Paris s’était portée vers le faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se portaient au-devant du cortège.

 

Bientôt parut, à la hauteur de l’abbaye Saint-Antoine, une troupe de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et recourbés comme les cimeterres des Turcs.

 

Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.

 

Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs, qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siècle.

 

L’un de ces ambassadeurs était l’évêque de Cracovie. Il portait un costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d’or et de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas relevé semblait souffler le feu par ses naseaux ; personne n’aurait pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus presque impraticables.

 

Près de l’évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si rapproché de la couronne qu’il avait la richesse d’un roi comme il en avait l’orgueil.

 

Après les deux ambassadeurs principaux, qu’accompagnaient deux autres palatins de haute naissance, venait une quantité de seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d’or et de pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus, qu’ils appelaient dédaigneusement des barbares.

 

Jusqu’au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, lorsqu’elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le splendide manteau royal, elle comprit qu’il fallait plier en apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire que le plus sûr parti pour Henri d’Anjou était l’exil magnifique auquel il était condamné.

 

Charles, à part les quelques mots qu’il avait prononcés lorsqu’il avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet, n’avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le Louvre, savait qu’il y avait eu une altercation terrible entre eux sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l’orage.

 

Cependant tout s’était préparé au Louvre, non pas comme pour une fête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie. L’obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait que Catherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait.

 

La grande salle de réception du palais avait été préparée, et comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les gardes et les sentinelles avaient reçu l’ordre de laisser entrer, avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours pourraient contenir de populaire.

 

Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la grande ville en pareille circonstance : c’est-à-dire empressement et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes composés de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre d’hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns aux autres par des coups d’œil, des signes de la main quand ils étaient à distance, et échangeant à voix basse quelques mots rapides et significatifs toutes les fois qu’ils se rapprochaient. Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d’un vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, soit qu’il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri de Navarre.

 

Henri prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés. Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le quittèrent plus : un signe de De Mouy avait fixé tous les doutes du roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui-même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six jours auparavant, une si rude défense.

 

Un mot de Henri, prononcé à l’oreille de Marguerite, fixa les regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux s’égarèrent dans les profondeurs de la salle : elle cherchait La Mole, mais inutilement.

 

La Mole n’y était pas.

 

Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de France.

 

Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le duc d’Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge aux envoyés polonais. Il parlait en français ; un interprète traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que l’interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s’en éloignait teint de sang.

 

Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le duc d’Anjou, s’inclina et commença un discours latin dans lequel il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise.

 

Le duc répondit dans la même langue, et d’une voix dont il cherchait en vain à contenir l’émotion, qu’il acceptait avec reconnaissance l’honneur qui lui était décerné. Pendant tout le temps qu’il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées, l’œil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l’œil d’un aigle.

 

Quand le duc d’Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que deux seigneurs polonais revêtaient le duc d’Anjou du manteau royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles.

 

Charles fit un signe à son frère. Le duc d’Anjou vint s’agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui posa la couronne sur la tête : alors les deux rois échangèrent un des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères.

 

Aussitôt un héraut cria :

 

« Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d’Anjou, vient d’être couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne ! »

 

Toute l’assemblée répéta d’un seul cri :

 

– Vive le roi de Pologne ! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or, comme c’était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous avons vu que Marguerite l’avait composée elle-même.

 

Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu’un discours. Il avait cédé, tout Sarmate qu’il était, à l’admiration qu’inspirait à tous la belle reine de Navarre ; et empruntant la langue à Ovide, mais le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la plus profonde nuit, ils n’auraient su, lui et ses compagnons, comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils n’avaient eu deux étoiles pour les guider ; étoiles qui devenaient de plus en plus brillantes à mesure qu’ils approchaient de la France, et qu’ils reconnaissaient maintenant n’être autre chose que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de l’Évangile au Coran, de la Syrie à l’Arabie Pétrée, de Nazareth à La Mecque, il termina en disant qu’il était tout prêt à faire ce que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois qu’ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se crevaient les yeux, jugeant qu’après avoir joui d’une si belle vue rien dans ce monde ne valait plus la peine d’être admiré.

 

Ce discours fut couvert d’applaudissements de la part de ceux qui parlaient latin, parce qu’ils partageaient l’opinion de l’orateur ; de la part de ceux qui ne l’entendaient point, parce qu’ils voulaient avoir l’air de l’entendre.

 

Marguerite fit d’abord une gracieuse révérence au galant Sarmate ; puis, tout en répondant à l’ambassadeur, fixant les yeux sur de Mouy, elle commença en ces termes :

 

« Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris sed etiam amici orbitas.[4] »

 

Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s’adressant à de Mouy, pouvaient s’adresser à Henri d’Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il en signe de reconnaissance.

 

Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant ; mais il n’attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, qu’il savait être un discours de simple courtoisie. D’ailleurs, il comprenait fort mal le latin.

 

Marguerite continua :

 

« Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. Sed idem fatum que nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in urbe detinet. Proficiscere ergo, frater ; proficiscere, amice ; proficiscere sine nobis ; proficiscentem sequentur spes et desideria nostra.[5] »

 

On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre au jeune huguenot que d’Alençon avait refusé ; mais ce geste, qui pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy, si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, tandis qu’il regardait Marguerite et l’écoutait de toute son âme, ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la salle.

 

– Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur côté Marguerite et Henri regardent si attentivement ?

 

Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à partir de ce moment, répondait aux politesses de l’envoyé polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des cérémonies, s’approchant d’elle par derrière, lui remit un sachet de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit le sachet, tira le papier, et lut ces mots :

 

« Maurevel, à l’aide d’un cordial que je viens de lui donner, a enfin repris quelque force, et est parvenu à écrire le nom de l’homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet homme, c’est M. de Mouy. »

 

– De Mouy ! pensa la reine ; eh bien, j’en avais le pressentiment. Mais ce vieillard… Eh ! cospetto ! … ce vieillard, c’est…

 

Catherine demeura l’œil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant à l’oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté :

 

– Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans affectation ; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce moment. Derrière lui… c’est cela… voyez-vous un vieillard à barbe blanche, en habit de velours noir ?

 

– Oui, madame, répondit le capitaine.

 

– Bon, ne le perdez pas de vue.

 

– Celui auquel le roi de Navarre fait un signe ?

 

– Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes, et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S’il vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous le retiendrez prisonnier. S’il vous résiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez ! allez !

 

Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite, avait l’œil arrêté sur Catherine, et n’avait point perdu une seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il s’inquiéta ; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, il comprit tout.

 

Ce fut en ce moment qu’il fit le geste qu’avait surpris M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire : Vous êtes découvert, sauvez-vous à l’instant même.

 

De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du discours de Marguerite qui lui était adressé. Il ne se le fit pas dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.

 

Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu’il eut vu M. de Nancey revenir à Catherine, et qu’il eut compris à la contraction du visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu’il était arrivé trop tard. L’audience était finie. Marguerite échangeait encore quelques paroles non officielles avec Lasco.

 

Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuyé sur l’épaule d’Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l’accident qui lui était arrivé.

 

Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le suivirent.

 

Quant au duc d’Alençon, il s’était complètement effacé pendant la cérémonie ; et pas une fois le regard de Charles qui ne s’était pas écarté un instant du duc d’Anjou, ne s’était fixé sur lui.

 

Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère, enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulevé dans les bras d’Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d’Anjou se regardait comme à tout jamais exclu du trône de France.

 

Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu’il se retira.

 

Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui-même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu’elle n’avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.

 

En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, ses belles mains, qu’il tenait d’elle, Catherine se leva et alla à lui.

 

– Oh ! ma mère, s’écria le roi de Pologne, me voilà condamné à mourir dans l’exil !

 

– Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction de René ? Soyez tranquille, vous n’y demeurerez pas longtemps.

 

– Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d’Anjou, au premier bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être vacante, prévenez-moi…

 

– Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine ; jusqu’au jour que nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir pour la Pologne.

XIII
Oreste et Pylade

 

Henri d’Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient revenus s’asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille d’Atrides.

 

Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé, chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il ne pouvait chasser ; ne lui reprochant qu’une chose, son apathie pour la chasse au vol, et disant qu’il serait un prince parfait s’il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets comme il savait dresser braques et courants.

 

Catherine était redevenue bonne mère : douce à Charles et à d’Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame de Nevers et à madame de Sauve ; et, sous prétexte que c’était en accomplissant un ordre d’elle qu’il avait été blessé, elle avait poussé la bonté d’âme jusqu’à aller voir deux fois Maurevel convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.

 

Marguerite continuait ses amours à l’espagnole.

 

Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La Mole par gestes et par écrit ; et dans chacune de ses lettres le jeune homme rappelait à sa belle reine qu’elle lui avait promis quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée.

 

Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans le Louvre redevenu si calme et si paisible.

 

Cette personne, c’était notre ami le comte Annibal de Coconnas.

 

Certes, c’était quelque chose que de savoir La Mole vivant ; c’était beaucoup que d’être toujours le préféré de madame de Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui accordait, tout le repos d’esprit donné par Marguerite à Coconnas sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du Piémontais une heure passée avec La Mole chez l’ami La Hurière devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son habit.

 

Madame de Nevers, il faut l’avouer à la honte de l’humanité, supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n’est point qu’elle détestât le Provençal, au contraire : entraînée par cet instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré elle avec l’amant d’une autre femme, surtout quand cette femme est son amie, elle n’avait point épargné à La Mole les éclairs de ses yeux d’émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées de main et les frais d’amabilité faits par la duchesse en faveur de son ami pendant ces jours de caprice, où l’astre du Piémontais semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse ; mais Coconnas, qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d’œil de sa dame, était si peu jaloux de La Mole qu’il lui avait souvent fait à l’oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse, certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal.

 

Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l’absence de La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la compagnie de Coconnas, c’est-à-dire de son intarissable gaieté et de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans lequel l’esprit et le cœur de Coconnas allaient s’évaporant de jour en jour.

 

Marguerite, toujours compatissante et d’ailleurs pressée par les prières de La Mole et les désirs de son propre cœur, donna rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux portes, afin d’y traiter à fond ces matières dans une conversation que personne ne pourrait interrompre.

 

Coconnas reçut d’assez mauvaise grâce le billet de Henriette qui le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s’en achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva Henriette déjà courroucée d’être arrivée la première.

 

– Fi ! monsieur, dit-elle, que c’est mal appris de faire attendre ainsi… je ne dirai pas une princesse, mais une femme !

 

– Oh ! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par exemple ! je parie au contraire que nous sommes en avance.

 

– Moi, oui.

 

– Bah ! moi aussi ; il est tout au plus dix heures, je parie.

 

– Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.

 

– Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de service près de M. le duc d’Alençon, soit dit en passant ; ce qui fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure.

 

– Ce qui vous enchante ?

 

– Non, ma foi ! attendu que M. d’Alençon est un maître fort maussade et fort quinteux ; et, que pour être querellé, j’aime mieux l’être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une bouche de travers comme la sienne.

 

– Allons ! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux cependant… Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures du Louvre ?

 

– Oh ! mon Dieu, oui, dans l’intention de venir droit ici, quand, au coin de la rue de Grenelle, j’aperçois un homme qui ressemble à La Mole.

 

– Bon ! encore La Mole.

 

– Toujours, avec ou sans permission.

 

– Brutal !

 

– Bon ! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.

 

– Non, mais finissez-en avec vos récits.

 

– Ce n’est pas moi qui demande à les faire, c’est vous qui me demandez pourquoi je suis en retard.

 

– Sans doute ; est-ce à moi d’arriver la première ?

 

– Eh ! vous n’avez personne à chercher, vous.

 

– Vous êtes assommant, mon cher ; mais continuez. Enfin, au coin de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La Mole… Mais qu’avez-vous donc à votre pourpoint ? du sang !

 

– Bon ! en voilà encore un qui m’aura éclaboussé en tombant.

 

– Vous vous êtes battu ?

 

– Je le crois bien.

 

– Pour votre La Mole ?

 

– Pour qui voulez-vous que je me batte ? pour une femme ?

 

– Merci !

 

– Je le suis donc, cet homme qui avait l’impudence d’emprunter des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le devance, je le regarde sous le nez à la lueur d’une boutique. Ce n’était pas lui.

 

– Bon ! c’était bien fait.

 

– Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de près on voit bien que vous n’êtes qu’un truand. Sur ce, il a mis l’épée à la main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris ! il est tombé en m’éclaboussant.

 

– Et lui avez-vous porté secours, au moins ?

 

– J’allais le faire quand est passé un cavalier. Ah ! cette fois, duchesse, je suis sûr que c’était La Mole. Malheureusement le cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval, et les gens qui s’étaient rassemblés pour me voir battre, à courir derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi que j’étais de toute cette canaille qui hurlait après mes chausses, j’ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite, ce qui m’a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis informé, j’ai demandé, donné la couleur du cheval ; mais, baste ! inutile : personne ne l’avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je suis venu ici.

 

– De guerre lasse ! dit la duchesse ; comme c’est obligeant !

 

– Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant nonchalamment dans un fauteuil, vous m’allez encore persécuter à l’endroit de ce pauvre La Mole ; eh bien ! vous aurez tort : car enfin, l’amitié, voyez-vous… Je voudrais avoir son esprit ou sa science, à ce pauvre ami ; je trouverais quelque comparaison qui vous ferait palper ma pensée… L’amitié, voyez-vous, c’est une étoile, tandis que l’amour… l’amour… eh bien, je la tiens, la comparaison… l’amour n’est qu’une bougie. Vous me direz qu’il y en a de plusieurs espèces…

 

– D’amours ?

 

– Non ! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de préférables : la rose, par exemple… va pour la rose… c’est la meilleure ; mais, toute rose qu’elle est, la bougie s’use, tandis que l’étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau.

 

– Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat.

 

– Là !

 

– Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent.

 

– Là ! là !

 

– Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle.

 

– Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter trois fois plus La Mole.

 

– Vous ne m’aimez plus.

 

– Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer, et, dans mes moments perdus, faire l’éloge de mon ami.

 

– Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi, alors ?

 

– Que voulez-vous ! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à ma pensée.

 

– Vous me le préférez, c’est indigne ! Tenez, Annibal ! je vous déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez. Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au monde…

 

– Henriette, la plus belle des duchesses ! pour votre tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j’aime La Mole plus que tous les hommes.

 

– Bien répondu, dit soudain une voix étrangère. Et une tapisserie de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans l’épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée.

 

– La Mole ! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu’elle lui avait ménagée ; La Mole, mon ami, mon cher La Mole !

 

Et il s’élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son chemin.

 

La Mole lui rendit avec effusion ses accolades ; mais tout en les lui rendant :

 

– Pardonnez-moi, madame, dit-il en s’adressant à la duchesse de Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler votre charmant ménage : certes, ajouta-t-il en jetant un regard d’indicible tendresse à Marguerite, il n’a pas tenu à moi que je vous revisse plus tôt.

 

– Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j’ai tenu parole : le voici.

 

– Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je dois ce bonheur ? demanda La Mole.

 

– À ses seules prières, répondit Marguerite. Puis se tournant vers La Mole :

 

– La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un mot de ce que je dis.

 

Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serré son ami contre son cœur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à son aise, alla s’agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de sa robe.

 

– Ah ! c’est heureux, dit la duchesse de Nevers : vous allez me trouver supportable à présent.

 

– Mordi ! s’écria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, adorable ; seulement je vous le dirai de meilleur cœur, et puissé-je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la reine des belles.

 

– Eh ! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame Marguerite donc ?…

 

– Oh ! je ne m’en dédis pas, s’écria Coconnas avec cet accent demi-bouffon qui n’appartenait qu’à lui, madame Henriette est la reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.

 

Mais, quoi qu’il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au bonheur d’avoir retrouvé son cher La Mole, n’avait d’yeux que pour lui.

 

– Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble ; ils ont mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de notre conversation. C’est dur pour nous, mais c’est le seul remède qui puisse, je vous en préviens, rendre l’entière santé à M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine ! puisque j’ai la sottise d’aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole.

 

Marguerite glissa quelques mots à l’oreille de La Mole, qui, si désireux qu’il fût de revoir son ami, aurait bien voulu que la tendresse de Coconnas fût moins exigeante… Pendant ce temps Coconnas essayait, à force de protestations, de ramener un franc sourire et une douce parole sur les lèvres de Henriette, résultat auquel il arriva facilement.

 

Alors les deux femmes passèrent dans la chambre à côté, où les attendait le souper.

 

Les deux amis demeurèrent seuls.

 

Les premiers détails, on le comprend bien, que demanda Coconnas à son ami, furent ceux de la fatale soirée qui avait failli lui coûter la vie. À mesure que La Mole avançait dans sa narration, le Piémontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n’était pas facile à émouvoir, frissonnait de tous ses membres.

 

– Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs comme tu l’as fait, et de me donner les inquiétudes que tu m’as données, ne t’es-tu point réfugié près de notre maître ? Le duc, qui t’avait défendu, t’aurait caché. J’eusse vécu près de toi, et ma tristesse, quoique feinte, n’en eût pas moins abusé les niais de la cour.

 

– Notre maître ! dit La Mole à voix basse, le duc d’Alençon ?

 

– Oui. D’après ce qu’il m’a dit, j’ai dû croire que c’est à lui que tu dois la vie.

 

– Je dois la vie au roi de Navarre, répondit La Mole.

 

– Oh ! oh ! fit Coconnas, en es-tu sûr ?

 

– À n’en point douter.

 

– Ah ! le bon, l’excellent roi ! Mais le duc d’Alençon, que faisait-il, lui, dans tout cela ?

 

– Il tenait la corde pour m’étrangler.

 

– Mordi ! s’écria Coconnas, es-tu sûr de ce que tu dis, La Mole ? Comment ! ce prince pâle, ce roquet, ce piteux, étrangler mon ami ! Ah ! mordi ! dès demain je veux lui dire ce que je pense de cette action.

 

– Es-tu fou ?

 

– C’est vrai, il recommencerait… Mais qu’importe ? cela ne se passera point ainsi.

 

– Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tâche de ne pas oublier que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de service ce soir.

 

– Je m’en soucie bien de son service ! Ah ! bon, qu’il compte là-dessus ! Mon service ! Moi, servir un homme qui a tenu la corde ! … Tu plaisantes ! … Non ! … C’est providentiel : il est dit que je devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.

 

– Mais malheureux, réfléchis donc, tu n’es pas ivre.

 

– Heureusement ; car si je l’étais, je mettrais le feu au Louvre.

 

– Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne là-bas. Le service est chose sacrée.

 

– Retournes-tu avec moi ?

 

– Impossible.

 

– Penserait-on encore à te tuer ?

 

– Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu’il y ait contre moi un complot arrêté, une résolution suivie. Dans un moment de caprice, on a voulu me tuer, et c’est tout : les princes étaient en gaieté ce soir-là.

 

– Que fais-tu, alors ?

 

– Moi, rien : j’erre, je me promène.

 

– Eh bien, je me promènerai comme toi, j’errerai avec toi. C’est un charmant état. Puis, si l’on t’attaque, nous serons deux, et nous leur donnerons du fil à retordre. Ah ! qu’il vienne, ton insecte de duc ! je le cloue comme un papillon à la muraille !

 

– Mais demande-lui un congé, au moins !

 

– Oui, définitif.

 

– Préviens-le que tu le quittes, en ce cas.

 

– Rien de plus juste. J’y consens. Je vais lui écrire.

 

– Lui écrire, c’est bien leste, Coconnas, à un prince du sang !

 

– Oui, du sang ! du sang de mon ami. Prends garde, s’écria Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je m’amuse aux choses de l’étiquette !

 

– Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n’aura plus besoin du prince, ni de personne ; car s’il veut venir avec nous, nous l’emmènerons.

 

Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son ami, et tout couramment composa le morceau d’éloquence que l’on va lire.

 

« Monseigneur, « Il n’est pas que Votre Altesse, versée dans les auteurs de l’Antiquité comme elle l’est, ne connaisse l’histoire touchante d’Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n’est pas moins malheureux qu’Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de lui. Ce qui fait que, sauf l’approbation de Votre Altesse, je prends un petit congé, déterminé que je suis de m’attacher à sa fortune, quelque part qu’elle me conduise : c’est dire à Votre Altesse combien est grande la violence qui m’arrache de son service, en raison de quoi je ne désespère pas d’obtenir son pardon, et j’ose continuer de me dire avec respect, « De Votre Altesse royale, « Monseigneur, « Le très humble et très obéissant « ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, « ami inséparable de M. de La Mole. »

 

Ce chef-d’œuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole qui haussa les épaules.

 

– Eh bien, qu’en dis-tu ? demanda Coconnas, qui n’avait pas vu le mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.

 

– Je dis, répondit La Mole, que M. d’Alençon va se moquer de nous.

 

– De nous ?

 

– Conjointement.

 

– Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler séparément.

 

– Bah ! dit La Mole en riant, l’un n’empêchera peut-être point l’autre.

 

– Eh bien, tant pis ! arrive qu’arrive, j’envoie la lettre demain matin. Où allons-nous coucher en sortant d’ici ?

 

– Chez maître La Hurière. Tu sais, dans cette petite chambre où tu voulais me daguer quand nous n’étions pas encore Oreste et Pylade ?

 

– Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hôte. En ce moment le panneau s’ouvrit.

 

– Eh bien, demandèrent ensemble les deux princesses, où sont Oreste et Pylade ?

 

– Mordi ! madame, répondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de faim et d’amour.

 

Ce fut effectivement maître La Hurière qui, le lendemain à neuf heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maître Annibal de Coconnas.

XIV
Orthon

 

Henri, même après le refus du duc d’Alençon qui remettait tout en question, jusqu’à son existence, était devenu, s’il était possible, encore plus grand ami du prince qu’il ne l’était auparavant.

 

Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non seulement s’entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle interrogea là-dessus Marguerite ; mais Marguerite était sa digne fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était d’éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions de sa mère, qu’après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus embarrassée qu’auparavant.

 

La Florentine n’eut donc plus pour la conduire que cet instinct intrigant qu’elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu’elle avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée d’intérêts et d’opinions de ce temps.

 

Elle comprit d’abord qu’une partie de la force du Béarnais lui venait de son alliance avec le duc d’Alençon, et elle résolut de l’isoler.

 

Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu’il a laissé tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement jusqu’à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie.

 

Le duc François s’aperçut de ce redoublement de caresses, et de son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne rien voir, et surveilla son allié de plus près qu’il ne l’avait fait encore.

 

Chacun attendait un événement.

 

Or, tandis que chacun était dans l’attente de cet événement, certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le soleil s’était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un bâton et marchant péniblement, sortit d’une petite maison sise derrière l’Arsenal et s’achemina par la rue du Petit-Musc.

 

Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans le jardin de l’Arbalète, dont le concierge le reçut avec de grandes salutations.

 

Il n’y avait personne dans ce jardin, qui, comme l’indique son nom, appartenait à une société particulière : celle des arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l’homme pâle eût été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas qui conservait une allure militaire, bien qu’il fût ralenti par la souffrance, indiquaient assez que c’était quelque officier blessé dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice modéré et reprenait la vie au soleil.

 

Cependant, chose étrange ! lorsque le manteau dont, malgré la chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était enveloppé s’ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant aux agrafes d’argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un large poignard et soutenait une longue épée qu’il semblait ne pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le promeneur, tout solitaire qu’il était, lançait à chaque pas un regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d’allée, chaque buisson, chaque fossé.

 

Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les boulevards, dont il n’était séparé que par une haie épaisse et un petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s’étendit sur un banc de gazon à portée d’une table où le gardien de l’établissement, qui joignait à son titre de concierge l’industrie de gargotier, vint au bout d’un instant lui apporter une espèce de cordial.

 

Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit, malgré l’intéressante pâleur qui le couvrait, une expression effrayante. Il venait d’apercevoir, venant de la Croix-Faubin par un sentier qui est aujourd’hui la rue de Naples, un cavalier enveloppé d’un grand manteau, lequel s’arrêta proche du bastion et attendit.

 

Il y était depuis cinq minutes, et l’homme au visage pâle, que le lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu le temps de se remettre de l’émotion que lui avait causée sa présence, lorsqu’un jeune homme au justaucorps serré comme celui d’un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés-Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.

 

Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés.

 

L’un et l’autre regardèrent autour d’eux avec la plus minutieuse attention ; Maurevel retenait son souffle.

 

– Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne nous écoute.

 

– C’est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve ; tu remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle ; si elle n’y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi avait l’habitude de mettre les siens ; puis tu attendras dans le Louvre. Si l’on te donne une réponse, tu l’apporteras où tu sais ; si tu n’en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un poitrinal à l’endroit que je t’ai désigné et d’où je sors.

 

– Bien, dit Orthon ; je sais.

 

– Moi, je te quitte ; j’ai fort affaire pendant toute la journée. Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile ; tu n’as pas besoin d’arriver au Louvre avant qu’il y soit, et je crois qu’il prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des bontés qu’elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, enfant, va.

 

Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un pistolet de son agrafe et d’ajuster de Mouy ; mais un mouvement qui avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la balle s’aplatirait sur cette cuirasse, ou qu’elle frapperait dans quelque endroit du corps où la blessure qu’elle ferait ne serait pas mortelle. D’ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l’était, et, avec un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le huguenot.

 

– Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l’abattre ici sans autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si bien !

 

Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon, et qu’Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être plus important que la vie même du chef huguenot.

 

– Ah ! dit-il, tu m’échappes encore ce matin ; soit. Éloigne-toi sain et sauf ; mais j’aurai mon tour demain, dussé-je te suivre jusque dans l’enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te perds.

 

En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et s’éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la rivière.

 

Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d’agilité qu’il n’osait l’espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu’il était, au risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-Antoine, gagna les quais et s’enfonça dans le Louvre.

 

Cinq minutes après qu’il eut disparu sous le guichet, Catherine savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les mille écus d’or qui lui avaient été promis pour l’arrestation du roi de Navarre.

 

– Oh ! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy sera la tache noire que René a trouvée dans l’horoscope de ce Béarnais maudit.

 

Un quart d’heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait l’appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs commensaux du palais.

 

Dariole seule était chez sa maîtresse ; Catherine venait de faire demander cette dernière pour transcrire certaines lettres importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine.

 

– C’est bien, dit Orthon, j’attendrai. Et, profitant de sa familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à coucher de la baronne, et après s’être bien assuré qu’il était seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère s’était tout d’abord porté sur le miroir.

 

– Que fais-tu là, petit ? demanda Catherine ; ne cherches-tu point madame de Sauve ?

 

– Oui, madame ; il y avait longtemps que je ne l’avais vue, et en tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un ingrat.

 

– Tu l’aimes donc bien, cette chère Charlotte ?

 

– De toute mon âme, madame.

 

– Et tu es fidèle, à ce qu’on dit ?

 

– Votre Majesté comprendra que c’est une chose bien naturelle quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je ne méritais pas, n’étant qu’un simple serviteur.

 

– Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins ? demanda Catherine, feignant d’ignorer l’événement arrivé au jeune garçon.

 

– Madame, lorsque je fus blessé.

 

– Ah ! pauvre enfant ! dit Catherine, tu as été blessé ?

 

– Oui, madame.

 

– Et quand cela ?

 

– Le soir où l’on vint pour arrêter le roi de Navarre. J’eus si grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j’appelai ; l’un d’eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui.

 

– Pauvre garçon ! Et te voilà bien rétabli, maintenant ?

 

– Oui, madame.

 

– De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez lui ?

 

– Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j’avais osé résisté aux ordres de Votre Majesté, m’a chassé sans miséricorde.

 

– Vraiment ! dit Catherine avec une intonation pleine d’intérêt. Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame de Sauve, tu l’attendras inutilement ; elle est occupée au-dessus d’ici, chez moi, dans mon cabinet.

 

Et Catherine, pensant qu’Orthon n’avait peut-être pas eu le temps de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme.

 

Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper trois petits coups au plafond ; c’était le signal qu’il devait lui-même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître était chez madame de Sauve et qu’il veillait sur lui.

 

Ces trois coups le firent tressaillir ; une révélation mystérieuse l’éclaira, et il pensa que cette fois l’avis était donné à lui-même ; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu’il y avait déjà posé.

 

Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous les mouvements de l’enfant ; elle le vit s’élancer vers le miroir, mais elle ne sut si c’était pour y cacher le billet ou pour l’en retirer.

 

– Eh bien, murmura l’impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il donc maintenant à partir ? Et elle rentra aussitôt dans la chambre le visage souriant.

 

– Encore ici, petit garçon ? dit-elle. Eh bien ! mais qu’attends-tu donc ? Ne t’ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta petite fortune ? Quand je te dis une chose, en doutes-tu ?

 

– Oh ! madame, Dieu m’en garde ! répondit Orthon. Et l’enfant, s’approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l’antichambre le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n’était pas faite pour éloigner ses soupçons ; aussi ne fit-elle que les redoubler. De son côté Catherine n’eut pas plus tôt vu la tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu’elle s’élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu’elle plongea derrière lui sa main tremblante d’impatience, elle ne trouva aucun billet. Et cependant elle était sûre d’avoir vu l’enfant s’approcher du miroir. C’était donc pour reprendre et non pour déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle remua, regarda, sonda : rien ! …

 

– Oh ! le malheureux ! s’écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant pas de mal, et voilà qu’en retirant le billet il va au-devant de sa destinée. Holà ! monsieur de Nancey, holà !

 

La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra jusque dans l’antichambre ou se tenait, comme nous l’avons dit, le capitaine des gardes.

 

M. de Nancey accourut.

 

– Me voilà, dit-il, madame. Que désire Votre Majesté ?

 

– Vous êtes dans l’antichambre ?

 

– Oui, madame.

 

– Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant ?

 

– À l’instant même.

 

– Il ne peut être loin encore ?

 

– À moitié de l’escalier à peine.

 

– Rappelez-le.

 

– Comment se nomme-t-il ?

 

– Orthon. S’il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant ne l’effrayez point s’il ne fait aucune résistance. Il faut que je lui parle à l’instant même.

 

Le capitaine des gardes s’élança.

 

Comme il l’avait prévu, Orthon était à peine à moitié de l’escalier, car il descendait lentement dans l’espérance de rencontrer dans l’escalier ou d’apercevoir dans quelque corridor le roi de Navarre ou madame de Sauve.

 

Il s’entendit rappeler et tressaillit.

 

Son premier mouvement fut de fuir ; mais avec une puissance de réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s’il fuyait il perdait tout. Il s’arrêta donc.

 

– Qui m’appelle ?

 

– Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se précipitant par les montées.

 

– Mais je suis bien pressé, dit Orthon.

 

– De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en arrivant près de lui. L’enfant essuya la sueur qui coulait sur son front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrière.

 

Le premier plan qu’avait formé Catherine était d’arrêter le jeune homme, de le faire fouiller et de s’emparer du billet dont elle le savait porteur ; en conséquence, elle avait songé à l’accuser de vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants dont elle voulait faire peser la soustraction sur l’enfant ; mais elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu’il éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point prise sur lui.

 

Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque cachot ; mais le bruit de l’arrestation, si secrètement qu’elle se fit, se répandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette arrestation mettrait Henri sur ses gardes.

 

Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaça donc l’agrafe où elle l’avait prise.

 

– Non, non, dit-elle, idée de sbire ; mauvaise idée. Mais pour un billet… qui peut-être n’en vaut pas la peine, continua-t-elle en fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu’elle-même pouvait à peine entendre le bruit de ses paroles. Eh ! ma foi, ce n’est point ma faute ; c’est la sienne. Pourquoi le petit brigand n’a-t-il point mis le billet où il devait le mettre ? Ce billet, il me le faut.

 

En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine avait une expression terrible, car le jeune homme s’arrêta pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être parfaitement maître de lui-même.

 

– Madame, dit-il, vous m’avez fait l’honneur de me rappeler ; en quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté ?

 

Le visage de Catherine s’éclaira, comme si un rayon de soleil fût venu le mettre en lumière.

 

– Je t’ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me plaît, et que t’ayant fait une promesse, celle de m’occuper de ta fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, nous autres reines, d’être oublieuses. Ce n’est point notre cœur qui l’est, c’est notre esprit, emporté par les événements. Or, je me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune des hommes, et je t’ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi.

 

M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet attendrissement de Catherine avec un grand étonnement.

 

– Sais-tu monter à cheval, petit ? demanda Catherine.

 

– Oui, madame.

 

– En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un message que tu porteras à Saint-Germain.

 

– Je suis aux ordres de Votre Majesté.

 

– Faites-lui préparer un cheval, Nancey.

 

M. de Nancey disparut.

 

– Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la première. Orthon la suivit. La reine mère descendit un étage, puis elle s’engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et du duc d’Alençon, gagna l’escalier tournant, descendit encore un étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire dont nul, excepté le roi et elle, n’avait la clef, fit entrer Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette galerie entourait comme un rempart certaines portions des appartements du roi et de la reine mère. C’était, comme la galerie du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, une retraite ménagée en cas de danger.

 

La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.

 

Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son visage la même expression sombre qu’il y avait vue dix minutes auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d’une chatte ou d’une panthère, semblaient jeter du feu dans l’obscurité.

 

– Arrête ! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses épaules : un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de cette voûte ; le parquet semblait morne, comme le couvercle d’une tombe ; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et pénétrait dans la poitrine du jeune homme.

 

Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.

 

– Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi de Navarre ?

 

– Le billet ? balbutia Orthon.

 

– Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir ?

 

– Moi, madame ? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.

 

– Le billet que de Mouy t’a remis, il y a une heure, derrière le jardin de l’Arbalète.

 

– Je n’ai point de billet, dit Orthon ; Votre Majesté se trompe bien certainement.

 

– Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la promesse que je t’ai faite.

 

– Laquelle, madame ?

 

– Je t’enrichis.

 

– Je n’ai point de billet, madame, reprit l’enfant.

 

Catherine commença un grincement de dents qui s’acheva par un sourire.

 

– Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d’or ?

 

– Je n’ai pas de billet, madame.

 

– Deux mille écus.

 

– Impossible. Puisque je n’en ai pas, je ne puis vous le donner.

 

– Dix mille écus, Orthon. Orthon, qui voyait la colère monter comme une marée du cœur au front de la reine, pensa qu’il n’avait qu’un moyen de sauver son maître, c’était d’avaler le billet. Il porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta sa main.

 

– Allons ! enfant ! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand les rois veulent s’attacher un serviteur, il n’y a point de mal qu’ils s’assurent si c’est un cœur dévoué. Je sais à quoi m’en tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu’à partir d’aujourd’hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans moi par la porte qui nous a donné passage : elle s’ouvre en dedans.

 

Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.

 

Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne pouvait croire que le danger qu’il avait senti s’abattre sur sa tête se fût éloigné.

 

– Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine ; ne t’ai-je pas dit que tu étais libre de t’en aller, et que si tu voulais revenir ta fortune serait faite ?

 

– Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce ?

 

– Il y a plus, je te récompense ; tu es un bon porteur de billet doux, un gentil messager d’amour ; seulement tu oublies que ton maître t’attend.

 

– Ah ! c’est vrai, dit le jeune homme en s’élançant vers la porte.

 

Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible cri, disparut abîmé dans l’oubliette du Louvre, dont Catherine venait de pousser le ressort.

 

– Allons, murmura Catherine, maintenant grâce à la ténacité de ce drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.

 

Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d’un escalier à vis qui semblait s’enfoncer dans les entrailles de la terre, et, pressée par la soif insatiable d’une curiosité qui n’était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de fer qui s’ouvrait en retour et donnait sur le fond de l’oubliette.

 

C’est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds, mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.

 

Derrière l’épaisseur du mur on entendait rouler l’eau de la Seine, qu’une infiltration souterraine amenait jusqu’au fond de l’escalier.

 

Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis qu’elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes pareilles à celle qu’elle venait de voir, fouilla le corps, saisit la lettre, s’assura que c’était bien celle qu’elle désirait avoir, repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort : le fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre poids, disparut dans la direction de la rivière.

 

Puis refermant la porte, elle remonta, s’enferma dans son cabinet, et lut le billet qui était conçu en ces termes :

 

« Ce soir, à dix heures, rue de l’Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile. Si vous venez, ne répondez rien ; si vous ne venez pas, dites non au porteur.

 

DE MOUY DE SAINT-PHALE. »

 

En lisant ce billet, il n’y avait qu’un sourire sur les lèvres de Catherine ; elle songeait seulement à la victoire qu’elle allait remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette victoire.

 

Mais aussi, qu’était-ce qu’Orthon ? Un cœur fidèle, une âme dévouée, un enfant jeune et beau ; voilà tout.

 

Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des empires.

 

Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de Sauve, et le plaça derrière le miroir.

 

En descendant, elle retrouva à l’entrée du corridor le capitaine des gardes.

 

– Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu’a donnés Votre Majesté, le cheval est prêt.

 

– Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j’ai fait causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger de l’emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un laquais, et c’était tout au plus un palefrenier ; je lui ai donné quelque argent, et l’ai renvoyé par le petit guichet.

 

– Mais, dit M. de Nancey, cette commission ?

 

– Cette commission ? répéta Catherine.

 

– Oui, qu’il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut-elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu’un de mes hommes ?

 

– Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre chose à faire.

 

Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre.

XV
L’hôtellerie de la Belle-Étoile

 

Deux heures après l’événement que nous avons raconté, et dont nulle trace n’était restée même sur la figure de Catherine, madame de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son appartement. Derrière elle Henri rentra ; et, ayant su de Dariole qu’Orthon était venu, il alla droit à la glace et prit le billet.

 

Il était, comme nous l’avons dit, conçu en ces termes :

 

« Ce soir, à dix heures, rue de l’Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile. Si vous venez, ne répondez rien ; si vous ne venez pas, dites non au porteur. »

 

De suscription, il n’y en avait point.

 

– Henri ne manquera pas d’aller au rendez-vous, dit Catherine, car eût-il envie de n’y point aller, il ne trouvera plus maintenant le porteur pour lui dire non.

 

Sur ce point, Catherine ne s’était point trompée. Henri s’informa d’Orthon, Dariole lui dit qu’il était sorti avec la reine mère ; mais, comme il trouva le billet à sa place et qu’il savait le pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune inquiétude.

 

Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri sur les maladresses qu’il avait faites dans la matinée à la chasse au vol.

 

Henri s’excusa sur ce qu’il était homme de montagne et non homme de la plaine, mais il promit à Charles d’étudier la volerie.

 

Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria Marguerite de lui tenir compagnie toute la soirée.

 

À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu’à la rue Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s’il eût été en aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un homme à cheval enveloppé d’un manteau ; il s’approcha de lui.

 

– Mantes, dit l’homme.

 

– Pau, répondit le roi. L’homme mit aussitôt pied à terre. Henri s’enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélemy, passa de nouveau la rivière sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue de l’Arbre-Sec, et s’en vint heurter à la porte de maître La Hurière. La Mole était dans la salle que nous connaissons, et écrivait une longue lettre d’amour à qui vous savez. Coconnas était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six perdreaux, et discutant avec son ami l’hôtelier sur le degré de cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la broche.

 

Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et conduisit le cheval à l’écurie, tandis que le voyageur entrait en faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer ses pieds engourdis.

 

– Eh ! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un gentilhomme qui vous demande.

 

La Hurière s’avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération :

 

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il au roi.

 

– Eh ! sang-dieu ! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris pour se produire à la cour.

 

– Que voulez-vous ?

 

– Une chambre et un souper.

 

– Hum ! fit La Hurière, avez-vous un laquais ? C’était, on le sait, la question habituelle.

 

– Non, répondit Henri ; mais je compte bien en prendre un dès que j’aurai fait fortune.

 

– Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais, dit La Hurière.

 

– Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la rose, quitte à faire notre prix demain ?

 

– Oh ! oh ! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme ! dit La Hurière en regardant Henri avec défiance.

 

– Non ; mais dans la croyance que je passerais la soirée et la nuit dans votre hôtel, que m’avait fort recommandé un seigneur de mon pays, qui l’habite, j’ai invité un ami à venir souper avec moi. Avez-vous du bon vin d’Arbois ?

 

– J’en ai que le Béarnais n’en boit pas de meilleur.

 

– Bon ! je le paie à part. Ah ! justement, voici mon convive.

 

Effectivement la porte venait de s’ouvrir, et avait donné passage à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le premier, traînant à son côté une immense rapière.

 

– Ah ! ah ! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme qui vient de faire deux cents lieues, c’est beau d’arriver à la minute.

 

– Est-ce votre convive ? demanda La Hurière.

 

– Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière et en lui serrant la main ; servez-nous à souper.

 

– Ici, ou dans votre chambre ?

 

– Où vous voudrez.

 

– Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de ces figures de huguenots ; nous ne pourrions pas, devant eux, Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.

 

– Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit La Hurière. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant.

 

La Mole les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils eussent disparu ; et, se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à cette tête un air d’étonnement remarquable.

 

La Mole s’approcha de lui.

 

– Mordi ! lui dit Coconnas, as-tu vu ?

 

– Quoi ?

 

– Ces deux gentilshommes ?

 

– Eh bien ?

 

– Je jurerais que c’est…

 

– Qui ?

 

– Mais… le roi de Navarre et l’homme au manteau rouge.

 

– Jure si tu veux, mais pas trop haut.

 

– Tu as donc reconnu aussi ?

 

– Certainement.

 

– Que viennent-ils faire ici ?

 

– Quelque affaire d’amourettes.

 

– Tu crois ?

 

– J’en suis sûr.

 

– La Mole, j’aime mieux des coups d’épée que ces amourettes-là. Je voulais jurer tout à l’heure, je parie maintenant.

 

– Que paries-tu ?

 

– Qu’il s’agit de quelque conspiration.

 

– Ah ! tu es fou.

 

– Et moi, je te dis…

 

– Je te dis que s’ils conspirent cela les regarde.

 

– Ah ! c’est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à M. d’Alençon ; qu’ils s’arrangent comme bon leur semblera. Et comme les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu’il les tirât de la broche.

 

Pendant ce temps, Henri et de Mouy s’installaient dans leur chambre.

 

– Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table, vous avez vu Orthon ?

 

– Non ; mais j’ai eu le billet qu’il a déposé au miroir. L’enfant aura pris peur, à ce que je présume ; car la reine Catherine est venue, tandis qu’il était là, si bien qu’il s’en est allé sans m’attendre. J’ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m’a dit que la reine mère l’a fait longuement causer.

 

– Oh ! il n’y a pas de danger, le drôle est adroit ; et quoique la reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre, j’en suis sûr.

 

– Et vous, de Mouy, l’avez-vous revu ? demanda Henri.

 

– Non, mais je le reverrai ce soir ; à minuit il doit me revenir prendre ici avec un bon poitrinal ; il me contera cela en nous en allant.

 

– Et l’homme qui était au coin de la rue des Mathurins ?

 

– Quel homme ?

 

– L’homme dont j’ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr ?

 

– C’est un de nos plus dévoués. D’ailleurs, il ne connaît pas Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire.

 

– Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute tranquillité ?

 

– Sans aucun doute. D’ailleurs La Mole fait le guet.

 

– À merveille.

 

– Eh bien, Sire, que dit M. d’Alençon ?

 

– M. d’Alençon ne veut plus partir, de Mouy ; il s’est expliqué nettement à ce sujet. L’élection du duc d’Anjou au trône de Pologne et l’indisposition du roi ont changé tous ses desseins.

 

– Ainsi, c’est lui qui a fait manquer tout notre plan ?

 

– Oui.

 

– Il nous trahit, alors ?

 

– Pas encore ; mais il nous trahira à la première occasion qu’il trouvera.

 

– Cœur lâche ! esprit perfide ! pourquoi n’a-t-il pas répondu aux lettres que je lui ai écrites ?

 

– Pour avoir des preuves et n’en pas donner. En attendant tout est perdu, n’est-ce pas, de Mouy ?

 

– Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l’air de se mettre en relation, que comme d’une sauvegarde. Eh bien ! depuis le jour de la cérémonie, j’ai tout relié, tout rattaché à vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc d’Alençon, j’en ai levé quinze cents ; dans huit jours ils seront prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée ?

 

Henri sourit, et lui frappant sur l’épaule :

 

– Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le roi de Navarre n’est pas de son naturel aussi effrayé qu’on le croit.

 

– Eh ! mon Dieu ! je le sais, Sire, et j’espère qu’avant qu’il soit longtemps la France tout entière le saura comme moi.

 

– Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition de la réussite est la décision ; et pour que la décision soit rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu’on réussira.

 

– Eh bien ! Sire, quels sont les jours où il y a chasse ?

 

– Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol.

 

– Quand a-t-on chassé ?

 

– Aujourd’hui même.

 

– D’aujourd’hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore ?

 

– Sans aucun doute, peut-être même avant.

 

– Écoutez ; tout me semble parfaitement calme : le duc d’Anjou est parti ; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux à M. d’Alençon : dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans lui : tâchez qu’il le croie, ce qui est plus difficile.

 

– Sois tranquille, il le croira.

 

– Croyez-vous qu’il ait si grande confiance en vous ?

 

– Non pas, Dieu m’en garde ! mais il croit tout ce que lui dit la reine.

 

– Et la reine nous sert franchement, elle ?

 

– Oh ! j’en ai la preuve. D’ailleurs elle est ambitieuse, et cette couronne de Navarre absente lui brûle le front.

 

– Eh bien ! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où elle aura lieu : si c’est à Bondy, à Saint-Germain ou à Rambouillet ; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra qu’elle coure après vous ; or, ses chevaux normands ne verront pas même, je l’espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts d’Espagne.

 

– C’est dit, de Mouy.

 

– Avez-vous de l’argent, Sire ? Henri fit la grimace que toute sa vie il fit à cette question.

 

– Pas trop, dit-il ; mais je crois que Margot en a.

 

– Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous pourrez.

 

– Et toi, en attendant, que vas-tu faire ?

 

– Après m’être occupé des affaires de Votre Majesté assez activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de m’occuper un peu des miennes ?

 

– Fais, de Mouy, fais ; mais quelles sont tes affaires ?

 

– Écoutez, Sire, Orthon m’a dit (c’est un garçon fort intelligent que je recommande à Votre Majesté), Orthon m’a dit hier avoir rencontré près de l’Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil comme un serpent qu’il est.

 

– Ah ! oui, je comprends, dit Henri.

 

– Ah ! vous comprenez, bon… Vous serez roi un jour, vous, Sire, et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à accomplir, vous l’accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six journées encore pour se remettre, j’irai, moi aussi, faire un tour du côté de l’Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le cœur moins gros.

 

– Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais. À propos, tu es content de La Mole, n’est-ce pas ?

 

– Ah ! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et sur lequel vous pouvez compter comme sur moi… brave…

 

– Et surtout discret ; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy ; une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire pour le récompenser.

 

Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte s’ouvrit ou plutôt s’enfonça, et celui dont on faisait l’éloge au moment même parut, pâle et agité.

 

– Alerte, Sire, s’écria-t-il ; alerte ! la maison est cernée.

 

– Cernée ! s’écria Henri en se levant ; par qui ?

 

– Par les gardes du roi.

 

– Oh ! oh ! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, bataille, à ce qu’il paraît.

 

– Ah ! oui, dit La Mole, il s’agit bien de pistolets et de bataille ! que voulez-vous faire contre cinquante hommes ?

 

– Il a raison, dit le roi, et s’il y avait quelque moyen de retraite…

 

– Il y en a un qui m’a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut me suivre…

 

– Et de Mouy ?

 

– M. de Mouy peut nous suivre aussi, s’il veut : mais il faut que vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l’escalier.

 

– Il est trop tard, dit Henri.

 

– Ah ! si l’on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, s’écria La Mole, je répondrais du roi.

 

– Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy ; je me charge de les occuper, moi. Allez, Sire, allez.

 

– Mais que feras-tu ?

 

– Ne vous inquiétez pas, Sire ; allez toujours. Et de Mouy commença par faire disparaître l’assiette, la serviette et le verre du roi, de façon qu’on pût croire qu’il était seul à table.

 

– Venez, Sire, venez, s’écria La Mole en prenant le roi par le bras et l’entraînant dans l’escalier.

 

– De Mouy ! mon brave de Mouy ! s’écria Henri en tendant la main au jeune homme.

 

De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en referma derrière lui la porte au verrou.

 

– Oui, oui, je comprends, dit Henri ; il va se faire prendre, lui, tandis que nous nous sauverons, nous ; mais qui diable peut nous avoir trahis ?

 

– Venez, Sire, venez ; ils montent, ils montent. En effet, la lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l’étroit escalier, tandis qu’on entendait au bas comme une espèce de cliquetis d’épée.

 

– Alerte ! Sire ! alerte ! dit La Mole. Et, guidant le roi dans l’obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d’une chambre qu’il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d’un cabinet :

 

– Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions sur les toits ?

 

– Moi ? dit Henri ; allons donc, un chasseur d’isards !

 

– Eh bien, que Votre Majesté me suive ; je connais le chemin et vais lui servir de guide.

 

– Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel il trouva une vallée formée par deux toits ; sur cette vallée s’ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier inhabité.

 

– Sire, dit La Mole, vous voici au port.

 

– Ah ! ah ! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où perlait la sueur.

 

– Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules ; le grenier donne sur l’escalier, l’escalier aboutit à une allée et cette allée conduit à la rue. J’ai fait le même chemin, Sire, par une nuit bien autrement terrible que celle-ci.

 

– Allons, allons, dit Henri, en avant ! La Mole se glissa le premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée, l’ouvrit, se trouva en haut d’un escalier tournant, et mettant dans la main du roi la corde qui servait de rampe :

 

– Venez, Sire, dit-il.

 

Au milieu de l’escalier Henri s’arrêta ; il était arrivé devant une fenêtre ; cette fenêtre donnait sur la cour de l’hôtellerie de la Belle-Étoile. On voyait dans l’escalier en face courir des soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des flambeaux.

 

Tout à coup, au milieu d’un groupe, le roi de Navarre aperçut de Mouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement.

 

– Pauvre garçon, dit Henri ; cœur brave et dévoué !

 

– Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu’il a l’air fort calme ; et, tenez, même il rit ! Il faut qu’il médite quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.

 

– Et ce jeune homme qui était avec vous ?

 

– M. de Coconnas ? demanda La Mole.

 

– Oui, M. de Coconnas, qu’est-il devenu ?

 

– Oh ! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les soldats, il ne m’a dit qu’un mot : » – Risquons-nous quelque chose ? » – La tête, lui ai-je répondu. » – Et te sauveras-tu, toi ? » – Je l’espère.

 

» – Eh bien, moi aussi, » a-t-il répondu. Et je vous jure qu’il se sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds, c’est qu’il lui conviendra de se laisser prendre.

 

– Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien ; tâchons de regagner le Louvre.

 

– Ah ! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire ; enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.

 

En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et n’éprouvèrent d’autre difficulté pour sortir que le flot de populaire qui encombrait la rue.

 

Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d’Averon ; mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place Saint-Germain-l’Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le capitaine des gardes, M. de Nancey.

 

– Ah ! ah ! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu’il paraît. Diable ! les guichets vont être fermés… On prendra les noms de tous ceux qui rentreront ; et si l’on me voit rentrer après lui, ce sera une probabilité que j’étais avec lui.

 

– Eh bien ! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement que par le guichet.

 

– Comment diable veux-tu que j’y rentre ?

 

– Votre Majesté n’a-t-elle point la fenêtre de la reine de Navarre ?

 

– Ventre-saint-gris ! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez raison. Et moi qui n’y pensais pas ! … Mais comment prévenir la reine ?

 

– Oh ! dit La Mole en s’inclinant avec une respectueuse reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres !

XVI
De Mouy de Saint-Phale

 

Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu’elle croyait être sûre de son fait.

 

En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite, bien convaincue, c’était d’ailleurs la vérité, que la reine de Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était passée chez le roi, le priant de retarder son coucher.

 

Intrigué par l’air de triomphe qui, malgré sa dissimulation habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna Catherine, qui lui répondit seulement ces mots :

 

– Je ne puis dire qu’une chose à Votre Majesté, c’est que ce soir elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis.

 

Charles fit ce mouvement de sourcil d’un homme qui dit en lui-même : C’est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier, qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il attendit.

 

Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et l’oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du Louvre.

 

– Qu’est-ce que ce bruit ? demanda Charles en fronçant le sourcil, tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en redressant les oreilles.

 

– Rien, dit Catherine ; un signal, voilà tout.

 

– Et que signifie ce signal ?

 

– Il signifie qu’à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre véritable ennemi, est hors de vous nuire.

 

– Vient-on de tuer un homme ? demanda Charles en regardant sa mère avec cet œil de maître qui signifie que l’assassinat et la grâce sont deux attributs inhérents à la puissance royale.

 

– Non, Sire ; on vient seulement d’en arrêter deux.

 

– Oh ! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des complots dont le roi n’est pas. Mort-diable ! ma mère, je suis grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi-même, et n’ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner ; mais ici vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là.

 

– Mon fils, dit Catherine, c’est la dernière fois que je me mêle de vos affaires. Mais c’était une entreprise commencée depuis longtemps, dans laquelle vous m’avez toujours donné tort, et je tenais à cœur de prouver à Votre Majesté que j’avais raison.

 

En ce moment plusieurs hommes s’arrêtèrent dans le vestibule, et l’on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d’une petite troupe.

 

Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d’entrer chez le roi.

 

– Qu’il entre, dit vivement Charles.

 

M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine :

 

– Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés : il est pris.

 

– Comment, il ? s’écria Catherine fort troublée ; n’en avez-vous pris qu’un ?

 

– Il était seul, madame.

 

– Et s’est-il défendu ?

 

– Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son épée à la première sommation.

 

– Qui cela ? demanda le roi.

 

– Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit.

 

– De Mouy ! s’écria le roi ; et qu’y a-t-il donc, monsieur ?

 

– Eh ! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre Majesté m’en accorde la permission, je lui ferai la même demande.

 

– Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la bonté, monsieur de Mouy, d’apprendre à mon fils quel est l’homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme un rebelle qu’il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel ?

 

– En effet, dit Charles en fronçant le sourcil ; sauriez-vous le nom de cet homme, monsieur de Mouy ?

 

– Oui, Sire ; Votre Majesté désire-t-elle le connaître ?

 

– Cela me ferait plaisir, je l’avoue.

 

– Eh bien, Sire, il s’appelait de Mouy de Saint-Phale.

 

– C’était vous ?

 

– Moi-même !

 

Catherine, étonnée de cette audace, recula d’un pas vers le jeune homme.

 

– Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du roi ?

 

– D’abord, Sire, j’ignorais qu’il y eût un ordre de Votre Majesté ; puis je n’ai vu qu’une chose, ou plutôt qu’un homme, M. de Maurevel, l’assassin de mon père et de M. l’amiral. Je me suis rappelé alors qu’il y avait un an et demi, dans cette même chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre Majesté m’avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice du meurtrier ; or, comme il s’était depuis ce temps passé de graves événements, j’ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j’ai cru que c’était le ciel qui me l’envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire ; j’ai frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme sur des bandits.

 

Charles ne répondit rien ; son amitié pour Henri lui avait fait voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de vue que celui où il les avait envisagées d’abord, et plus d’une fois avec terreur.

 

La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui ressemblaient à des remords.

 

– Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure chez le roi de Navarre ?

 

– Oh ! répondit de Mouy, c’est toute une histoire bien longue à raconter ; mais si cependant Sa Majesté a la patience de l’entendre…

 

– Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.

 

– J’obéirai, Sire, dit de Mouy en s’inclinant.

 

Catherine s’assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.

 

– Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon.

 

Le chien reprit la place qu’il avait avant que le prisonnier n’eût été introduit.

 

– Sire, dit de Mouy, j’étais venu chez Sa Majesté le roi de Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la religion.

 

Catherine fit signe à Charles IX.

 

– Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez ; pourquoi étiez-vous venu ?

 

– Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot ; mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon, et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d’Albret, dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits à la couronne de Navarre.

 

– Que dit-il ? s’écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la frappait.

 

– Ah ! ah ! fit Charles ; mais cette couronne de Navarre, qu’on fait ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me semble cependant qu’elle m’appartient un peu.

 

– Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce principe de suzeraineté que le roi vient d’émettre. Aussi espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui lui est chère.

 

– À moi ! dit Charles, sur une tête qui m’est chère ! Mort-diable ! de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur ? Je ne vous comprends pas.

 

– De la tête de M. le duc d’Alençon.

 

Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d’un regard flamboyant.

 

– Et mon frère d’Alençon le savait ?

 

– Oui, Sire.

 

– Et il acceptait cette couronne ?

 

– Sauf l’agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait.

 

– Oh ! oh ! dit Charles, en effet, c’est une couronne qui ira à merveille à notre frère d’Alençon. Et moi qui n’y avais pas songé ! Merci, de Mouy. Merci ! Quand vous aurez des idées semblables, vous serez le bienvenu au Louvre.

 

– Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m’a fait craindre d’être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté.

 

– Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet ?

 

– Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses frères, et sa renonciation était prête.

 

– En ce cas, s’écria Catherine, cette renonciation, vous devez l’avoir ?

 

– En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l’ai sur moi, signée de lui et datée.

 

– D’une date antérieure à la scène du Louvre ? dit Catherine.

 

– Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une renonciation en faveur du duc d’Alençon, écrite, signée de la main de Henri, et portant la date indiquée.

 

– Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle.

 

– Et que demandait Henri en échange de cette renonciation ?

 

– Rien, madame ; l’amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le dédommagerait amplement de la perte d’une couronne.

 

Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains.

 

– Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.

 

– Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et le roi de Navarre, à quelle fin l’entrevue que vous avez eue ce soir avec lui ?

 

– Moi, madame, avec le roi de Navarre ? dit de Mouy. M. de Nancey, qui m’a arrêté, fera foi que j’étais seul. Votre Majesté peut l’appeler.

 

– Monsieur de Nancey ! dit le roi. Le capitaine des gardes reparut.

 

– Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il tout à fait seul à l’auberge de la Belle-Étoile ?

 

– Dans la chambre, oui, madame ; mais dans l’auberge, non.

 

– Ah ! dit Catherine, quel était son compagnon ?

 

– Je ne sais si c’était le compagnon de M. de Mouy, madame ; mais je sais qu’il s’est échappé par une porte de derrière, après avoir couché sur le carreau deux de mes gardes.

 

– Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute ?

 

– Non, pas moi, mais mes gardes.

 

– Et quel était-il ? demanda Charles IX.

 

– M. le comte Annibal de Coconnas.

 

– Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-Barthélemy.

 

– M. de Coconnas, gentilhomme de M. d’Alençon, dit M. de Nancey.

 

– C’est bien, c’est bien, dit Charles IX ; retirez-vous, monsieur de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d’une chose…

 

– De laquelle, Sire ?

 

– C’est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir qu’à moi.

 

M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence d’un instant.

 

La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son chien.

 

– Mais quel était votre but, monsieur ? continua Charles ; agissiez-vous violemment ?

 

– Contre qui, Sire ?

 

– Mais contre Henri, contre François ou contre moi.

 

– Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère, l’agrément de votre frère ; et, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, nous étions sur le point de solliciter l’autorisation de Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre.

 

– Eh bien, ma mère, dit Charles, je ne vois aucun mal à tout cela. Vous étiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant un roi. Oui, la Navarre peut être et doit être un royaume séparé. Il y a plus, ce royaume semble fait exprès pour doter mon frère d’Alençon, qui a toujours eu si grande envie d’une couronne, que lorsque nous portons la nôtre il ne peut détourner les yeux de dessus elle. La seule chose qui s’opposait à cette intronisation, c’était le droit de Henriot ; mais puisque Henriot y renonce volontairement…

 

– Volontairement, Sire.

 

– Il paraît que c’est la volonté de Dieu ! Monsieur de Mouy, vous êtes libre de retourner vers vos frères, que j’ai châtiés… un peu durement, peut-être ; mais ceci est une affaire entre moi et Dieu : et dites-leur que, puisqu’ils désirent pour roi de Navarre mon frère d’Alençon, le roi de France se rend à leurs désirs. À partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain s’appelle François. Je ne demande que huit jours pour que mon frère quitte Paris avec l’éclat et la pompe qui conviennent à un roi. Allez, monsieur de Mouy, allez ! … Monsieur de Nancey, laissez passer M. de Mouy, il est libre.

 

– Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majesté permet-elle ?

 

– Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De Mouy mit un genou à terre et baisa la main du roi.

 

– À propos, dit Charles en le retenant au moment où il allait se relever, ne m’aviez-vous pas demandé justice de ce brigand de Maurevel ?

 

– Oui, Sire.

 

– Je ne sais où il est pour vous la faire, car il se cache ; mais si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-même, je vous y autorise, et de grand cœur.

 

– Ah ! Sire, s’écria de Mouy, voilà qui me comble véritablement ; que Votre Majesté s’en rapporte à moi ; je ne sais non plus où il est, mais je le trouverai, soyez tranquille.

 

Et de Mouy, après avoir respectueusement salué le roi Charles et la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l’avaient amené missent aucun empêchement à sa sortie. Il traversa les corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit qu’un bond de la place Saint-Germain-l’Auxerrois à l’auberge de la Belle-Étoile, où il retrouva son cheval, grâce auquel, trois heures après la scène que nous venons de raconter, le jeune homme respirait en sûreté derrière les murailles de Mantes.

 

Catherine, dévorant sa colère, regagna son appartement d’où elle passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de chambre et qui paraissait prêt à se mettre au lit.

 

– Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne veut plus rien faire !

XVII
Deux têtes pour une couronne

 

– Qu’on prie M. d’Alençon de me venir voir, avait dit Charles en congédiant sa mère.

 

M. de Nancey, disposé d’après l’invitation du roi de n’obéir désormais qu’à lui-même, ne fit qu’un bond de chez Charles chez son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l’ordre qu’il venait de recevoir.

 

Le duc d’Alençon tressaillit : en tout temps il avait tremblé devant Charles ; et à bien plus forte raison encore depuis qu’il s’était fait, en conspirant, des motifs de le craindre.

 

Il ne s’en rendit pas moins près de son frère avec un empressement calculé.

 

Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur pied.

 

En entrant, le duc d’Alençon surprit dans l’œil vitreux de Charles un de ces regards envenimés de haine qu’il connaissait si bien.

 

– Votre Majesté m’a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que désire de moi Votre Majesté ?

 

– Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire aujourd’hui pour vous la chose que vous désirez le plus.

 

– Pour moi ?

 

– Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette chose, je vous la donne.

 

– Sire, dit François, j’en jure à mon frère, je ne désire que la continuation de la bonne santé du roi.

 

– Alors vous devez être satisfait, d’Alençon ; l’indisposition que j’ai éprouvée à l’époque de l’arrivée des Polonais est passée. J’ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait me découdre, et je me porte de façon à n’avoir rien à envier au mieux portant de mon royaume ; vous pouviez donc sans être mauvais frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est excellente.

 

– Je ne désirais rien, Sire.

 

– Si fait, si fait, François, reprit Charles s’impatientant ; vous désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu avec Henriot et de Mouy : avec le premier pour qu’il y renonçât, avec le second pour qu’il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y renonce ! de Mouy m’a transmis votre demande, et cette couronne que vous ambitionnez…

 

– Eh bien ? demanda d’Alençon d’une voix tremblante.

 

– Eh bien, mort-diable ! elle est à vous. D’Alençon pâlit affreusement ; puis tout à coup le sang appelé à son cœur, qu’il faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente lui brûla les joues ; la faveur que lui faisait le roi le désespérait en un pareil moment.

 

– Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d’émotion et cherchant vainement à se remettre, je n’ai rien désiré et surtout rien demandé de pareil.

 

– C’est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon frère ; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère.

 

– Sire, je vous jure que jamais…

 

– Ne jurez pas Dieu.

 

– Mais, Sire, vous m’exilez donc ?

 

– Vous appelez ça un exil, François ? Peste ! vous êtes difficile… Qu’espériez-vous donc de mieux ? D’Alençon se mordit les lèvres de désespoir.

 

– Ma foi ! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous croyais moins populaire, François, et surtout moins près des huguenots ; mais ils vous demandent, il faut bien que je m’avoue à moi-même que je me trompais. D’ailleurs, je ne pouvais rien désirer de mieux que d’avoir un homme à moi, mon frère qui m’aime et qui est incapable de me trahir, à la tête d’un parti qui depuis trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la famille. Il n’y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que mon ami. Mais il n’est point ambitieux, et ce titre, que personne ne réclame, il le prendra, lui.

 

– Oh ! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame… ce titre, qui donc y a plus droit que moi ? Henri n’est que votre beau-frère par alliance ; moi, je suis votre frère par le sang et surtout par le cœur… Sire, je vous en supplie, gardez-moi près de vous.

 

– Non pas, non pas, François, répondit Charles ; ce serait faire votre malheur.

 

– Comment cela ?

 

– Pour mille raisons.

 

– Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n’ai jamais quitté Votre Majesté.

 

– Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous aurais voulu voir plus loin.

 

– Que veut dire le roi ?

 

– Rien, rien… je m’entends… Oh ! que vous aurez de belles chasses là-bas ! François, que je vous porte envie ! Savez-vous qu’on chasse l’ours dans ces diables de montagnes comme on chasse ici le sanglier ? Vous allez nous entretenir tous de peaux magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez ; on attend l’animal, on l’excite, on l’irrite ; il marche au chasseur, et, à quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C’est à ce moment-là qu’on lui enfonce l’acier dans le cœur, comme Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C’est dangereux ; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour vous un vrai plaisir.

 

– Ah ! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai plus avec elle.

 

– Corbœuf ! tant mieux ! dit le roi, cela ne nous réussit ni à l’un ni à l’autre de chasser ensemble.

 

– Que veut dire Votre Majesté ?

 

– Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne une telle émotion, que vous, qui êtes l’adresse en personne, que vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière, manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe à mon meilleur cheval. Mort-diable ! François, cela donne à songer, savez-vous !

 

– Oh ! Sire, pardonnez à l’émotion, dit d’Alençon devenu livide.

 

– Eh ! oui, reprit Charles, l’émotion, je le sais bien ; et c’est à cause de cette émotion, que j’apprécie à sa juste valeur, que je vous dis : Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l’un de l’autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble, je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que j’ai tout lieu de craindre qu’à une nouvelle chasse une autre émotion ne vienne à vous prendre ; car alors il n’y a rien qui fasse relever la main comme l’émotion, car alors vous tueriez le cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste ! une balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d’un gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à Dieu pour faire beaucoup !

 

Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc aussi redoutable qu’imprévu.

 

Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère qu’il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s’il eût laissé la lave haineuse qui lui dévorait le cœur se répandre bouillante au-dehors ; sa vengeance paraissait proportionnée à sa rancune. À mesure que l’une s’aigrissait, l’autre grandissait, et pour la première fois d’Alençon connut le remords, ou plutôt le regret d’avoir conçu un crime qui n’avait pas réussi.

 

Il avait soutenu la lutte tant qu’il avait pu, mais sous ce dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux cette flamme dévorante qui, chez les êtres d’une nature tendre, creuse le sillon par où jaillissent les larmes.

 

Mais d’Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage.

 

Charles tenait fixé sur lui son œil de vautour, aspirant pour ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le cœur du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi précises, grâce à cette étude approfondie qu’il avait faite de sa famille, que si le cœur du duc eût été un livre ouvert.

 

Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d’une voix empreinte de haineuse fermeté :

 

– Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et notre résolution est immuable : vous partirez.

 

D’Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et continua :

 

– Je veux que la Navarre soit fière d’avoir pour prince un frère du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui convient à votre naissance, comme votre frère Henri l’a eu, et comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais n’importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance.

 

– Sire…

 

– Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera une femme digne d’un fils de France. Qui sait ! qui vous apportera un autre trône peut être.

 

– Mais, dit le duc d’Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami Henri.

 

– Henri ! mais puisque je vous ai dit qu’il n’en voulait pas, du trône de Navarre ! Puisque je vous ai déjà dit qu’il vous l’abandonnait ! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle comme vous. Il veut rire et s’amuser à son aise, et non sécher, comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes.

 

D’Alençon poussa un soupir.

 

– Mais, dit-il, Votre Majesté m’ordonne donc de m’occuper…

 

– Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je réglerai tout moi-même ; reposez-vous sur moi comme sur un bon frère. Et maintenant que tout est convenu, allez ; dites ou ne dites pas notre entretien à vos amis : je veux prendre des mesures pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François.

 

Il n’y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans le cœur.

 

Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui venait de se passer ; mais il ne trouva que Catherine : en effet, Henri fuyait l’entretien et la reine mère le recherchait.

 

Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et essaya de sourire. Moins heureux que Henri d’Anjou, ce n’était pas une mère qu’il cherchait dans Catherine, mais simplement une alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu mutuellement.

 

Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu’une légère trace d’inquiétude.

 

– Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles ; les savez-vous ?

 

– Je sais qu’il s’agit de faire un roi de vous, monsieur.

 

– C’est une grande bonté de la part de mon frère, madame.

 

– N’est-ce pas ?

 

– Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur vous une partie de ma reconnaissance ; car enfin, si c’était vous qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d’un trône, c’est à vous que je le devrais ; quoique j’avoue au fond qu’il m’a fait peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre.

 

– Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu’il paraît ?

 

– Mais oui ; depuis quelque temps nous nous sommes intimement liés.

 

– Croyez-vous qu’il vous aime autant que vous l’aimez vous-même ?

 

– Je l’espère, madame.

 

– C’est édifiant une pareille amitié, savez-vous ? surtout entre princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher François.

 

– Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore presque frères. Catherine sourit d’un étrange sourire.

 

– Bon ! dit-elle, est-ce qu’il y a des frères entre rois ?

 

– Oh ! quant à cela, nous n’étions roi ni l’un ni l’autre, ma mère, quand nous nous sommes liés ainsi ; nous ne devions même jamais l’être ; voilà pourquoi nous nous aimions.

 

– Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure.

 

– Comment, bien changées ?

 

– Oui, sans doute ; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas tous deux rois ?

 

Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en plein cœur.

 

– Lui ? dit-il. Henriot roi ? et de quel royaume, ma mère ?

 

– D’un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils.

 

– Ah ! ma mère, dit d’Alençon en pâlissant, que dites-vous donc là ?

 

– Ce qu’une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez plus d’une fois songé, François.

 

– Moi ? dit le duc, je n’ai songé à rien, madame, je vous jure.

 

– Je veux bien vous croire ; car votre ami, car votre frère Henri, comme vous l’appelez, est, sous sa franchise apparente, un seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il jamais dit que de Mouy fût son homme d’affaires ?

 

Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un stylet dans l’âme de François.

 

Mais celui-ci n’avait qu’une vertu, ou plutôt qu’un vice, la dissimulation ; il supporta donc parfaitement le regard.

 

– De Mouy ! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était prononcé pour la première fois devant lui en pareille circonstance.

 

– Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre famille.

 

Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en sût autant et même plus qu’elle se leva sur ces mots, s’apprêtant à faire une majestueuse sortie.

 

François la retint.

 

– Ma mère, dit-il, encore un mot, s’il vous plaît. Puisque vous daignez m’initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si faibles ressources et si peu connu qu’il est, Henri parviendrait-il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille ?

 

– Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu’il est soutenu par plus de trente mille hommes peut-être ; que le jour où il dira un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme s’ils sortaient de terre ; et ces trente mille hommes, ce sont des huguenots, songez-y, c’est-à-dire les plus braves soldats du monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n’avez pas su ou pas voulu vous concilier, vous.

 

– Laquelle ?

 

– Il a le roi, le roi qui l’aime, qui le pousse, le roi qui, par jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous, cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans sa famille.

 

– Le roi ! … vous croyez, ma mère ?

 

– Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu’il chérit Henriot, son Henriot ?

 

– Si fait, ma mère, si fait.

 

– Et qu’il en est payé de retour ? car ce même Henriot, oubliant que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint-Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la main dont il a été battu.

 

– Oui, oui, murmura François, je l’ai déjà remarqué, Henri est bien humble avec mon frère Charles.

 

– Ingénieux à lui complaire en toute chose.

 

– Au point que, dépité d’être toujours raillé par le roi sur son ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à… Si bien qu’hier il m’a demandé, oui, pas plus tard qu’hier, si je n’avais point quelques bons livres qui traitent de cet art.

 

– Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme si une idée subite lui traversait l’esprit ; attendez donc… et que lui avez-vous répondu ?

 

– Que je chercherais dans ma bibliothèque.

 

– Bien, dit Catherine, bien, il faut qu’il l’ait, ce livre.

 

– Mais j’ai cherché, madame, et n’ai rien trouvé.

 

– Je trouverai, moi, je trouverai… et vous lui donnerez le livre comme s’il venait de vous.

 

– Et qu’en résultera-t-il ?

 

– Avez-vous confiance en moi, d’Alençon ?

 

– Oui, ma mère.

 

– Voulez-vous m’obéir aveuglément à l’égard de Henri, que vous n’aimez pas, quoi que vous en disiez ? D’Alençon sourit.

 

– Et que je déteste, moi, continua Catherine.

 

– Oui, j’obéirai.

 

– Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, vous le porterez à Henri… et…

 

– Et… ?

 

– Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. François connaissait assez sa mère pour savoir qu’elle ne s’en rapportait point d’habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard du soin de servir ses amitiés ou ses haines ; mais il se garda d’ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la commission dont on le charge, il se retira chez lui.

 

– Que veut-elle dire ? pensa le jeune homme en montant l’escalier, je n’en sais rien. Mais ce qu’il y a de clair pour moi dans tout ceci, c’est qu’elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la faire.

 

Pendant ce temps, Marguerite, par l’intermédiaire de La Mole, recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux illustres conjoints n’avaient point de secret, elle décacheta cette lettre et la lut.

 

Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l’instant même Marguerite, profitant de l’obscurité qui commençait à descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le passage secret, monta l’escalier tournant, et, après avoir regardé de tous côtés avec attention, s’élança rapide comme une ombre, et disparut dans l’antichambre du roi de Navarre.

 

Cette antichambre n’était plus gardée par personne depuis la disparition d’Orthon.

 

Cette disparition, dont nous n’avons pas parlé depuis le moment où le lecteur l’a vu s’opérer d’une façon si tragique pour le pauvre Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s’en était ouvert à madame de Sauve et à sa femme, mais ni l’une ni l’autre n’était plus instruite que lui ; seulement, madame de Sauve lui avait donné quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré parfaitement clair à l’esprit de Henri que le pauvre enfant avait été victime de quelque machination de la reine mère, et que c’était à la suite de cette machination qu’il avait failli, lui, être arrêté avec de Mouy, dans l’auberge de la Belle-Étoile.

 

Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n’eût rien osé dire ; mais Henri calculait tout : il comprit que son silence le trahirait ; d’ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, un de ses confidents, sans s’informer de lui, sans faire des recherches. Henri s’informa donc, rechercha donc, en présence du roi et de la reine mère elle-même ; il demanda Orthon à tout le monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du Louvre, jusqu’au capitaine des gardes qui veillait dans l’antichambre du roi ; mais toute demande et toute démarche furent inutiles ; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu’il déclara qu’il ne le remplacerait que lorsqu’il aurait acquis la certitude qu’il aurait disparu pour toujours.

 

L’antichambre, comme nous l’avons dit, était donc vide lorsque Marguerite se présenta chez Henri.

 

Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et se retourna.

 

– Vous, madame ! s’écria-t-il.

 

– Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes : « Sire, le moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution. Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis Saint-Germain jusqu’à Maisons, c’est-à-dire dans toute la longueur de la forêt. » Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au vol ; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles ; ceignez votre meilleure épée ; montez le plus fin cheval de votre écurie. » Vers midi, c’est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit. » Cinquante des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous avons la clef ; tout le monde ignorera qu’ils y sont, car ils y seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées. » Vous passerez par l’allée des Violettes, au bout de laquelle je veillerai ; à droite de cette allée, dans une petite clairière, seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués.

 

» Adieu, Sire ; soyez prêt, nous le serons. »

 

– Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du Rubicon.

 

– Soit, madame, répondit Henri, ce n’est pas moi qui vous démentirai.

 

– Allons, Sire, devenez un héros ; ce n’est pas difficile ; vous n’avez qu’à suivre votre route ; et faites-moi un beau trône, dit la fille de Henri II.

 

Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le passage, tout en fredonnant le refrain d’une vieille chanson :

 

Cil qui mieux battit la muraille

N’entra point dedans le chasteau.

 

La précaution n’était pas mauvaise : au moment où il ouvrait la porte de sa chambre à coucher, le duc d’Alençon ouvrait celle de son antichambre ; il fit de la main un signe à Marguerite, puis tout haut :

 

– Ah ! c’est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe de son mari, la reine avait tout compris et s’était jetée dans un cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme tapisserie.

 

Le duc d’Alençon entra d’un pas craintif en regardant tout autour de lui.

 

– Sommes-nous seuls, mon frère ? demanda-t-il à demi-voix.

 

– Parfaitement seuls. Qu’y a-t-il donc ? vous paraissez tout bouleversé.

 

– Il y a que nous sommes découverts, Henri.

 

– Comment découverts ?

 

– Oui, de Mouy a été arrêté.

 

– Je le sais.

 

– Eh bien ! de Mouy a tout dit au roi.

 

– Qu’a-t-il dit ?

 

– Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je conspirais pour l’obtenir.

 

– Ah ! pécaïre ! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon pauvre frère ! Comment alors n’êtes-vous pas encore arrêté ?

 

– Je n’en sais rien moi-même ; le roi m’a raillé en faisant semblant de m’offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute me tirer un aveu du cœur ; mais je n’ai rien dit.

 

– Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais ; tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend.

 

– Oui, reprit François, le cas est épineux ; voici pourquoi je suis venu demander votre avis, mon frère ; que croyez-vous que je doive faire : fuir ou rester ?

 

– Vous avez vu le roi, puisque c’est à vous qu’il a parlé ?

 

– Oui, sans doute.

 

– Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée ! Suivez votre inspiration.

 

– J’aimerais mieux rester, répondit François.

 

Si maître qu’il fût de lui-même, Henri laissa échapper un mouvement de joie ; si imperceptible que fût ce mouvement, François le surprit au passage.

 

– Restez alors, dit Henri.

 

– Mais vous ?

 

– Dame ! répondit Henri, si vous restez, je n’ai aucun motif pour m’en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par dévouement, pour ne pas quitter un frère que j’aime.

 

– Ainsi, dit d’Alençon, c’en est fait de tous nos plans ; vous vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise fortune ?

 

– Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de demeurer ici ; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien partout.

 

– Eh bien, soit ! dit d’Alençon, n’en parlons plus ; seulement, si vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir.

 

– Corbleu ! je n’y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri. N’est-il pas convenu que nous n’avons pas de secrets l’un pour l’autre ?

 

D’Alençon n’insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du cabinet de toilette.

 

En effet, à peine d’Alençon était-il sorti, que cette tapisserie se souleva et que Marguerite reparut.

 

– Que pensez-vous de cette visite ? demanda Henri.

 

– Qu’il y a quelque chose de nouveau et d’important.

 

– Et que croyez-vous qu’il y ait ?

 

– Je n’en sais rien encore, mais je le saurai.

 

– En attendant ?

 

– En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.

 

– Je n’aurai garde d’y manquer, madame ! dit Henri en baisant galamment la main de sa femme.

 

Et avec les mêmes précautions qu’elle en était sortie, Marguerite rentra chez elle.

XVIII
Le livre de vénerie

 

Trente-six heures s’étaient écoulées depuis les événements que nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout était déjà éveillé au Louvre, comme c’était l’habitude les jours de chasse, lorsque le duc d’Alençon se rendit chez la reine mère, selon l’invitation qu’il en avait reçue.

 

La reine mère n’était point dans sa chambre à coucher, mais elle avait ordonné qu’on le fît attendre s’il venait.

 

Au bout de quelques instants elle sortit d’un cabinet secret où personne n’entrait qu’elle, et où elle se retirait pour faire ses opérations chimiques.

 

Soit par la porte entrouverte, soit attachée à ses vêtements, entra en même temps que la reine mère l’odeur pénétrante d’un âcre parfum, et, par l’ouverture de la porte, d’Alençon remarqua une vapeur épaisse, comme celle d’un aromate brûlé, qui flottait en blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.

 

Le duc ne put réprimer un regard de curiosité.

 

– Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j’ai brûlé quelques vieux parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que j’ai jeté du genièvre sur le brasier : de là cette odeur.

 

D’Alençon s’inclina.

 

– Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa robe de chambre ses mains, que de légères taches d’un jaune rougeâtre diapraient ça et là, qu’avez-vous de nouveau depuis hier ?

 

– Rien, ma mère.

 

– Avez-vous vu Henri ?

 

– Oui.

 

– Il refuse toujours de partir ?

 

– Absolument.

 

– Le fourbe !

 

– Que dites-vous, madame ?

 

– Je dis qu’il part.

 

– Vous croyez ?

 

– J’en suis sûre.

 

– Alors, il nous échappe ?

 

– Oui, dit Catherine.

 

– Et vous le laissez partir ?

 

– Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il faut qu’il parte.

 

– Je ne vous comprends pas, ma mère.

 

– Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin très habile, le même qui m’a remis le livre de chasse que vous allez lui porter, m’a affirmé que le roi de Navarre était sur le point d’être atteint d’une maladie de consomption, d’une de ces maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s’il doit mourir d’un mal si cruel, il vaut mieux qu’il meure loin de nous que sous nos yeux, à la cour.

 

– En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.

 

– Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine ; tandis que lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera cette mort comme une punition du ciel.

 

– Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il faut qu’il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu’il partira ?

 

– Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir d’escorte jusqu’à Fontainebleau, où cinq cents autres l’attendent.

 

– Et, dit d’Alençon avec une légère hésitation et une pâleur visible, ma sœur Margot part avec lui ?

 

– Oui, répondit Catherine, c’est convenu. Mais, Henri mort, Margot revient à la cour, veuve et libre.

 

– Et Henri mourra, madame ! vous en êtes certaine ?

 

– Le médecin qui m’a remis le livre en question me l’a assuré du moins.

 

– Et ce livre, où est-il, madame ? Catherine retourna à pas lents vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s’y enfonça, et reparut un instant après, le livre à la main.

 

– Le voici, dit-elle.

 

D’Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une certaine terreur.

 

– Qu’est-ce que ce livre, madame ? demanda en frissonnant le duc.

 

– Je vous l’ai déjà dit, mon fils, c’est un travail sur l’art d’élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran de Lucques.

 

– Et que dois-je en faire ?

 

– Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l’a demandé, à ce que vous m’avez dit, lui ou quelque autre pareil, pour s’instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au vol aujourd’hui avec le roi, il ne manquera pas d’en lire quelques pages, afin de prouver au roi qu’il suit ses conseils en prenant des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même.

 

– Oh ! je n’oserai pas, dit d’Alençon en frissonnant.

 

– Pourquoi ? dit Catherine, c’est un livre comme un autre, excepté qu’il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les unes aux autres. N’essayez donc pas de les lire, vous, François, car on ne peut les lire qu’en mouillant son doigt et en poussant les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et donne beaucoup de peine.

 

– Si bien qu’il n’y a qu’un homme qui a le grand désir de s’instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine ? dit d’Alençon.

 

– Justement, mon fils, vous comprenez.

 

– Oh ! dit d’Alençon, voici déjà Henriot dans la cour, donnez, madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce livre chez lui : à son retour il le trouvera.

 

– J’aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même, François, ce serait plus sûr.

 

– Je vous ai déjà dit que je n’oserais point, madame, reprit le duc.

 

– Allez donc ; mais au moins posez-le dans un endroit bien apparent.

 

– Ouvert ?… Y a-t-il inconvénient à ce qu’il soit ouvert ?

 

– Non.

 

– Donnez alors.

 

D’Alençon prit d’une main tremblante le livre que, d’une main ferme, Catherine étendait vers lui.

 

– Prenez, prenez, dit Catherine, il n’y a pas de danger, puisque j’y touche ; d’ailleurs vous avez des gants.

 

Cette précaution ne suffit pas pour d’Alençon, qui enveloppa le livre dans son manteau.

 

– Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d’un moment à l’autre Henri peut remonter.

 

– Vous avez raison, madame, j’y vais. Et le duc sortit tout chancelant d’émotion. Nous avons introduit plusieurs fois déjà le lecteur dans l’appartement du roi de Navarre, et nous l’avons fait assister aux séances qui s’y sont passées, joyeuses ou terribles, selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de France.

 

Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre, arrosés de vin par l’orgie, embaumés de parfums par l’amour ; jamais ce coin du Louvre enfin n’avait vu apparaître un visage plus pâle que celui du duc d’Alençon ouvrant, son livre à la main, la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre.

 

Et cependant, comme s’y attendait le duc, personne n’était dans cette chambre pour interroger d’un œil curieux ou inquiet l’action qu’il allait commettre. Les premiers rayons du jour éclairaient l’appartement parfaitement vide.

 

À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait conseillé à Henri d’emporter. Quelques chaînons d’une ceinture de mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à ces autres indices, disaient clairement à d’Alençon que le roi de Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l’argent à son trésorier et brûlé des papiers compromettants.

 

– Ma mère ne s’était pas trompée, dit d’Alençon, le fourbe me trahissait.

 

Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après qu’un grand bruit retentissait dans les cours et qu’un grand silence qui régnait dans l’appartement lui eut prouvé que personne ne songeait à l’espionner, il tira le livre de dessous son manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse, l’adossant à un pupitre de chêne sculpté, puis, s’écartant aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à l’endroit d’une gravure de chasse.

 

Le livre ouvert, d’Alençon fit aussitôt trois pas en arrière ; et retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les charbons, se tordit, et s’étala comme le cadavre d’un large reptile, puis ne laissa bientôt plus qu’un résidu noir et crispé.

 

D’Alençon demeura jusqu’à ce que la flamme eût entièrement dévoré le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y entrait, le cœur tout palpitant, il entendit des pas dans l’escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui rentrait, il referma vivement sa porte.

 

Puis il s’élança vers la fenêtre ; mais de la fenêtre on n’apercevait qu’une portion de la cour du Louvre. Henri n’était point dans cette portion de la cour, et sa conviction s’en affermit que c’était lui qui venait de rentrer.

 

Le duc s’assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C’était une histoire de France depuis Pharamond jusqu’à Henri II, et pour laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait donné privilège.

 

Mais l’esprit du duc n’était point là : la fièvre de l’attente brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient jusqu’au fond de son cerveau ; comme on voit dans un rêve ou dans une extase magnétique, il semblait à François qu’il voyait à travers les murailles ; son regard plongeait dans la chambre de Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui.

 

Pour écarter l’objet terrible qu’il croyait voir avec les yeux de la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à l’endroit de l’image ; mais ce fut inutilement qu’il prit l’une après l’autre ses armes, l’un après l’autre ses joyaux, qu’il arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de cette image, que le duc n’avait qu’entrevue cependant, lui était resté dans l’esprit. C’était un seigneur à cheval qui, remplissant lui-même l’office d’un valet de fauconnerie, lançait le leurre en rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval dans les herbes d’un marécage. Si violente que fût la volonté du duc, le souvenir triomphait de sa volonté.

 

Puis, ce n’était pas seulement le livre qu’il voyait, c’était le roi de Navarre s’approchant de ce livre, regardant cette image, essayant de tourner les pages, et, empêché par l’obstacle qu’elles opposaient, triomphant de l’obstacle en mouillant son pouce et en forçant les feuilles à glisser.

 

Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu’elle était, d’Alençon chancelant était forcé de s’appuyer d’une main à un meuble, tandis que de l’autre il couvrait ses yeux comme si, les yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu’il voulait fuir.

 

Ce spectacle était sa propre pensée.

 

Tout à coup d’Alençon vit Henri qui traversait la cour ; celui-ci s’arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur deux mules des provisions de chasse qui n’étaient autres que de l’argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnés, il coupa diagonalement la cour, et s’achemina visiblement vers la porte d’entrée.

 

D’Alençon était immobile à sa place. Ce n’était donc pas Henri qui était monté par l’escalier secret. Toutes ces angoisses qu’il éprouvait depuis un quart d’heure, il les avait donc éprouvées inutilement. Ce qu’il croyait fini ou près de finir était donc à recommencer.

 

D’Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant fermée, il alla écouter à celle du corridor. Cette fois, il n’y avait pas à se tromper, c’était bien Henri. D’Alençon reconnut son pas et jusqu’au bruit particulier de la molette de ses éperons.

 

La porte de l’appartement de Henri s’ouvrit et se referma.

 

D’Alençon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.

 

– Bon ! se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure : il a traversé l’antichambre, la première pièce, puis il est parvenu jusqu’à la chambre à coucher ; arrivé là, il aura cherché des yeux son épée, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir.

 

» – Quel est ce livre ? se sera-t-il demandé ; qui m’a apporté ce livre ?

 

» Puis il se sera rapproché, aura vu cette gravure représentant un cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il aura essayé de tourner les feuilles.

 

Une sueur froide passa sur le front de François.

 

– Va-t-il appeler ? dit-il. Est-ce un poison d’un effet soudain ? Non, non, sans doute, puisque ma mère a dit qu’il devait mourir lentement de consomption.

 

Cette pensée le rassura un peu. Dix minutes se passèrent ainsi, siècle d’agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces secondes fournissant tout ce que l’imagination invente de terreurs insensées, un monde de visions. D’Alençon n’y put tenir davantage, il se leva, traversa son antichambre, qui commençait à se remplir de gentilshommes.

 

– Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.

 

Et pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi peut-être, d’Alençon descendit effectivement chez son frère. Pourquoi descendait-il ? Il l’ignorait… Qu’avait-il à lui dire ?… Rien ! Ce n’était point Charles qu’il cherchait, c’était Henri qu’il fuyait.

 

Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi entrouverte.

 

Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement à son passage : les jours de chasse il n’y avait ni étiquette ni consigne.

 

François traversa successivement l’antichambre, le salon et la chambre à coucher sans rencontrer personne ; enfin il songeait que Charles était sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet.

 

Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil sculpté à dossier aigu ; il tournait le dos à la porte par laquelle était entré François.

 

Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait.

 

Le duc s’approcha sur la pointe du pied ; Charles lisait.

 

– Pardieu ! s’écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable. J’en avais bien entendu parler, mais je n’avais pas cru qu’il existât en France.

 

D’Alençon tendit l’oreille, et fit un pas encore.

 

– Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres et en pesant sur le livre pour séparer la page qu’il avait lue de celle qu’il voulait lire ; on dirait qu’on en a collé les feuillets pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu’il renferme.

 

D’Alençon fit un bond en avant.

 

Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu’il avait déposé chez Henri !

 

Un cri sourd lui échappa.

 

– Ah ! c’est vous, d’Alençon ? dit Charles, soyez le bienvenu, et venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de la plume d’un homme.

 

Le premier mouvement de d’Alençon fut d’arracher le livre des mains de son frère ; mais une pensée infernale le cloua à sa place, un sourire effrayant passa sur ses lèvres blêmies, il passa la main sur ses yeux comme un homme ébloui.

 

Puis revenant un peu à lui, mais sans faire un pas en avant ni en arrière :

 

– Sire, demanda d’Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il dans les mains de Votre Majesté ?

 

– Rien de plus simple. Ce matin, je suis monté chez Henriot pour voir s’il était prêt ; il n’était déjà plus chez lui : sans doute il courait les chenils et les écuries ; mais, à sa place, j’ai trouvé ce trésor que j’ai descendu ici pour le lire tout à mon aise.

 

Et le roi porta encore une fois son pouce à ses lèvres, et une fois encore fit tourner la page rebelle.

 

– Sire, balbutia d’Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui se sentit saisir par tout le corps d’une angoisse terrible ; Sire, je venais pour vous dire…

 

– Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante pages que je lis, c’est à dire que je dévore.

 

– Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère est mort ! Alors il pensa qu’il y avait un Dieu au ciel qui n’était peut-être point le hasard.

 

François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui dégouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé.

XIX
La chasse au vol

 

Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages ; et chaque page, nous l’avons dit, soit à cause de l’humidité à laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout autre motif, adhérait à la page suivante.

 

D’Alençon considérait d’un œil hagard ce terrible spectacle dont il entrevoyait seul le dénouement.

 

– Oh ! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici ? Comment ! je partirais, je m’exilerais, j’irais chercher un trône imaginaire, tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles, reviendrait dans quelque ville forte à vingt lieues de la capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et pourrait d’une seule enjambée être dans la capitale ; de sorte qu’avant que le roi de Pologne eût seulement appris la nouvelle de la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée : c’est impossible !

 

C’étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment d’horreur involontaire qui poussait François à arrêter Charles. C’était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore essayer une fois de réagir.

 

En un instant tout son plan venait de changer à l’égard de Henri. C’était Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonné ; Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la fatalité venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri restât ; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes ou à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille hommes.

 

Le duc d’Alençon laissa donc Charles achever son chapitre ; et lorsque le roi releva la tête :

 

– Mon frère, lui dit-il, j’ai attendu parce que Votre Majesté l’a ordonné, mais c’était à mon grand regret, parce que j’avais des choses de la plus haute importance à vous dire.

 

– Ah ! au diable ! dit Charles, dont les joues pâles s’empourpraient peu à peu, soit qu’il eût mis une trop grande ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir ; au diable ! si tu viens encore me parler de la même chose, tu partiras comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui, je me débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus.

 

– Aussi, mon frère, dit François, ce n’est point de mon départ que je veux vous entretenir, mais de celui d’un autre. Votre Majesté m’a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus délicat, qui est mon dévouement pour elle comme frère, ma fidélité comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas un traître, moi.

 

– Allons, dit Charles en s’accoudant sur le livre, en croisant ses jambes l’une sur l’autre, et en regardant d’Alençon en homme qui fait contre ses habitudes provision de patience ; allons, quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale ?

 

– Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule délicatesse m’avait seule empêché de vous révéler.

 

– Un complot ! dit Charles, voyons le complot.

 

– Sire, dit François, tandis que Votre Majesté chassera au vol près de la rivière, et dans la plaine du Vésinet, le roi de Navarre gagnera la forêt de Saint-Germain, une troupe d’amis l’attend dans cette forêt et il doit fuir avec eux.

 

– Ah ! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie contre mon pauvre Henriot ! Ah ça ! en finirez-vous avec lui ?

 

– Votre Majesté n’aura pas besoin d’attendre longtemps au moins pour s’assurer si ce que j’ai l’honneur de lui dire est ou non une calomnie.

 

– Et comment cela ?

 

– Parce que ce soir notre beau-frère sera parti. Charles se leva.

 

– Écoutez, dit-il, je veux bien une dernière fois encore avoir l’air de croire à vos intentions ; mais je vous en avertis, toi et ta mère, cette fois c’est la dernière.

 

Puis haussant la voix :

 

– Qu’on appelle le roi de Navarre ! ajouta-t-il.

 

Un garde fit un mouvement pour obéir ; mais François l’arrêta d’un signe.

 

– Mauvais moyen, mon frère, dit-il ; de cette façon vous n’apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices seront avertis et disparaîtront ; puis ma mère et moi nous serons accusés non seulement d’être des visionnaires, mais encore des calomniateurs.

 

– Que demandez-vous donc alors ?

 

– Qu’au nom de notre fraternité, Votre Majesté m’écoute, qu’au nom de mon dévouement qu’elle va reconnaître, elle ne brusque rien. Faites en sorte, Sire, que le véritable coupable, que celui qui depuis deux ans trahit d’intention Votre Majesté, en attendant qu’il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une preuve infaillible et puni comme il le mérite.

 

Charles ne répondit rien ; il alla à une fenêtre et l’ouvrit : le sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement :

 

– Eh bien, dit-il, que feriez-vous ? Parlez, François.

 

– Sire, dit d’Alençon, je ferais cerner la forêt de Saint-Germain par trois détachements de chevau-légers, qui, à une heure convenue, à onze heures par exemple, se mettraient en marche et rabattraient tout ce qui se trouve dans la forêt sur le pavillon de François Ier, que j’aurais, comme par hasard, désigné pour l’endroit du rendez-vous, du dîner. Puis quand, tout en ayant l’air de suivre mon faucon, je verrais Henri s’éloigner, je piquerais au rendez-vous, où il se trouvera pris avec ses complices.

 

– L’idée est bonne, dit le roi ; qu’on fasse venir mon capitaine des gardes. D’Alençon tira de son pourpoint un sifflet d’argent pendu à une chaîne d’or et siffla. De Nancey parut. Charles alla à lui et lui donna ses ordres à voix basse.

 

Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie qu’il roulait par la chambre et qu’il déchirait à belles dents avec mille bonds folâtres.

 

Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que s’était faite Actéon, c’était ce précieux livre de vénerie, dont il n’existait, comme nous l’avons dit, que trois exemplaires au monde.

 

Le châtiment fut égal au crime.

 

Charles saisit un fouet, la lanière sifflante enveloppa l’animal d’un triple nœud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table couverte d’un immense tapis qui lui servait de retraite.

 

Charles ramassa le livre et vit avec joie qu’il n’y manquait qu’un feuillet ; et encore n’était-il pas une page de texte, mais une gravure.

 

Il le plaça avec soin sur un rayon où Actéon ne pouvait atteindre. D’Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort que ce livre, maintenant qu’il avait fait sa terrible mission, sortît des mains de Charles.

 

Six heures sonnèrent.

 

C’était l’heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d’hommes et de femmes richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs faucons chaperonnés ; quelques piqueurs avaient les cors en écharpe au cas où le roi, fatigué de la chasse au vol, comme cela lui arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.

 

Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet des Armes. D’Alençon suivait chacun de ses mouvements d’un ardent regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.

 

En descendant l’escalier, il s’arrêta, porta la main à son front.

 

Les jambes du duc d’Alençon tremblaient non moins que celles du roi.

 

– En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est à l’orage.

 

– À l’orage au mois de janvier ? dit Charles, vous êtes fou ! Non, j’ai des vertiges, ma peau est sèche ; je suis faible, voilà tout.

 

Puis à demi-voix :

 

– Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs complots.

 

Mais en mettant le pied dans la cour, l’air frais du matin, les cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes rassemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.

 

Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait été pour chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils s’aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et en trois courbettes de l’animal fut près de son beau-frère.

 

– Ah ! ah ! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim, Henriot. Vous savez cependant que c’est une chasse au vol que nous faisons aujourd’hui.

 

Puis sans attendre la réponse :

 

– Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse à neuf heures ! dit le roi le sourcil froncé et avec une intonation de voix presque menaçante.

 

Catherine regardait tout cela par une fenêtre du Louvre. Un rideau soulevé donnait passage à sa tête pâle et voilée, tout le corps vêtu de noir disparaissait dans la pénombre.

 

Sur l’ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée, le roi en tête, s’allongea pour passer à travers les guichets du Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.

 

– Que vous a-t-il dit ? demanda Marguerite à Henri.

 

– Il m’a félicité sur la finesse de mon cheval.

 

– Voilà tout ?

 

– Voilà tout.

 

– Il sait quelque chose alors.

 

– J’en ai peur.

 

– Soyons prudents. Henri éclaira son visage d’un de ces fins sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour Marguerite surtout : Soyez tranquille, ma mie. Quant à Catherine, à peine tout ce cortège avait-il quitté la cour du Louvre qu’elle avait laissé retomber son rideau. Mais elle n’avait point laissé échapper une chose : c’était la pâleur de Henri, c’étaient ses tressaillements nerveux, c’étaient ses conférences à voix basse avec Marguerite. Henri était pâle parce que, n’ayant pas le courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances où sa vie était mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il arrive ordinairement, lui refluait au cœur.

 

Il éprouvait des tressaillements nerveux parce que la façon dont l’avait reçu Charles, si différente de l’accueil habituel qu’il lui faisait, l’avait vivement impressionné.

 

Enfin, il avait conféré avec Marguerite, parce que, ainsi que nous le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la politique, une alliance offensive et défensive.

 

Mais Catherine avait interprété les choses tout autrement.

 

– Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois qu’il en tient, ce cher Henriot.

 

Puis, pour s’assurer du fait, après avoir attendu un quart d’heure pour donner le temps à toute la chasse de quitter Paris, elle sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit escalier tournant, et à l’aide de sa double clef ouvrit l’appartement du roi de Navarre.

 

Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux armoires ; nulle part elle n’aperçut le livre qu’elle cherchait.

 

– D’Alençon l’aura déjà enlevé, dit-elle, c’est prudent. Et elle descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet avait réussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide ; on ne monta même pas au vieux château, qui s’élevait sombre et majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l’arbre qu’aujourd’hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit signe aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière et de se mettre en mouvement.

 

À l’instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d’intérêts si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit soudain l’aspect d’une grande tapisserie à personnages diaprés de mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la frange argentée.

 

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les roseaux qui garnissaient la rivière.

 

En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages, sortit tout à coup du sombre océan où il s’était plongé. Un rayon de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent de feu.

 

Alors, et comme s’il n’eût attendu que ce moment pour qu’un beau soleil éclairât sa défaite, un héron s’éleva du sein des roseaux en poussant un cri prolongé et plaintif.

 

– Haw ! haw ! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le lançant après le fugitif.

 

– Haw ! haw ! crièrent toutes les voix pour encourager l’oiseau.

 

Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même, décrivant un cercle sans avancer ni reculer ; puis tout à coup il aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d’aile.

 

Cependant le héron qui s’était, en oiseau prudent, levé à plus de cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi déchaperonnait son faucon et que celui-ci s’était habitué à la lumière, gagné de l’espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta que lorsque son ennemi l’aperçut, il était déjà à plus de cinq cents pieds de hauteur, et qu’ayant trouvé dans les zones élevées l’air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement.

 

– Haw ! haw ! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, prouve nous que tu es de race. Haw ! haw !

 

Comme s’il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit, semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait aboutir à la ligne verticale qu’adoptait le héron, lequel montait toujours comme s’il eût voulu disparaître dans l’éther.

 

– Ah ! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu l’entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse autant qu’il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah ! double couard, tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race ; attends ! attends ! Haw ! Bec-de-Fer ; haw !

 

En effet, la lutte fut curieuse ; les deux oiseaux se rapprochaient l’un de l’autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron.

 

La seule question était de savoir lequel dans cette première attaque conserverait le dessus.

 

La peur eut de meilleures ailes que le courage.

 

Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron qu’il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui allongea un coup de son long bec.

 

Le faucon, frappé comme d’un coup de poignard, fit trois tours sur lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu’il allait redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son vol sur le héron.

 

Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette fois de gagner de l’espace et d’échapper par la distance au lieu d’échapper par la hauteur.

 

Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup d’œil de gerfaut.

 

Il répéta la même manœuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter perpendiculairement comme il l’avait fait une première fois.

 

Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le héron n’était pas plus gros qu’une alouette, et le faucon semblait un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible.

 

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le poursuivant.

 

– Bravo ! bravo ! Bec-de-Fer ! cria tout à coup Charles. Voyez, voyez, messieurs, il a le dessus ! Haw ! haw !

 

– Ma foi, j’avoue que je ne vois plus ni l’un ni l’autre, dit Henri.

 

– Ni moi non plus, dit Marguerite.

 

– Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre encore, dit Charles ; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu ? il demande grâce !

 

En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu’une oreille exercée pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.

 

– Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus vite qu’ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître.

 

C’étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que le faucon avait le dessus.

 

– Voyez ! voyez ! … cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, le héron, dominé par l’oiseau de proie, n’essayait même plus de se défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le faucon et ne répondant que par ses cris ; tout à coup il replia ses ailes et se laissa tomber comme une pierre ; mais son adversaire en fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un dernier coup de bec l’étendit ; il continua sa chute en tournoyant sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon s’abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri de défaite du vaincu.

 

– Au faucon ! au faucon ! cria Charles. Et il lança son cheval au galop dans la direction de l’endroit où les deux oiseaux s’étaient abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri lui-même, lâcha la bride et s’accrocha d’une main à la crinière de son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac comme s’il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les courtisans accoururent.

 

– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Charles, le visage enflammé et l’œil hagard ; mais il vient de me sembler qu’on me passait un fer rouge à travers l’estomac. Allons, allons, ce n’est rien.

 

Et Charles remit son cheval au galop. D’Alençon pâlit.

 

– Qu’y a-t-il donc encore de nouveau ? demanda Henri à Marguerite.

 

– Je n’en sais rien, répondit celle-ci ; mais avez-vous vu ? mon frère était pourpre.

 

– Ce n’est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans s’entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à l’endroit où les deux oiseaux s’étaient abattus. Le faucon rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir.

 

– Mon frère ! mon frère ! s’écria Marguerite, qu’avez-vous ?

 

– J’ai, dit Charles, j’ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut avalé ses charbons ardents ; j’ai que je brûle, et qu’il me semble que mon haleine est de flamme.

 

En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s’était rassemblé autour de Charles.

 

– Eh bien, eh bien, que veut dire cela ? Corps du Christ ! ce n’est rien, ou si c’est quelque chose, c’est le soleil qui me casse la tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs ! Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout. Corbœuf ! nous allons nous amuser !

 

On déchaperonna en effet et on lâcha à l’instant même cinq ou six faucons, qui s’élancèrent dans la direction du gibier, tandis que toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la rivière.

 

– Eh bien, que dites-vous, madame ? demanda Henri à Marguerite.

 

– Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se retourne pas, nous pouvons d’ici gagner la forêt facilement.

 

Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron ; et tandis que l’avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui fait aujourd’hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s’il examinait le cadavre du vaincu.

XX
Le pavillon de François Ier

 

C’était une belle chose que la chasse à l’oiseau faite par des rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la chasse était non seulement un loisir, mais un art.

 

Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt.

 

À droite de l’allée de Violettes, longue arcade de feuillage, retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute, est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la voie pas ; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie pas la route.

 

Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l’herbe, ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée, et auprès d’eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu’on appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l’élégance de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron ; de près, par la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus tard Salvator Rosa peignit d’après nature dans ses paysages.

 

L’un d’eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout à l’heure.

 

– Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s’était singulièrement rapprochée de nous tout à l’heure. J’ai entendu jusqu’aux cris des veneurs encourageant le faucon.

 

– Et maintenant, dit l’autre, qui paraissait attendre les événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, maintenant, je n’entends plus rien : il faut qu’ils se soient éloignés… Je t’avais bien dit que c’était un mauvais endroit pour l’observation. On n’est pas vu, c’est vrai, mais on ne voit pas.

 

– Que diable ! mon cher Annibal, dit le premier des interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes séculaires qui puissent se charger convenablement de cette difficile besogne. J’oserais donc dire que, loin de blâmer comme toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette entreprise qu’il a dirigée, le sens profond d’un véritable conspirateur.

 

– Bon ! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà bien certainement reconnu Coconnas, bon ! voilà le mot lâché, je l’attendais. Je t’y prends. Nous conspirons donc.

 

– Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.

 

– Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous.

 

– Coconnas, je te l’ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le moins du monde à me suivre dans cette aventure qu’un sentiment particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me fait seul entreprendre.

 

– Eh ! mordi ! qui est-ce donc qui dit que tu me forces ? D’abord, je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce qu’il ne veut pas faire ; mais crois-tu que je te laisserai aller sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable ?

 

– Annibal ! Annibal ! dit La Mole, je crois que j’aperçois là-bas sa blanche haquenée. Oh ! c’est étrange comme, rien que de penser qu’elle vient, mon cœur bat.

 

– Eh bien, c’est drôle, dit Coconnas en bâillant, le cœur ne me bat pas du tout, à moi.

 

– Ce n’était pas elle, dit La Mole. Qu’est-il donc arrivé ? c’était pour midi, ce me semble.

 

– Il est arrivé qu’il n’est point midi, dit Coconnas, voilà tout, et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu’il paraît.

 

Et sur cette conviction, Coconnas s’étendit sur son manteau en homme qui va joindre le précepte aux paroles ; mais comme son oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant signe à La Mole de se taire.

 

– Qu’y a-t-il donc ? demanda celui-ci.

 

– Silence ! cette fois j’entends quelque chose et je ne me trompe pas.

 

– C’est singulier, j’ai beau écouter, je n’entends rien, moi.

 

– Tu n’entends rien ?

 

– Non.

 

– Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur le bras de La Mole, regarde ce daim.

 

– Où ?

 

– Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l’animal à La Mole.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l’animal. La tête inclinée comme s’il s’apprêtait à brouter, il écoutait immobile. Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit l’oreille du côté d’où sans doute venait le bruit ; puis tout à coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l’éclair.

 

– Oh ! oh ! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le daim qui s’enfuit.

 

– Donc, puisqu’il s’enfuit, dit Coconnas, c’est qu’il entend ce que tu n’entends pas.

 

En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait vaguement dans l’herbe ; pour des oreilles moins exercées, c’eût été le vent ; pour des cavaliers, c’était un galop lointain de chevaux.

 

La Mole fut sur pied en un moment.

 

– Les voici, dit-il, alerte ! Coconnas se leva, mais plus tranquillement ; la vivacité du Piémontais semblait être passée dans le cœur de La Mole, tandis qu’au contraire l’insouciance de celui-ci semblait à son tour s’être emparée de son ami. C’est que l’un, dans cette circonstance, agissait d’enthousiasme, et l’autre à contrecœur.

 

Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l’oreille des deux amis : le hennissement d’un cheval fit dresser l’oreille aux chevaux qu’ils tenaient prêts à dix pas d’eux, et dans l’allée passa, comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté, fit un signe étrange et disparut.

 

– La reine ! s’écrièrent-ils ensemble.

 

– Qu’est-ce que cela signifie ? dit Coconnas.

 

– Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie : Tout à l’heure…

 

– Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie : Partez…

 

– Ce signe répond à : Attendez-moi.

 

– Ce signe répond à : Sauvez-vous.

 

– Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha.

 

Au même instant, en sens inverse du chemin qu’avait suivi la reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces sauterelles dont parle Job : ils parurent et disparurent.

 

– Peste ! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons au pavillon de François Ier.

 

– Au contraire, n’y allons pas ! dit La Mole. Si nous sommes découverts, c’est sur ce pavillon que se portera d’abord l’attention du roi ! puisque c’était là le rendez-vous général.

 

– Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.

 

Coconnas n’avait pas prononcé ces paroles, qu’un cavalier passa comme l’éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés, buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes.

 

Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux seulement son cheval dans cette course furieuse.

 

– M. de Mouy ! s’écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte maintenant que La Mole ; M. de Mouy fuyant ! On se sauve donc ?

 

– Eh ! vite ! cria le huguenot, détalez, tout est perdu ! J’ai fait un détour pour vous le dire. En route !

 

Et comme il n’avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles, il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens.

 

– Et la reine ? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se perdit dans l’espace ; de Mouy était déjà à une trop grande distance pour l’entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui s’ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l’autre aux mains de La Mole, et s’apprêta à piquer.

 

– Allons, allons ! dit-il, je répéterai ce qu’a dit de Mouy : En route ! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en route, La Mole !

 

– Un instant, dit La Mole ; nous sommes venus ici pour quelque chose.

 

– À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler d’Horace qui jeta son bouclier et d’Épaminondas qu’on rapporta sur le sien ; mais, je dirai un seul mot : Où fuit M. de Mouy de Saint-Phale, tout le monde peut fuir.

 

– M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n’est pas chargé d’enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n’aime pas la reine Marguerite.

 

– Mordi ! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent mille diables d’enfer enlèvent l’amour qui peut coûter la tête à deux braves gentilshommes ! Corne de bœuf ! comme dit le roi Charles, nous conspirons, mon cher ; et quand on conspire mal, il faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole !

 

– Sauve-toi, mon cher, je ne t’en empêche pas, et même je t’y invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta vie.

 

– Il faut me dire : Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non me dire : Coconnas, sauve-toi tout seul.

 

– Bah ! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les manants, et non pour des gentilshommes comme nous.

 

– Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la précaution que j’ai prise n’est pas mauvaise.

 

– Laquelle ?

 

– De me faire un ami du bourreau.

 

– Tu es sinistre, mon cher Coconnas.

 

– Mais enfin que faisons-nous ? s’écria celui-ci impatienté.

 

– Nous allons retrouver la reine.

 

– Où cela ?

 

– Je n’en sais rien… Retrouver le roi !

 

– Où cela ?

 

– Je n’en sais rien… mais nous le retrouverons, et nous ferons à nous deux ce que cinquante personnes n’ont pu ou n’ont osé faire.

 

– Tu me prends par l’amour-propre, Hyacinthe ; c’est mauvais signe.

 

– Eh bien, voyons, à cheval et partons.

 

– C’est bien heureux ! La Mole se retourna pour prendre le pommeau de la selle ; mais au moment où il mettait le pied à l’étrier, une voix impérieuse se fit entendre.

 

– Halte-là ! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure d’homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente : c’étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s’étaient glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le bois.

 

– Qu’est-ce que je t’ai dit ? murmura Coconnas. Une espèce de rugissement sourd fut la réponse de La Mole.

 

Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis.

 

– Voyons ! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant des chevau-légers et tout bas à La Mole ; messieurs, qu’y a-t-il ?

 

Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas continua tout bas :

 

– En selle ! La Mole, il en est temps encore : saute à cheval, comme je t’ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers les chevau-légers :

 

– Eh ! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des amis. Puis à La Mole :

 

– À travers les arbres, on tire mal ; ils tireront et nous manqueront.

 

– Impossible, dit La Mole ; nous ne pouvons emmener avec nous le cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux mules la compromettraient, tandis que par mes réponses j’éloignerai tout soupçon. Pars ! mon ami, pars !

 

– Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l’élevant en l’air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers relevèrent leurs mousquetons.

 

– Mais d’abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions ?

 

– Vous le demanderez au roi de Navarre.

 

– Quel crime avons-nous commis ?

 

– M. d’Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent : le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les rassurer.

 

Cependant ni l’un ni l’autre ne fit résistance. Coconnas fut invité à descendre de cheval, manœuvre qu’il exécuta sans observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau-légers, et l’on prit la route du pavillon de François Ier.

 

– Tu voulais voir le pavillon de François Ier ? dit Coconnas à La Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d’une charmante fabrique gothique ; eh bien, il paraît que tu le verras.

 

La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas.

 

À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et qu’on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson blanchissante.

 

C’était dans cette hutte qu’avaient été conduits les prisonniers.

 

Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux amis surtout, en racontant ce qui s’était passé.

 

Les gentilshommes protestants s’étaient réunis, comme la chose avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le sait, de Mouy s’était procuré la clef.

 

Maîtres de la forêt, à ce qu’ils croyaient du moins, ils avaient posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers, moyennant un changement d’écharpes blanches en écharpes rouges, précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées sans coup férir par une surprise vigoureuse.

 

Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le pavillon ; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l’avons dit, attendait le roi au bout de l’allée des Violettes, avait vu ces écharpes rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes rouges lui avaient paru suspectes. Il s’était donc jeté de côté pour n’être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu du rendez-vous.

 

Puis en même temps, au fond de l’allée principale, il avait vu poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la garde du roi.

 

Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé il avait aperçu le roi de Navarre.

 

Alors il avait coupé l’air en croix avec son chapeau, ce qui était le signal convenu pour dire que tout était perdu.

 

À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu.

 

Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout en fuyant avait jeté les paroles d’avertissement que nous avons dites, à La Mole et à Coconnas.

 

Or, le roi, qui s’était aperçu de la disparition de Henri et de Marguerite, arrivait escorté de M. d’Alençon, pour les voir sortir tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la forêt.

 

D’Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois fois il avait failli s’évanouir, et une fois il avait vomi jusqu’au sang.

 

– Allons ! allons ! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j’ai hâte de rentrer au Louvre : tirez-moi tous ces parpaillots du terrier, c’est aujourd’hui saint Blaise, cousin de saint Barthélemy.

 

À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et d’arquebuses se mit en mouvement, et l’on força les huguenots, arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l’un après l’autre de la cabane.

 

Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.

 

– Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot ? Vous me les avez promis, d’Alençon, et corbœuf ! il faut qu’on me les trouve.

 

– Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les avons pas même aperçus, Sire.

 

– Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment même, à l’extrémité d’une allée qui donnait sur la rivière, parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s’il ne se fût agi de rien ; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés avec tant d’art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis qu’eux, semblaient se caresser l’un l’autre des naseaux. Ce fut alors que d’Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l’on trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un fraternel enlacement. Seulement, comme ils n’étaient point rois, ils n’avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et Marguerite : La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge.

XXI
Les investigations

 

Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le cercle fut de ceux qu’on n’oublie jamais, ne les eût-on vus qu’une seule fois en un seul instant.

 

Charles IX avait, comme nous l’avons dit, regardé défiler tous les gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l’un après l’autre par ses gardes.

 

Lui et d’Alençon suivaient chaque mouvement d’un œil avide, s’attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour.

 

Leur attente avait été trompée.

 

Mais ce n’était point assez, il fallait savoir ce qu’ils étaient devenus.

 

Aussi, quand au bout de l’allée on vit apparaître les deux jeunes époux, d’Alençon pâlit, Charles sentit son cœur se dilater ; car instinctivement il désirait que tout ce que son frère l’avait forcé de faire retombât sur lui.

 

– Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce moment le roi fut saisi de douleurs d’entrailles si violentes qu’il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa des cris comme un homme en délire. Henri s’approcha avec empressement ; mais pendant le temps qu’il avait mis à parcourir les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était déjà remis.

 

– D’où venez-vous, monsieur ? dit le roi avec une dureté de voix qui émut Marguerite.

 

– Mais… de la chasse, mon frère, reprit-elle.

 

– La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt.

 

– Mon faucon s’est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous étions restés en arrière pour voir le héron.

 

– Et où est le faisan ?

 

– Le voici ; un beau coq, n’est-ce pas ?

 

Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son oiseau de pourpre, d’azur et d’or.

 

– Ah ! ah ! dit Charles ; et ce faisan pris, pourquoi ne m’avez-vous pas rejoint ?

 

– Parce qu’il avait dirigé son vol vers le parc, Sire ; de sorte que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers la forêt : alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car étant de la chasse de Votre Majesté nous n’avons pas voulu la perdre.

 

– Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités aussi ?

 

– Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard circulaire et interrogatif autour de lui.

 

– Eh ! vos huguenots, pardieu ! dit Charles ; dans tous les cas, si quelqu’un les a invités ce n’est pas moi.

 

– Non, Sire, répondit Henri, mais c’est peut-être M. d’Alençon.

 

– M. d’Alençon ! comment cela ?

 

– Moi ? fit le duc.

 

– Eh ! oui, mon frère, reprit Henri, n’avez-vous pas annoncé hier que vous étiez roi de Navarre ? Eh bien, les huguenots qui vous ont demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d’avoir accepté la couronne, et le roi de l’avoir donnée. N’est-ce pas, messieurs ?

 

– Oui ! oui ! crièrent vingt voix ; vive le duc d’Alençon ! vive le roi Charles !

 

– Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles : Et j’espère bien, ajouta-t-il, ne l’être jamais.

 

– N’importe ! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout cela étrange.

 

– Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me pardonne, que je subis un interrogatoire ?

 

– Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez-vous ?

 

– Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce n’est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon juge.

 

– Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi m’en tenir une fois dans ma vie.

 

– Qu’on amène M. de Mouy, dit d’Alençon, vous le saurez. M. de Mouy doit être pris.

 

– M. de Mouy est-il parmi les prisonniers ? demanda le roi. Henri eut un mouvement d’inquiétude, et échangea un regard avec Marguerite ; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne répondit.

 

– M. de Mouy n’est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey ; quelques-uns de nos hommes croient l’avoir vu, mais aucun n’en est sûr.

 

D’Alençon murmura un blasphème.

 

– Eh ! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient entendu tout le dialogue, et sur l’intelligence desquels elle croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de M. d’Alençon, interrogez-les, ils répondront.

 

Le duc sentit le coup.

 

– Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu’ils ne sont point à moi, dit le duc.

 

Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.

 

– Oh ! oh ! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua gracieusement.

 

– Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés ? dit le roi.

 

– Sire, nous devisions de faits de guerre et d’amour.

 

– À cheval ! armés jusqu’aux dents ! prêts à fuir !

 

– Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal renseignée. Nous étions couchés sous l’ombre d’un hêtre :

 

Sub tegmine fagi.

 

– Ah ! vous étiez couchés sous l’ombre d’un hêtre ?

 

– Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons, messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous l’eussions voulu nous pouvions nous échapper ?

 

– Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n’ont pas fait un mouvement pour fuir.

 

– Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d’Alençon.

 

– J’en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas, mais j’avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac de la Mole tenait le sien par la bride.

 

– Est-ce vrai, messieurs ? dit le roi.

 

– C’est vrai, Sire, répondit le lieutenant ; M. de Coconnas en nous apercevant est même descendu du sien.

 

Coconnas grimaça un sourire qui signifiait : Vous voyez bien, Sire !

 

– Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont elles son chargées ? demanda François.

 

– Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets d’écurie ? faites chercher le palefrenier qui les gardait.

 

– Il n’y est pas, dit le duc furieux.

 

– Alors, c’est qu’il aura pris peur et se sera sauvé, reprit Coconnas ; on ne peut pas demander à un manant d’avoir le calme d’un gentilhomme.

 

– Toujours le même système, dit d’Alençon en grinçant des dents. Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis quelques jours n’étaient plus à mon service.

 

– Moi ! dit Coconnas, j’aurais le malheur de ne plus appartenir à Votre Altesse ?…

 

– Eh ! morbleu ! monsieur, vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez donné votre démission dans une lettre assez impertinente que j’ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur j’ai sur moi.

 

– Oh ! dit Coconnas, j’espérais que Votre Altesse m’avait pardonné une lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. J’avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du Louvre, étrangler mon ami La Mole.

 

– Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc ?

 

– J’avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénument La Mole. Mais depuis que j’ai su que trois autres personnes…

 

– Silence ! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés. Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir ?

 

– Je la donne à Votre Majesté, Sire.

 

– Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s’adressant aux deux gentilshommes, rendez vos épées.

 

La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en fit autant.

 

– Et M. de Mouy, l’a-t-on retrouvé ? demanda le roi.

 

– Non, Sire, dit M. de Nancey ; ou il n’était pas dans la forêt, ou il s’est sauvé.

 

– Tant pis, dit le roi. Retournons. J’ai froid, je suis ébloui.

 

– Sire, c’est la colère sans doute, dit François.

 

– Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les prisonniers ? Je n’y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit ! oh ! miséricorde ! je brûle ! … À moi ! à moi !

 

Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de cette seconde attaque.

 

François, à l’écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul connaissait la cause du mal qui torturait son frère.

 

De l’autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement croissant.

 

– Eh ! eh ! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si j’allais me trouver heureux d’avoir été arrêté dans ma fuite ?

 

Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise, se reportaient de lui au roi et du roi à lui.

 

Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une civière sur laquelle on l’étendit. On le recouvrit d’un manteau, qu’un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit tranquillement la route de Paris, d’où l’on avait vu partir le matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l’on voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers.

 

Marguerite, qui dans tout cela n’avait perdu ni sa liberté de corps ni sa liberté d’esprit, fit un dernier signe d’intelligence à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put recueillir ces deux mots grecs qu’elle laissa tomber :

 

– Mê déidé. C’est-à-dire :

 

– Ne crains rien.

 

– Que t’a-t-elle dit ? demanda Coconnas.

 

– Elle m’a dit de ne rien craindre, répondit La Mole.

 

– Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu’il ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m’a été adressé en manière d’encouragement, j’ai reçu à l’instant même soit une balle quelque part, soit un coup d’épée dans le corps, soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu, soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié pour moi : Gare là-dessous !

 

– En route, messieurs ! dit le lieutenant des chevau-légers.

 

– Eh ! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous mène-t on ?

 

– À Vincennes, je crois, dit le lieutenant.

 

– J’aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas ; mais enfin on ne va pas toujours où l’on veut.

 

Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter à cheval, mais on l’en avait empêché.

 

– Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant au Louvre.

 

Il descendit de sa litière, monta l’escalier appuyé au bras de Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne le suivît.

 

Tout le monde remarqua qu’il semblait fort grave ; pendant toute la route il avait profondément réfléchi, n’adressant la parole à personne, et ne s’occupant plus ni de la conspiration ni des conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c’était sa maladie.

 

Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu’on avait remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort.

 

Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré, d’entrer chez le roi, n’étonna-t-elle personne. La misanthropie, on le savait, était le fond du caractère du prince.

 

Charles entra dans sa chambre à coucher, s’assit sur une espèce de chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant que maître Ambroise Paré pourrait n’être pas chez lui et tarder à venir, il voulut utiliser le temps de l’attente.