Arthur Conan Doyle

 

 

 

JIM HARRISON, BOXEUR

 

 

 

Publication en 1910

 

 


 

Table des matières

 

Préface

I – FRIAR'S OAK

II – LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE

III – L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS

IV – LA PAIX D’AMIENS

V – LE BEAU TREGELLIS

VI – SUR LE SEUIL

VII – L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE

VIII – LA ROUTE DE BRIGHTON

IX – CHEZ WATTIER

X – LES HOMMES DU RING

XI – LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES

XII – LE CAFÉ FLADONG

XIII – LORD NELSON

XIV – SUR LA ROUTE

XV – JEU DÉLOYAL

XVI – LES DUNES DE CRAWLEY

XVII – AUTOUR DU RING

XVIII – LA DERNIÈRE BATAILLE DU FORGERON

XIX – À LA FALAISE ROYALE

XX – LORD AVON

XXI – LE RÉCIT DU VALET

XXII – DÉNOUEMENT

 

Préface

 

Dans un roman antérieur qui a été fort bien accueilli par le public français, La grande Ombre, Conan Doyle avait abordé l'époque de la lutte acharnée entre l'Angleterre et Napoléon. Il avait accompagné jusque sur le champ de bataille de Waterloo un jeune villageois arraché au calme des falaises natales par le désir de protéger le sol national contre le cauchemar de l'invasion française, qui hantait alors les imaginations britanniques.

 

Cette fois, dans une œuvre nouvelle, la peinture est plus large.

 

C'est toute l'Angleterre du temps du roi Georges qui revit d'une vie intense dans les pages de Jim Harrison boxeur, avec son prince de Galles aux inépuisables dettes, ses dandys élégants et bizarres, ses marins audacieux et tenaces groupés avec art autour de Nelson et de la trop célèbre Lady Hamilton, ses champions de boxe dont les exploits entretiennent au delà de la Manche le goût des exercices violents, entraînement indispensable à un peuple qui voulait tenir tête aux grognards de Napoléon, aux marins de nos escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses émules.

 

Le tableau est complet et tracé par une plume compétente, Conan Doyle s'appliquant à décrire ce qu'il connaît bien et évitant dès lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans historiques, Les Réfugiés par exemple.

 

Les éditions anglaises portent le titre de Rodney Stone. C'est, en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est censé tenir la plume et évoquer le souvenir des jours de sa jeunesse pour l'instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone, s'il est le fil qui relie les feuillets du récit, n'en est jamais le héros. Âme simple et moyenne, il n'a pas l'envergure qui conquiert l'intérêt.

 

Le vrai héros du roman, c'est Jim Harrison, élevé par le champion Harrison qui s'est retiré du Ring après un terrible combat où il faillit tuer son adversaire, et établi forgeron à Friar's Oak.

 

N'est-ce pas lui qui entraîne Stone à la Falaise Royale, dans le château abandonné, à la suite de la disparition étrange de lord Avon accusé du meurtre de son frère ?

 

N'est-ce pas lui qui devient le protégé, et plutôt le protecteur, de miss Hinton, la Polly du théâtre de Haymarket, la vieillissante actrice de genre que l'isolement fait chercher une consolation dans le gin et le whisky ?

 

N'est-ce pas lui que nous voyons, au dénouement du roman, fils avoué et légitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur moyen de comédie ?

 

N'est-ce pas à lui qu'aboutit toute cette peinture du Ring, de ses rivalités, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues ?

 

Aussi avons-nous cru bien faire d'adopter pour cette édition française, préparée par nous de longue main, le titre de Jim Harrison boxeur.

 

La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du roi Georges qu'il parait extraordinaire que le sport anglais par excellence, cher à Byron et au prince de Galles, chef de file des dandys, ait attendu jusqu'à nos jours un peintre.

 

Et voilà cependant la première fois qu'un de ces romanciers, qui ont l'oreille des foules, entreprend le récit de la vie et de l'entraînement d'un grand boxeur d'autrefois.

 

Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur portraitiste, il faudrait presque dire leur poète.

 

Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a puissamment contribué à développer dans la race britannique ce mépris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre forte.

 

De la instinctivement la tendance de l'opinion à s'enthousiasmer, à se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d'énergie et en quelque sorte contrepoids à ce qu'il y avait d'affadissant et d'énervant dans le luxe des petits-maîtres, des Corinthiens et des dandys tout occupés de toilettes et de futilités, en une heure aussi grave pour la vie nationale anglaise

 

Qu'à côté de l'entretien de cet idéal de bravoure et d'endurance, il y eût comme revers de la médaille la brutalité des mœurs, la démoralisation qu'amène l'intervention de l'argent dans ce qui est humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des meilleures choses ne prouve pas qu'elles n'ont pas été bonnes.

 

Si nos pères n'ont pas compris le système anglais, s'ils n'ont voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier Béranger, les hommes de notre génération ont vu plus équitablement. Ils ont donné à la boxe son droit de cité en France et réparé l'injustice de leurs prédécesseurs.

 

Voila pourquoi, en écrivant Jim Harrison boxeur, Conan Doyle a bien mérité aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui se sont de nos jours passionnés pour la boxe. Jim Harrison boxeur est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre ceux qui sont déjà les fidèles résolus du romancier anglais, toujours assurés de trouver dans son œuvre un intérêt palpitant et des émotions saines.

 

ALBERT SAVINE.

I – FRIAR'S OAK

 

Aujourd'hui, 1er janvier de l’année 1851, le dix-neuvième siècle est arrivé à sa moitié, et parmi nous qui avons été jeunes avec lui, un bon nombre ont déjà reçu des avertissements qui nous apprennent qu'il nous a usés.

 

Nous autres, les vieux, nous rapprochons nos têtes grisonnantes et nous parlons de la grande époque que nous avons connue, mais quand c'est avec nos fils que nous nous entretenons, nous éprouvons de grandes difficultés à nous faire comprendre.

 

Nous et nos pères qui nous ont précédés, nous avons passé notre vie dans des conditions fort semblables ; mais eux, avec leurs chemins de fer, leurs bateaux à vapeur, ils appartiennent à un siècle différent.

 

Nous pouvons, il est vrai, leur mettre des livres d'histoire entre les mains et ils peuvent y lire nos luttes de vingt-deux ans contre ce grand homme malfaisant. Ils peuvent y voir comment la Liberté s'enfuit de tout le vaste continent, comment Nelson versa son sang, comment le noble Pitt eut le cœur brisé dans ses efforts pour l'empêcher de s'envoler de chez nous pour se réfugier de l'autre côté de l'Atlantique.

 

Tout cela, ils peuvent le lire, ainsi que la date de tel traité, de telle bataille, mais je ne sais où ils trouveront des détails sur nous-mêmes, où ils apprendront quelle sorte de gens nous étions, quel genre de vie était le nôtre et sous quel aspect le monde apparaissait à nos yeux, quand nos yeux étaient jeunes, comme le sont aujourd'hui les leurs.

 

Si je prends la plume pour vous parler de cela, ne croyez pas pourtant que je me propose d’écrire une histoire.

Lorsque ces choses se passaient, j'avais atteint à peine les débuts de l'âge adulte, et quoique j'aie vu un peu de l'existence d'autrui, je n'ai guère le droit de parler de la mienne.

 

C'est l'amour d'une femme qui constitue l'histoire d'un homme, et bien des années devaient se passer avant le jour où je regardai dans les yeux celle qui fut la mère de mes enfants.

 

Il nous semble que cela date d'hier et pourtant ces enfants sont assez grands pour atteindre jusqu'aux prunes du jardin, pendant que nous allons chercher une échelle, et ces routes que nous parcourions en tenant leurs petites mains dans les nôtres, nous sommes heureux d'y repasser, en nous appuyant sur leur bras.

 

Mais je parlerai uniquement d'un temps où l'amour d'une mère était le seul amour que je connusse.

 

Si donc vous cherchez quelque chose de plus, vous n'êtes pas de ceux pour qui j'écris.

 

Mais s'il vous plaît de pénétrer avec moi dans ce monde oublié, s'il vous plaît de faire connaissance avec le petit Jim, avec le champion Harrison, si vous voulez frayer avec mon père, qui fut un des fidèles de Nelson, si vous tenez à entrevoir ce célèbre homme de mer lui-même, et Georges qui devint par la suite l’indigne roi d'Angleterre, si par-dessus tout vous désirez voir mon fameux oncle, Sir Charles Tregellis, le roi des petits-maîtres, et les grands champions, dont les noms sont encore familiers à vos oreilles, alors donnez la main, et… en route.

 

Mais je dois vous prévenir : si vous vous attendez à trouver sous la plume de votre guide bien des choses attrayantes, vous vous exposez à une désillusion.

 

Lorsque je jette les yeux sur les étagères qui supportent mes livres, je reconnais que ceux-là seuls se sont hasardés à écrire leurs aventures, qui furent sages, spirituels et braves.

 

Pour moi, je me tiendrais pour très satisfait si l'on pouvait juger que j'eus seulement l'intelligence et le courage de la moyenne.

 

Des hommes d'action auraient peut-être eu quelque estime pour mon intelligence et des hommes de tête quelque estime de mon énergie. Voilà ce que je peux désirer de mieux sur mon compte.

 

En dehors d'une aptitude innée pour la musique, et telle que j'arrive le plus aisément, le plus naturellement, à me rendre maître du jeu d'un instrument quelconque, il n'est aucune supériorité dont j'aie lieu de me faire honneur auprès de mes camarades.

 

En toutes choses, j'ai été un homme qui s'arrête à mi-route, car je suis de taille moyenne, mes yeux ne sont ni bleus, ni gris, et avant que la nature eût poudré ma chevelure à sa façon, la nuance était intermédiaire entre le blanc de lin et le brun.

 

Il est peut-être une prétention que je peux hasarder ; c'est que mon admiration pour un homme supérieur à moi n'a jamais été mêlée de la moindre jalousie, et que j'ai toujours vu chaque chose et l'ai comprise telle qu'elle était.

 

C'est une note favorable a laquelle j'ai droit maintenant que je me mets à écrire mes souvenirs.

 

Ainsi donc, si vous le voulez bien, nous tiendrons autant que possible ma personnalité en dehors du tableau.

 

Si vous arrivez à me regarder comme un fil mince et incolore, qui servirait à réunir mes petites perles, vous m'accueillerez dans les conditions mêmes où je désire être accueilli.

 

Notre famille, les Stone, était depuis bien des générations vouée à la marine et il était de tradition, chez nous, que l'aîné portât le nom du commandant favori de son père.

 

C'est ainsi que nous pouvions faire remonter notre généalogie jusqu'à l'antique Vernon Stone, qui commandait un vaisseau à haut gaillard, à l'avant en éperon, lors de la guerre contre les Hollandais.

 

Par Hawke Stone et Benbow Stone, nous arrivons à mon père Anson Stone qui à son tour me baptisa Rodney Stone en l'église paroissiale de Saint-Thomas, à Portsmouth, en l'an de grâce 1786.

 

Tout en écrivant, je regarde par la fenêtre de mon jardin, j'aperçois mon grand garçon de fils, et si je venais à appeler « Nelson ! », vous verriez que je suis resté fidèle aux traditions de famille.

 

Ma bonne mère, la meilleure qui fut jamais, était la seconde fille du Révérend John Tregellis, curé de Milton, petite paroisse sur les confins de la plaine marécageuse de Langstone.

 

Elle appartenait à une famille pauvre, mais qui jouissait d'une certaine considération, car elle avait pour frère aîné le fameux Sir Charles Tregellis, et celui-ci, ayant hérité d'un opulent marchand des Indes Orientales, finit par devenir le sujet des conversations de la ville et l'ami tout particulier du Prince de Galles.

 

J'aurai à parler plus longuement de lui par la suite, mais vous vous souviendrez dès maintenant qu'il était mon oncle et le frère de ma mère.

Je puis me la représenter pendant tout le cours de sa belle existence, car elle était toute jeune quand elle se maria.

 

Elle n'était guère plus âgée quand je la revois dans mon souvenir avec ses doigts actifs et sa douce voix.

 

Elle m'apparaît comme une charmante femme aux doux yeux de tourterelle, de taille assez petite, il est vrai, mais se redressant quand même bravement.

 

Dans mes souvenirs de ce temps-là, je la vois constamment vêtue de je ne sais quelle étoffe de pourpre à reflets changeants, avec un foulard blanc autour de son long cou blanc, je vois aller et venir ses doigts agiles pendant qu'elle tricote.

 

Je la revois encore dans les années du milieu de sa vie, douce, aimante, calculant des combinaisons, prenant des arrangements, les menant à bonne fin, avec les quelques shillings par jour de solde d'un lieutenant, et réussissant à faire marcher le ménage du cottage du Friar's Oak et à tenir bonne figure dans le monde.

 

Et maintenant, je n'ai qu'à m'avancer dans le salon, pour la revoir encore, après quatre-vingts ans d'une existence de sainte, en cheveux d'un blanc d'argent, avec sa figure placide, son bonnet coquettement enrubanné, ses lunettes a monture d'or, son épais châle de laine bordé de bleu.

 

Je l'aimais en sa jeunesse, je l'aime en sa vieillesse, et quand elle me quittera, elle emportera quelque chose que le monde entier est incapable de me faire oublier. Vous qui lisez ceci, vous avez peut-être de nombreux amis, il peut se faire que vous contractiez plus d'un mariage, mais votre mère est la première et la dernière amie. Chérissez-la donc, pendant que vous le pouvez, car le jour viendra où tout acte irraisonné, où toute parole jetée avec insouciance, reviendra en arrière se planter comme un aiguillon dans votre cœur.

Telle était donc ma mère, et quant à mon père, la meilleure occasion pour faire son portrait, c'est l'époque où il nous revint de la Méditerranée.

 

Pendant toute mon enfance, il n'avait été pour moi qu'un nom et une figure dans une miniature que ma mère portait suspendue à son cou.

 

Dans les débuts, on me dit qu'il combattait contre les Français.

 

Quelques années plus tard, il fut moins souvent question de Français et on parla plus souvent du général Bonaparte.

 

Je me rappelle avec quelle frayeur respectueuse je regardai à la boutique d'un libraire de Portsmouth la figure du Grand Corse.

 

C'était donc là l'ennemi par excellence, celui que mon père avait combattu toute sa vie, en une lutte terrible et sans trêve.

 

Pour mon imagination d'enfant, c'était une affaire d'honneur d'homme à homme, et je me représentais toujours mon père et cet homme rasé de près, aux lèvres minces, aux prises, chancelant, roulant dans un corps à corps furieux qui durait des années.

 

Ce fut seulement après mon entrée à l'école de grammaire que je compris combien il y avait de petits garçons dont les pères étaient dans le même cas.

 

Une fois seulement, au cours de ces longues années, mon père revint à la maison.

 

Par là, vous voyez ce que c'était d'être la femme d'un marin en ce temps-là.

 

C'était aussitôt après que nous eûmes quitté Portsmouth pour nous établir à Friar's Oak qu'il vint passer huit jours avant de s'embarquer avec l'amiral Jervis pour l'aider à gagner son nouveau nom de Lord Saint-Vincent.

 

Je me rappelle qu'il me causa autant d'effroi que d'admiration par ses récits de batailles et je me souviens, comme si c'était d'hier, de l'épouvante que j'éprouvai en voyant une tache de sang sur la manche de sa chemise, tache qui, je n'en doute point, provenait d'un mouvement maladroit fait en se rasant.

 

À cette époque je restai convaincu que ce sang avait jailli du corps d'un Français ou d'un Espagnol, et je reculai de terreur devant lui, quand il posa sa main calleuse sur ma tête.

 

Ma mère pleura amèrement après son départ.

 

Quant à moi, je ne fus pas fâché de voir son dos bleu et ses culottes blanches s'éloigner par l'allée du jardin, car je sentais, en mon insouciance et mon égoïsme d'enfant, que nous étions plus près l'un de l'autre, quand nous étions ensemble, elle et moi.

 

J'étais dans ma onzième année quand nous quittâmes Portsmouth, pour Friar's Oak, petit village du Sussex, au nord de Brighton, qui nous fut recommandé par mon oncle, Sir Charles Tregellis.

 

Un de ses amis intimes, Lord Avon, possédait sa résidence près de là.

 

Le motif de notre déménagement, c'était qu'on vivait à meilleur marché à la campagne, et qu'il serait plus facile pour ma mère de garder les dehors d'une dame, quand elle se trouverait à distance du cercle des personnes qu'elle ne pourrait se refuser à recevoir

 

C'était une époque d'épreuves pour tout le monde, excepté pour les fermiers. Ils faisaient de tels bénéfices qu'ils pouvaient, à ce que j'ai entendu dire, laisser la moitié de leurs terres en jachère, tout en vivant comme des gentlemen de ce que leur rapportait le reste.

 

Le blé se vendait cent dix shillings le quart, et le pain de quatre livres un shilling neuf pences.

 

Nous aurions eu grand peine à vivre, même dans le paisible cottage de Friar's Oak sans la part de prises revenant à l'escadre de blocus sur laquelle servait mon père.

 

La ligne de vaisseaux de guerre louvoyant au large de Brest n'avait guère que de l'honneur à gagner. Mais les frégates qui les accompagnaient firent la capture d'un bon nombre de navires caboteurs, et, comme conformément aux règles de service elles étaient considérées comme dépendant de la flotte, le produit de leurs prises était réparti au marc le franc.

 

Mon père fut ainsi a même d'envoyer à la maison des sommes suffisantes pour faire vivre le cottage et payer mon séjour à l'école que dirigeait Mr Joshua Allen.

 

J'y restai quatre ans et j'appris tout ce qu'il savait.

 

Ce fut à l'école d'Allen que je fis la connaissance de Jim Harrison, du petit Jim, comme on la toujours appelé. Il était le neveu du champion Harrison, de la forge du village.

 

Je me le rappelle encore, tel qu'il était en ce temps-là, avec ses grands membres dégingandés, aux mouvements maladroits comme ceux d'un petit terre-neuve, et une figure qui faisait tourner la tête à toutes les femmes qui passaient.

 

C'est de ce temps-là que date une amitié qui a duré toute notre vie. Je lui appris ses lettres, car il avait horreur de la vue d'un livre, et de son côté, il m'enseigna la boxe et la lutte, il m'apprit à chatouiller la truite dans l'Adur, à prendre des lapins au piège sur la dune de Ditchling, car il avait la main aussi leste qu'il avait le cerveau lent.

 

Mais il était mon aîné de deux ans, de sorte que longtemps avant que j'aie quitté l'école, il était allé aider son oncle à la forge.

 

Friar's Oak est situé dans un pli des Dunes et la quarantième borne milliaire entre Londres et Brighton est posée sur la limite même du village.

 

Ce n'est qu'un hameau, à l'église vêtue de lierre, avec un beau presbytère et une rangée de cottages en briques rouges, dont chacun est isolé par son jardinet.

 

À une extrémité du village se trouvait la forge du champion Harrison, à l'autre l'école de Mr Allen.

 

Le cottage jaune, un peu à l'écart de la route, avec son étage supérieur en surplomb et ses croisillons de charpente noircie fixés dans le plâtre, c'est celui que nous habitions.

 

Je ne sais s'il est encore debout.

 

Je crois que c'est assez probable, car ce n'est pas un endroit propre à subir des changements.

 

Juste en face de nous, sur l'autre bord de la large route blanche, était située l'auberge de Friar's Oak tenue en mon temps par John Cummings.

 

Ce personnage jouissait d'une très bonne réputation locale, mais quand il était en voyage, il était sujet à d'étranges dérangements, ainsi qu'on le verra plus tard.

 

Bien qu’il y eut un courant continu de commerce sur la route, les coches venant de Brighton en étaient encore trop près pour faire halte et ceux de Londres trop pressés d'arriver à destination, de sorte que s'il n'avait pas eu la chance d'une jante brisée, d'une roue disjointe, l'aubergiste n'aurait pu compter que sur la soif des gens du village.

 

C'était juste l'époque où le prince de Galles venait de construire à Brighton son bizarre palais près de la mer.

 

En conséquence, depuis mai jusqu'en septembre, il ne s'écoulait pas un jour que nous ne vissions défiler à grand bruit, devant nos portes, une ou deux centaines de phaétons.

 

Le petit Jim et moi, nous avons passé maintes soirées d'été allongés dans l'herbe à contempler tout ce grand monde, à saluer de nos cris les coches de Londres, arrivant avec fracas, au milieu d'un nuage de poussière et les postillons penchés en avant, les trompettes retentissantes, les cochers coiffés de chapeaux bas à bords très relevés, avec la figure aussi cramoisie que leurs habits.

 

Les voyageurs riaient toujours quand le petit Jim les interpellait à haute voix, mais s'ils avaient su comprendre ce que signifiaient ses gros membres mal articulés, ses épaules disloquées, ils l'auraient peut-être regardé de plus près et lui auraient accordé leurs encouragements.

 

Le petit Jim n'avait connu ni son père ni sa mère, et toute sa vie s'était écoulée chez son oncle, le champion Harrison. Harrison, c'était le forgeron de Friar's Oak.

 

Il avait reçu ce surnom, le jour où il avait combattu avec Tom Johnson, qui était alors en possession de la ceinture d'Angleterre, et il l'aurait sûrement battu sans l'apparition des magistrats du comté de Bedford qui interrompirent la bataille.

 

Pendant des années, Harrison n'eut pas son pareil pour l'ardeur à combattre et pour son adresse à porter un coup décisif, bien qu'il ait toujours été, à ce que l’on dit, lent sur ses jambes.

 

À la fin, dans un match avec le juif Baruch le noir, il termina le combat par un coup lancé à toute volée, qui non seulement rejeta son adversaire par-dessus la corde d'arrière, mais qui encore le mit pendant trois longues semaines entre la vie et la mort.

 

Harrison fut, pendant tout ce temps-là, dans un état voisin de la folie. Il s'attendait d'heure en heure à se voir prendre au collet par un agent de Bow Street et condamner à mort.

 

Cette mésaventure, ajoutée aux prières de sa femme, le décida à renoncer pour toujours au champ clos et à réserver sa grande force musculaire pour le métier où elle paraissait devoir trouver un emploi avantageux.

 

Grâce au trafic des voyageurs et aux fermiers du Sussex, il devait avoir de l'ouvrage en abondance à Friar's Oak.

 

Il ne tarda pas longtemps à devenir le plus riche des gens du village ; et quand il se rendait, le dimanche, à l'église avec sa femme et son neveu, c'était une famille d'apparence aussi respectable qu'on pouvait le désirer.

Il n'était point de grande taille, cinq pieds sept pouces au plus, et l'on disait souvent que s'il avait pu allonger davantage son rayon d'action, il aurait été en état de tenir tête à Jackson ou à Belcher, dans leurs meilleurs jours.

 

Sa poitrine était un tonneau.

 

Ses avant-bras étaient les plus puissants que j'aie jamais vus, avec leurs sillons profonds, entre des muscles aux saillies luisantes, comme un bloc de roche polie par l'action des eaux.

 

Néanmoins, avec toute cette vigueur, c'était un homme lent, rangé, doux, en sorte que personne n'était plus aimé que lui, dans cette région campagnarde.

 

Sa figure aux gros traits, bien rasée, pouvait prendre une expression fort dure, ainsi que je l'ai vu à l'occasion, mais pour moi et tous les bambins du village, il nous accueillait toujours un sourire sur les lèvres, et la bienvenue dans les yeux. Dans tout le pays, il n'y avait pas un mendiant qui ne sût que s'il avait des muscles d'acier, son cœur était des plus tendres.

 

Son sujet favori de conversation, c'était ses rencontres d'autrefois, mais il se taisait, dès qu'il voyait venir sa petite femme, car le grand souci qui pesait sur la vie de celle-ci était de lui voir jeter là le marteau et la lime pour retourner au champ clos. Et vous n'oubliez pas que son ancienne profession n'était nullement atteinte à cette époque de la déconsidération qui la frappa dans la suite. L'opinion publique est devenue défavorable, parce que cet état avait fini par devenir le monopole des coquins et parce qu'il encourageait les méfaits commis sur l'arène.

 

Le boxeur honnête et brave a vu lui aussi se former autour de lui un milieu de gredins, tout comme cela arrive pour les pures et nobles courses de chevaux.

C'est pour cela que l'Arène se meurt en Angleterre et nous pouvons supposer que quand Caunt et Bendigo auront disparu, il ne se trouvera personne pour leur succéder. Mais il en était autrement à l'époque dont je parle.

 

L'opinion publique était des plus favorables aux lutteurs et il y avait de bonnes raisons pour qu'il en fût ainsi.

 

On était en guerre. L'Angleterre avait une armée et une flotte composées uniquement de volontaires, qui s'y engageaient pour obéir à leur instinct batailleur, et elle avait en face d'elle un pays où une loi despotique pouvait faire de chaque citoyen un soldat.

 

Si le peuple n'avait pas eu en surabondance cette humeur batailleuse, il est certain que l'Angleterre aurait succombé.

 

On pensait donc et on pense encore que, les choses étant ainsi, une lutte entre deux rivaux indomptables, ayant trente mille hommes pour témoins et que trois millions d'hommes pouvaient disputer, devait contribuer à entretenir un idéal de bravoure et d'endurance.

 

Sans doute, c'était un exercice brutal, et la brutalité même en était la fin dernière, mais c'était moins brutal que la guerre qui doit pourtant lui survivre.

 

Est-il logique d'inculquer à un peuple des mœurs pacifiques, en un siècle où son existence même peut dépendre de son tempérament guerrier ?

 

C'est une question que j'abandonne à des têtes plus sages que la mienne.

 

Mais, c'était ainsi que nous pensions au temps de nos grands-pères et c'est pourquoi on voyait des hommes d'État comme Wyndham, comme Fox, comme Althorp, se prononcer en faveur de l'Arène.

 

Ce simple fait, que des personnages considérables se déclaraient pour elle, suffisait à lui seul pour écarter la canaillerie qui s'y glissa par la suite.

 

Pendant plus de vingt ans, à l'époque de Jackson, de Brain, de Cribb, des Belcher, de Pearce, de Gully et des autres, les maîtres de l'Arène furent des hommes dont la probité était au-dessus de tout soupçon et ces vingt-là étaient justement, comme je l'ai dit, à l'époque où l'Arène pouvait servir un intérêt national.

 

Vous avez entendu conter comment Pearce sauva d'un incendie une jeune fille de Bristol, comment Jackson s'acquit l'estime et l'amitié des gens les plus distingués de son temps et comment Gully conquit un siège dans le premier Parlement réformé.

 

C'étaient ces hommes-là qui déterminaient l'idéal. Leur profession se recommandait d'elle-même par les conditions qu'elle exigeait, le succès y étant interdit à quiconque était ivrogne ou menait une vie de débauche.

 

Il y avait, parmi les lutteurs d'alors, des exceptions sans doute, des bravaches tels que Hickmann, des brutes comme Berks, mais je répète qu'en majorité, ils étaient d'honnêtes gens, portant la bravoure et l'endurance à un degré incroyable et faisant honneur au pays qui les avait enfantés.

 

Ainsi que vous le verrez, la destinée me permit de les fréquenter quelque peu et je parle d'eux en connaissance de cause.

 

Je puis vous assurer que nous étions fiers de posséder dans notre village un homme tel que le champion Harrison, et quand des voyageurs faisaient un séjour à l'auberge, ils ne manquaient pas d'aller faire un tour à la forge, rien que pour jouir de sa vue.

 

Il valait bien la peine d'être regardé, surtout par un soir de mai, alors que la rouge lueur de la forge tombait sur ses gros muscles et sur la fière figure de faucon qu'avait le petit Jim, pendant qu'ils travaillaient, à tour de bras, un coutre de charrue tout rutilant et se dessinaient à chaque coup dans un cadre d'étincelles.

 

Il frappait un seul coup avec un gros marteau de trente livres lancé à toute volée, pendant que Jim en frappait deux de son marteau à main.

 

La sonorité du clunk ! clink-clink ! clunk ! clink-clink ! était un appel qui me faisait accourir par la rue du village, et je me disais que tous les deux étant affairés à l'enclume, il y avait pour moi une place au soufflet.

 

Je me souviens qu'une fois seulement, au cours de ces années passées au village, le champion Harrison me laissa entrevoir un instant quelle sorte d'homme il avait été jadis.

 

Par une matinée d'été le petit Jim et moi étions debout près de la porte de la forge, quand une voiture privée, avec ses quatre chevaux frais, ses cuivres bien brillants, arriva de Brighton avec un si joyeux tintamarre de grelots que le champion accourut, un fer a cheval à demi courbé dans ses pinces, pour y jeter un coup d'œil.

 

Un gentleman, couvert d'une houppelande blanche de cocher, un Corinthien, comme nous aurions dit en ce temps-là, conduisait et une demi-douzaine de ses amis, riant, faisant grand bruit, étaient perchés derrière lui.

Peut-être que les vastes dimensions du forgeron attirèrent son attention, peut-être fut-ce simple hasard, mais comme il passait, la lanière du fouet de vingt pieds que tenait le conducteur siffla et nous l'entendîmes cingler d'un coup sec le tablier de cuir du forgeron.

 

– Holà, maître, cria le forgeron en le suivant du regard, votre place n'est pas sur le siège, tant que vous ne saurez pas mieux manier un fouet.

 

– Qu'est-ce que c'est ? dit le conducteur en tirant sur les rênes.

 

– Je vous invite à faire attention, maître, ou bien il y aura un œil de moins sur la route où vous conduisez.

 

– Ah ! c'est comme cela que vous parlez, vous, dit le conducteur en plaçant le fouet dans la gaine et ôtant ses gants de cheval. Nous allons causer un peu, mon beau gaillard.

 

Les gentilshommes sportsmen de ce temps-là étaient d'excellents boxeurs pour la plupart, car c'était la mode de suivre le cours de Mendoza tout comme quelques années plus tard, il n'y avait pas un homme de la ville qui n'eût porté le masque d'escrime avec Jackson.

 

Avec ce souvenir de leurs exploits, ils ne reculaient jamais devant la chance d'une aventure de grande route et il arrivait bien rarement que le batelier ou le marin eussent lieu de se vanter après qu'un jeune beau ait mis habit bas pour boxer avec lui.

 

Celui-là s'élança du siège avec l'empressement d'un homme qui n'a pas de doutes sur l'issue de la querelle et, après avoir accroché sa houppelande à collet à la barre de dessus, il retourna coquettement les manchettes plissées de sa chemise de batiste.

– Je vais vous payer votre conseil, mon homme, dit-il.

 

Les amis, qui étaient sur la voiture, savaient, j'en suis certain, qui était ce gros forgeron et se faisaient un plaisir de premier ordre de voir leur camarade donner tête baissée dans le piège.

 

Ils poussaient des hurlements de satisfaction et lui jetaient à grands cris des phrases, des conseils.

 

– Secouez-lui un peu sa suie, Lord Frederick, criaient-ils. Servez-lui son déjeuner à ce Jeannot-tout-cru. Roulez-le dans son tas de cendre. Et dépêchez-vous, sans quoi vous allez voir son dos.

 

Encouragé par ces clameurs, le jeune patricien s'avança vers son homme.

 

Le forgeron ne bougea pas, mais ses lèvres se contractèrent avec une expression farouche pendant que ses gros sourcils s'abaissaient sur ses yeux perçants et gris.

 

Il avait lâché les tenailles et les bras libres étaient ballants.

 

– Faites attention, mon maître, dit-il. Sans cela vous allez vous faire poivrer.

 

Il y avait dans cette voix un ton d'assurance, il y avait dans cette attitude une fermeté calme, qui firent deviner le danger au jeune Lord.

 

Je le vis examiner son antagoniste attentivement et aussitôt ses mains tombèrent, sa figure s'allongea.

 

– Pardieu ! s'écria-t-il, c'est Jack Harrison.

– Lui-même, mon maître.

 

– Ah ! je croyais avoir affaire à quelque mangeur de lard du comté d'Essex. Eh ! eh ! mon homme, je ne vous ai pas revu depuis le jour où vous avez presque tué Baruch le noir, ce qui m'a coûté cent bonnes livres.

 

Quels hurlements poussait-on sur la voiture !

 

– Kiss ! Kiss ! Par Dieu ! criaient-ils, c'est Jack Harrison l'assommeur. Lord Frederick était sur le point de s'en prendre à l'ex-champion. Flanquez-lui un coup sur le tablier, Fred, et voyons ce qui arrivera.

 

Mais le conducteur était déjà remonté sur son siège et riait plus fort que tous ses camarades.

 

– Nous vous laissons aller pour cette fois, Harrison, dit-il. Sont-ce là vos fils ?

 

– Celui-ci est mon neveu, maître.

 

– Voici une guinée pour lui. Il ne pourra pas dire que je l'aie privé de son oncle.

 

Et ayant mis ainsi les rieurs de son côté par la façon gaie de prendre les choses, il fit claquer son fouet et l'on partit à fond de train pour faire en moins de cinq heures le trajet de Londres, tandis que Harrison, son fer non achevé à la main, rentrait chez lui en sifflant.

II – LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE

 

Tel était donc le champion Harrison.

 

Il faut maintenant que je dise quelques mots du petit Jim, non seulement parce qu'il fut mon compagnon de jeunesse, mais parce qu'en avançant dans la lecture de ce livre, vous vous apercevrez que c'est son histoire encore plus que la mienne et qu'il arriva un temps où son nom et sa réputation furent sur les lèvres de tout le peuple anglais.

 

Vous prendrez donc votre parti de m'entendre vous exposer son caractère, tel qu'il était à cette époque, et particulièrement vous raconter une aventure très singulière qui n'est pas de nature à s'effacer jamais de notre mémoire à tous deux.

 

On était bien surpris en voyant Jim avec son oncle et sa tante, car il avait l'air d'appartenir à une race, à une famille bien différentes de la leur.

 

Souvent, je les ai suivis des yeux quand ils longeaient les bas-côtés de l'église le dimanche, tout d'abord l'homme aux épaules carrées, aux formes trapues, puis la petite femme à la physionomie et aux regards soucieux et enfin ce bel adolescent aux traits accentués, aux boucles noires, dont le pas était si élastique et si léger qu'il ne paraissait tenir à la terre que par un lien plus mince que les villageois à la lourde allure dont il était entouré.

 

Il n'avait point encore atteint ses six pieds de hauteur, mais pour peu qu'on se connût en hommes (et toutes les femmes au moins s'y entendent) il était impossible de voir ses épaules parfaites, ses hanches étroites, sa tête fière posée sur son cou, comme un aigle sur son perchoir, sans éprouver cette joie tranquille que nous donnent toutes les belles choses de la nature, cette sorte de satisfaction de soi que l'on ressent, en leur présence, comme si l'on avait contribué à leur création.

 

Mais nous avons l'habitude d'associer la beauté chez un homme avec la mollesse.

 

Je ne vois aucune raison à cette association d'idées ; en tout cas, la mollesse n'apparut jamais chez Jim.

 

De tous les hommes que j'ai connus, il n'en est aucun dont le cœur et l'esprit rappelassent davantage la dureté du fer.

 

En était-il un seul parmi nous qui fût capable d'aller de son pas ou de le suivre, soit à la course, soit à la nage ?

 

Qui donc, dans toute la campagne des environs, aurait osé se pencher par-dessus l'escarpement de Wolstonbury et descendre jusqu'à cent pieds du bord, pendant que la femelle du faucon battait des ailes à ses oreilles, en de vains efforts, pour l'écarter de son nid.

 

Il n'avait que seize ans et ses cartilages ne s'étaient pas encore ossifiés, quand il se battit victorieusement avec Lee le Gypsy, de Burgess Hill, qui s'était donné le surnom de Coq des dunes du sud.

 

Ce fut après cela que le champion Harrison entreprit de lui donner des leçons régulières de boxe.

 

– J'aimerais autant que vous renonciez à la boxe, petit Jim, dit-il, et madame est de mon avis, mais puisque vous tenez à mordre, ce ne sera pas ma faute si vous ne devenez pas capable de tenir tête à n'importe qui du pays du sud.

 

Et il ne mit pas longtemps à tenir sa promesse.

 

J'ai déjà dit que le petit Jim n'aimait guère ses livres, mais par là j'entendais des livres d'école, car dès qu'il s'agissait de romans de n'importe quel sujet qui touchait de près ou de loin aux aventures, à la galanterie, il était impossible de l'en arracher, avant qu'il eût fini.

 

Lorsqu'un livre de cette sorte lui tombait entre les mains, Friar's Oak et la forge n'étaient plus pour lui qu'un rêve et sa vie se passait à parcourir l'Océan, à errer sur les vastes continents, en compagnie des héros du romancier.

 

Et il m'entraînait à partager ses enthousiasmes, si bien que je fus heureux de me faire le Vendredi de ce Crusoé, quand il décida que le petit bois de Clayton était une île déserte et que nous y étions jetés pour une semaine.

 

Mais lorsque je m'aperçus qu'il s'agissait de coucher en plein air, sans abri, toutes les nuits, et qu'il proposa de nous nourrir de moutons des dunes, (de chèvres sauvages, ainsi qu'il les dénommait) en les faisant cuire sur du feu que l'on obtiendrait par le frottement de deux bâtons, le cœur me manqua et je retournai auprès de ma mère.

 

Quant à Jim, il tint bon pendant toute une longue et maussade semaine, et au bout de ce temps, il revint l'air plus sauvage et plus sale que son héros, tel qu'on le voit dans les livres à images.

 

Heureusement, il n'avait parlé que de tenir une semaine, car s'il s'était agi d'un mois, il serait mort de froid et de faim, avant que son orgueil lui permît de retourner à la maison.

 

L'orgueil ! C'était là le fond de la nature de Jim.

À mes yeux, c'était un attribut mixte, moitié vertu, moitié vice. Une vertu, en ce qu'il maintient un homme au-dessus de la fange, un vice, en ce qu'il lui rend le relèvement difficile quand il est une fois déchu.

 

Jim était orgueilleux jusque dans la moelle des os.

 

Vous vous rappelez la guinée que le jeune Lord lui avait jetée du haut de son siège. Deux jours après, quelqu'un la ramassa dans la boue au bord de la route.

 

Jim seul avait vu à quel endroit elle était tombée et il n'avait même pas daigné la montrer du doigt à un mendiant.

 

Il ne s'abaissait pas davantage à donner une explication en semblable circonstance. Il répondait à toutes les remontrances par une moue des lèvres et un éclair dans ses yeux noirs.

 

Même à l'école, il était tout pareil. Il se montrait si convaincu de sa dignité, qu'il imposait aux autres sa conviction.

 

Il pouvait dire, par exemple, et il le dit, qu'un angle droit était un angle qui avait le caractère droit, ou bien mettre Panama en Sicile. Mais le vieux Joshua Allen n'aurait pas plus songé à lever sa canne contre lui qu'à la laisser tomber sur moi si j'avais dit quelque chose de ce genre.

 

C'était ainsi. Bien que Jim ne fût le fils de personne, et que je fusse le fils d'un officier du roi, il me parut toujours qu'il avait montré de la condescendance en me prenant pour ami.

 

Ce fut cet orgueil du petit Jim qui nous engagea dans une aventure à laquelle je ne puis songer sans un frisson.

 

La chose arriva en août 1799, ou peut-être bien dans les premiers jours de septembre, mais je me rappelle que nous entendions le coucou dans le bois de Patcham et que, d'après Jim, c'était sans doute pour la dernière fois.

 

C'était ma demi-journée de congé du samedi et nous la passâmes sur les dunes, comme nous faisions souvent.

 

Notre retraite favorite était au-delà de Wolstonbury, où nous pouvions nous vautrer sur l'herbe élastique, moelleuse, des calcaires, parmi les petits moutons de la race Southdown, tout en causant avec les bergers appuyés sur leurs bizarres houlettes à la forme antique de crochet, datant de l'époque où le Sussex avait plus de fer que tous les autres comtés de l'Angleterre.

 

C'était là que nous étions venus nous allonger dans cette superbe soirée.

 

S'il nous plaisait de nous rouler sur le côté gauche, nous avions devant nous tout le Weald, avec les dunes du Nord se dressant en courbes verdâtres et montrant çà et là une fente blanche comme la neige, indiquant une carrière de pierre à chaux.

 

Si nous nous retournions de l'autre côté, notre vue s'étendait sur la vaste surface bleue du Canal.

 

Un convoi, je m'en souviens bien, arrivait ce jour même.

 

En tête, venait la troupe craintive des navires marchands. Les frégates, pareilles à des chiens bien dressés, gardaient les flancs et deux vaisseaux de haut bord, aux formes massives, roulaient à l'arrière.

 

Mon imagination planait sur les eaux, à la recherche de mon père, quand un mot de Jim la ramena sur l'herbe, comme une mouette qui a l'aile brisée.

 

– Roddy, dit-il, vous avez entendu dire que la Falaise royale est hantée !

 

Si je l'avais entendu dire ? Mais oui, naturellement. Y avait-il dans tout le pays des Dunes un seul homme qui n'eût pas entendu parler du promeneur de la Falaise royale ?

 

– Est-ce que vous en connaissez l'histoire, Roddy ?

 

– Mais certainement, dis-je, non sans fierté. Je dois bien la savoir puisque le père de ma mère, sir Charles Tregellis, était l'ami intime de Lord Avon et qu'il assistait à cette partie de cartes, quand la chose arriva. J'ai entendu le curé et ma mère en causer la semaine dernière et tous les détails me sont présents à l'esprit comme si j'avais été là quand le meurtre fut commis.

 

– C'est une histoire étrange, dit Jim, d'un air pensif. Mais quand j'ai interrogé ma tante à ce sujet, elle n'a pas voulu me répondre. Quant à mon oncle, il m'a coupé la parole dès les premiers mots.

 

– Il y a une bonne raison à cela. À ce que j'ai appris, Lord Avon était le meilleur ami de votre oncle, et il est bien naturel qu'il ne tienne pas à parler de son malheur.

 

– Racontez-moi l'histoire, Roddy.

 

– C'est bien vieux à présent. L'histoire date de quatorze ans et pourtant on n'en a pas su le dernier mot. Il y avait quatre de ces gens-là qui étaient venus de Londres passer quelques jours dans la vieille maison de Lord Avon. De ce nombre, était son jeune frère, le capitaine Barrington ; il y avait aussi son cousin Sir Lothian Hume ; Sir Charles Tregellis, mon oncle, était le troisième et Lord Avon le quatrième. Ils aiment à jouer de l'argent aux cartes, ces grands personnages, et ils jouèrent, jouèrent pendant deux jours et une nuit. Lord Avon perdit, Sir Lothian perdit, mon oncle perdit et le capitaine Barrington gagna tout ce qu'il y avait à gagner. Il gagna leur argent, mais il ne s’en tint pas là, il gagna à son frère aîné des papiers qui avaient une grande importance pour celui-ci. Ils cessèrent de jouer à une heure très avancée de la nuit du lundi. Le mardi matin, on trouva le capitaine Barrington mort, la gorge coupée, à côté de son lit.

 

– Et ce fut Lord Avon qui fit cela ?

 

– On trouva dans le foyer les débris de ses papiers brûlés. Sa manchette était restée prise dans la main serrée convulsivement du mort et son couteau près du cadavre.

 

– Et alors, on le pendit, n'est-ce pas ?

 

– On mit trop de lenteur à s'emparer de lui. Il attendit jusqu'au jour où il vit qu'on lui attribuait le crime et alors il prit la fuite. On ne l'a jamais revu depuis, mais on dit qu'il a gagné l'Amérique.

 

– Et le fantôme se promène.

 

– Il y a bien des gens qui l'ont vu.

 

– Pourquoi la maison est-elle restée inhabitée ?

 

– Parce qu'elle est sous la garde de la loi. Lord Avon n'a pas d'enfants et Sir Lothian Hume, le même qui était son partenaire au jeu, est son neveu et son héritier. Mais il ne peut toucher à rien, tant qu'il n'aura pas prouvé que Lord Avon est mort.

Jim resta un moment silencieux. Il tortillait un brin d'herbe entre ses doigts.

 

– Roddy, dit-il enfin, voulez-vous venir avec moi, ce soir ? Nous irons voir le fantôme.

 

Cela me donna froid dans le dos rien que d'y penser.

 

– Ma mère ne voudra pas me laisser aller.

 

– Esquivez-vous quand elle sera couchée. Je vous attendrai à la forge.

 

– La Falaise royale est fermée.

 

– Je n'aurai pas de peine à ouvrir une des fenêtres.

 

– J'ai peur, Jim.

 

– Vous n'aurez pas peur si vous êtes avec moi, Roddy. Je vous réponds qu'aucun fantôme ne vous fera de mal.

 

Bref, je lui donnai ma parole que je viendrais et je passai tout le reste du jour avec la plus triste mine que l'on puisse voir à un jeune garçon dans tout le Sussex.

 

C'était bien là une idée du petit Jim.

 

C'était son orgueil qui l'entraînait à cette expédition.

 

Il y allait parce qu'il n'y avait dans tout le pays aucun autre garçon pour la tenter. Mais moi je n'avais aucun orgueil de ce genre.

Je pensais absolument comme les autres et j'aurais eu plutôt l'idée de passer la nuit sous la potence de Jacob sur le canal de Ditchling que dans la maison hantée de la Falaise royale. Néanmoins, je ne pus prendre sur moi de laisser Jim aller seul.

 

Aussi, comme je viens de le dire, je rôdai autour de la maison, la figure si pâle, si défaite que ma mère me crut malade d'une indigestion de pommes vertes, et m'envoya au lit sans autre souper qu'une infusion de thé a la camomille.

 

Toute l'Angleterre était allée se coucher, car bien peu de gens pouvaient se payer le luxe de brûler une chandelle.

 

Lorsque l'horloge eut sonné dix heures et que je regardai par ma fenêtre, on ne voyait aucune lumière, excepté à l'auberge.

 

La fenêtre n'était qu'à quelques pieds du sol. Je me glissai donc au dehors.

 

Jim était au coin de la forge où il m'attendait.

 

Nous traversâmes ensemble le pré de John, nous dépassâmes la ferme de Ridden et nous ne rencontrâmes en route qu'un ou deux officiers à cheval.

 

Il soufflait un vent assez fort et la lune ne faisait que se montrer par instants, par les fentes des nuages mobiles, de sorte que notre route était tantôt éclairée d'une lumière argentée et tantôt enveloppée d'une telle obscurité que nous nous perdions parmi les ronces et les broussailles qui la bordaient.

 

Nous arrivâmes enfin à la porte à claire-voie, flanquée de deux gros piliers, qui donnait sur la route.

 

Jetant un regard à travers les barreaux, nous vîmes la longue avenue de chênes et au bout de ce tunnel de mauvais augure, la maison dont la façade apparaissait blanche pâle au clair de la lune.

 

Pour mon compte, je m'en serais tenu volontiers à ce coup d'œil, ainsi qu'à la plainte du vent de nuit qui soupirait et gémissait dans les branches.

 

Mais Jim poussa la porte et l'ouvrit.

 

Nous avançâmes en faisant craquer le gravier sous nos pas.

 

Elle nous dominait de haut, la vieille maison, avec ses nombreuses petites fenêtres qui scintillaient au clair de la lune et son filet d'eau qui l'entourait de trois côtés.

 

La porte en voûte se trouvait bien en face de nous et sur un des côtés un volet pendait à un des gonds.

 

– Nous avons de la chance, chuchota Jim. Voici une des fenêtres qui est ouverte.

 

– Ne trouvez-vous pas que nous sommes allés assez loin, Jim ? fis-je en claquant des dents.

 

– Je vous ferai la courte échelle pour entrer.

 

– Non, non, je ne veux pas entrer le premier.

 

– Alors ce sera moi.

 

Il saisit fortement le rebord de la fenêtre et bientôt y posa le genou.

 

– À présent, Roddy, tendez-moi les mains.

 

Et d'une traction, il me hissa près de lui.

 

Bientôt après, nous étions dans la maison hantée.

 

Quel son creux se fit entendre au moment où nous sautâmes sur les planches du parquet.

 

Il y eut un bruit soudain, suivi d'un écho si prolongé que nous restâmes un instant silencieux.

 

Puis Jim éclata de rire :

 

– Quel vieux tambour que cet endroit, s'écria-t-il. Allumons une lumière, Roddy, et regardons où nous sommes.

 

Il avait apporté dans sa poche une chandelle et un briquet.

 

Lorsque la flamme brilla, nous vîmes sur nos têtes une voûte en arc.

 

Tout autour de nous, de grandes étagères en bois supportaient des plats couverts de poussière.

 

C'était l'office.

 

– Je vais vous faire faire le tour, dit Jim, d'un ton gai.

 

Puis poussant la porte, il me précéda dans le vestibule.

Je me rappelle les hautes murailles lambrissées de chêne, garnies de têtes de daim, qui se projetaient en avant, ainsi qu'un unique buste blanc, dans un coin, qui me terrifia. Un grand nombre de pièces s'ouvraient sur ce vestibule.

 

Nous allâmes de l'une à l'autre.

 

Les cuisines, la distillerie, le petit salon, la salle à manger, toutes étaient pleines de cette atmosphère étouffante de poussière et de moisissure.

 

– Celle-ci, Jim, dis-je d'une voix assourdie, c'est celle où ils ont joué aux cartes, sur cette même table.

 

– Mais oui, et voici les cartes, s'écria-t-il en rejetant de côté une pièce d'étoffe brune qui couvrait quelque chose, au centre de la table.

 

Et en effet, il y avait une pile de cartes à jouer. Au moins une quarantaine de paquets à ce que je crois, qui étaient restés là depuis la partie qui avait eu un dénouement tragique, avant que je fusse né.

 

– Je me demande où va cet escalier, dit Jim.

 

– N'y montez pas, Jim, m'écriai-je en le saisissant par le bras. Il doit conduire à la chambre du meurtre.

 

– Comment le savez-vous ?

 

– Le curé disait qu'on voyait au plafond… Oh ! Jim, vous pouvez le voir même à présent.

 

Il leva la chandelle et en effet, il y avait dans le blanc du plafond une grande tache de couleur foncée.

 

– Je crois que vous avez raison, dit-il En tout cas je veux y aller voir.

 

– Ne le faites pas, Jim, m'écriai-je.

 

– Ta ! ta ! ta ! Roddy, vous pouvez rester ici, si vous avez peur. Je ne m'absenterai pas plus d'une minute. Ce n'est pas la peine d'aller à la chasse au fantôme… à moins que… Grands Dieux ! Il y a quelqu'un qui descend l'escalier.

 

Je l'entendais, moi aussi, ce pas traînant qui partait de la chambre au-dessus et qui fut suivi d'un craquement sur les marches, puis un autre pas, un autre craquement.

 

Je vis la figure de Jim. On eût dit qu'elle était sculptée dans l'ivoire. Il avait les lèvres entr'ouvertes, les yeux fixes et dirigés sur le rectangle noir que formait l'entrée de l'escalier.

 

Il levait encore la chandelle, mais il avait les doigts agités de secousses. Les ombres sautaient des murailles au plafond.

 

Quant à moi, mes genoux se dérobèrent et je me trouvai accroupi derrière Jim. Un cri s'était glacé dans ma gorge.

 

Et le pas continuait à se faire entendre de marche en marche.

 

Alors, osant à peine regarder de ce côté et pourtant ne pouvant en détourner mes yeux, je vis une silhouette se dessiner vaguement dans le coin où s'ouvrait l'escalier.

 

Il y eut un moment de silence pendant lequel je pus entendre les battements de mon pauvre cœur. Puis, quand je regardai de nouveau, le fantôme avait disparu et la lente succession des cracs, crac, recommença sur les marches de l'escalier.

 

Jim s'élança après lui et me laissa seul à demi évanoui, sous le clair de lune.

 

Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une minute après, il revenait, passait sa main sous mon bras et tantôt me portant, tantôt me traînant, il me fit sortir de la maison.

 

Ce fut seulement lorsque nous fûmes en plein air dans la fraîcheur de la nuit qu'il ouvrit la bouche.

 

– Pouvez-vous vous tenir debout, Roddy ?

 

– Oui, mais je suis tout tremblant.

 

– Et moi aussi, dit-il, en passant sa main sur son front. Je vous demande pardon, Roddy. J'ai commis une sottise en vous entraînant dans une pareille entreprise. Jamais je n'avais cru aux choses de cette sorte… mais à présent je suis convaincu.

 

– Est-ce que cela pouvait être un homme, Jim ? demandai-je reprenant courage, maintenant que j'entendais les aboiements des chiens dans les fermes.

 

– C'était un esprit, Roddy.

 

– Comment le savez-vous ?

 

– C'est que je l'ai suivi et que je l'ai vu disparaître dans la muraille aussi aisément qu'une anguille dans le sable. Eh ! Roddy, qu'avez-vous donc encore ?

 

Toutes mes terreurs m'étaient revenues ; tous mes nerfs vibraient d'épouvante.

 

– Emmenez-moi, Jim, emmenez-moi, criai-je.

 

J'avais les yeux dirigés fixement vers l'avenue.

 

Le regard de Jim suivit leur direction.

 

Sous l'ombre épaisse des chênes, quelqu'un s'avançait de notre côté.

 

– Du calme, Roddy, chuchota Jim. Cette fois, par le ciel, advienne que pourra, je vais le prendre au corps.

 

Nous nous accroupîmes et restâmes aussi immobiles que les arbres voisins.

 

Des pas lourds labouraient le gravier mobile et une grande silhouette se dressa devant nous dans l'obscurité.

 

Jim s'élança sur elle, comme un tigre.

 

– Vous, en tout cas, vous n’êtes pas un esprit, cria-t-il.

 

L'individu jeta un cri de surprise, bientôt suivi d'un grondement de rage.

 

– Qui diable ?… hurla-t-il.

Puis il ajouta :

 

– Je vous tords le cou si vous ne me lâchez pas.

 

La menace n'aurait peut-être pas décidé Jim à desserrer son étreinte, mais le son de la voix produisit cet effet.

 

– Eh quoi ! vous, mon oncle ? s'écria-t-il.

 

– Eh ! mais, je veux être béni, si ce n'est pas le petit Jim ! Et celui-là, qui est-ce ? Mais c'est le jeune monsieur Rodney Stone, aussi vrai que je suis un pêcheur en vie. Que diable faites-vous tous deux à la Falaise royale à cette heure de la nuit ?

 

Nous avions gagné ensemble le clair de la lune.

 

C'était bien le champion Harrison, avec un gros paquet sous le bras, et l'air si abasourdi que j'aurais souri si mon cœur n'était resté encore convulsé par la crainte.

 

– Nous faisions des explorations, dit Jim.

 

– Une exploration, dites-vous. Eh bien ! je ne vous crois guère capables de devenir des capitaines Cook, ni l'un ni l'autre, car je n'ai jamais vu des figures aussi semblables à des navets pelés. Eh bien, Jim, de quoi donc avez-vous peur ?

 

– Je n'ai pas peur, mon oncle, je n'ai jamais eu peur, mais les esprits sont une chose nouvelle pour moi et…

 

– Les esprits ?

 

– Je suis entré dans la Falaise royale et nous avons vu le fantôme.

 

Le champion se mit à siffler.

 

– Ah ! voilà de quoi il retourne, n'est-ce pas ? dit-il. Est-ce que vous lui avez parlé ?

 

– Il a disparu avant que je le prisse.

 

Le champion se remit à siffler.

 

– J'ai entendu dire qu'il y avait quelque chose de ce genre, là-haut, dit-il, mais c'est une affaire de laquelle je vous conseille de ne pas vous mêler. On a assez d'ennuis avec les gens de ce monde-ci, petit Jim, sans se détourner de sa route pour se créer des ennuis avec ceux de l'autre monde. Et quant au jeune Mr Rodney, si sa bonne mère lui voyait cette figure toute blanche, elle ne le laisserait plus revenir à la forge. Marchez tout doucement… Je vous reconduirai à Friar's Oak.

 

Nous avions fait environ un demi-mille, quand le champion nous rejoignit et je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il n'avait plus son paquet sous le bras. Nous étions tout près de la forge, quand Jim lui fit la question qui s'était déjà présentée à mon esprit.

 

– Qu'est-ce qui vous a amené à la Falaise royale, mon oncle ?

 

– Eh ! quand on avance en âge, dit le champion, il se présente bien des devoirs dont vos pareils n'ont aucune idée. Quand vous serez arrivés, vous aussi, à la quarantaine, vous reconnaîtrez peut-être la vérité de ce que je vous dis.

 

Ce fut là tout ce que nous pûmes tirer de lui, mais malgré ma jeunesse, j'avais entendu parler de la contrebande qui se faisait sur la côte, des ballots qu'on transportait la nuit dans des endroits déserts. En sorte que depuis ce temps-là, quand j'entendais parler d'une capture faite par les garde-côtes, je n'étais jamais tranquille tant que je n'avais pas revu sur la porte de sa forge la face joyeuse et souriante du champion.

 

III – L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS

 

Je vous ai dit quelques mots de Friar's Oak et de la vie que nous y menions.

 

Maintenant que ma mémoire me reporte à mon séjour d'autrefois, elle s'y attarderait volontiers, car chaque fil, que je tire de l'écheveau du passé, en entraîne une demi-douzaine d'autres, avec lesquels il s'était emmêlé.

 

J'hésitais entre deux partis quand j'ai commencé, en me demandant si j'avais en moi assez d'étoffe pour écrire un livre, et maintenant voilà que je crois pouvoir en faire un, rien que sur Friar's Oak et sur les gens que j'ai connus dans mon enfance.

 

Certains d'entre eux étaient rudes et balourds, je n'en doute pas : et pourtant, vus à travers le brouillard du temps, ils apparaissent tendres et aimables.

 

C'était notre bon curé Mr Jefferson qui aimait l'univers entier à l'exception de Mr Slack, le ministre baptiste de Clayton, et c'était l'excellent Mr Slack qui était un père pour tout le monde, à l'exception de Mr Jefferson, le curé de Friar's Oak.

 

C'était Mr Rudin, le réfugié royaliste français qui demeurait plus haut, sur la route de Pangdean, et qui en apprenant la nouvelle d'une victoire, avait des convulsions de joie parce que nous avions battu Bonaparte et des crises de rage parce que nous avions battu les Français, de sorte qu'après la bataille du Nil, il passa tout un jour dehors, pour donner libre cours à son plaisir, et tout un autre jour dedans, pour exhaler tout à son aise sa furie, tantôt battant des mains, tantôt trépignant.

 

Je me rappelle très bien sa personne grêle et droite, la façon délibérée dont il faisait tournoyer sa petite canne.

 

Ni le froid ni la faim n'étaient de force à l'abattre, et pourtant nous savions qu'il avait lié connaissance avec l'une et l'autre. Mais il était si fier, si grandiloquent dans ses discours, que personne n'eut osé lui offrir ni un repas, ni un manteau.

 

Je revois encore sa figure se couvrir d'une tache de rougeur sur chacune de ses pommettes osseuses, quand le boucher lui faisait présent de quelques côtes de bœuf.

 

Il ne pouvait faire autrement que d'accepter.

 

Et pourtant, tout en se dandinant et jetant par-dessus l'épaule un coup d'œil au boucher, il disait :

 

– Monsieur, j'ai un chien.

 

Ce qui n'empêchait pas que pendant la semaine suivante, c'était Mr Rudin et non son chien qui paraissait s'être arrondi.

 

Je me rappelle ensuite Mr Paterson, le fermier.

 

N'était-ce ce que vous appelleriez aujourd'hui un radical ? mais en ce temps-là, certains le traitaient de Priestleyiste, d'autres de Foxiste et presque tout le monde de traître.

 

Assurément, je trouvais à ce moment-là fort condamnable de prendre un air bougon, à chaque nouvelle d'une victoire anglaise, et quand on le brûla en effigie sous la forme d'un mannequin de paille devant la porte de sa ferme, le petit Jim et moi nous fûmes de la fête.

 

Mais nous dûmes reconnaître qu'il fit bonne figure quand il marcha à nous en habit brun, en souliers à boucles, la colère empourprant son austère figure de maître d'école.

 

Ma parole, comme il nous arrangea et comme nous fûmes empressés à nous esquiver sans bruit !

 

– Vous qui menez une vie de mensonge, dit-il, vous et vos pareils qui avez prêché la paix pendant près de deux mille ans et avez passé tout ce temps à massacrer les gens ! Si tout l'argent qu'on dépense à faire périr des Français était employé à sauver des existences anglaises, vous auriez alors le droit de brûler des chandelles à vos fenêtres. Qui êtes-vous pour venir ici insulter un homme qui observe la loi ?

 

– Nous sommes le peuple d'Angleterre, cria le jeune Mr Ovington, fils du squire tory.

 

– Vous, fainéant, qui n'êtes bon qu'à jouer aux courses, à faire battre des coqs ? Avez-vous la prétention de parler au nom du peuple d'Angleterre ? C'est un fleuve profond, puissant, silencieux, vous n'en êtes que l'écume, la pauvre et sotte mousse qui flotte à sa surface.

 

Nous le trouvâmes alors fort blâmable, mais en reportant nos regards en arrière, je me demande si nous n'avions pas nous-mêmes grand tort.

 

Et puis c'étaient les contrebandiers.

 

Ils fourmillaient dans les dunes, car depuis que le commerce régulier était devenu impossible entre la France et l'Angleterre, tout le négoce était contrebande.

 

Une nuit, j'allai sur le pré de Saint-John et, m'étant caché dans l'herbe, je comptai, dans les ténèbres, au moins soixante-dix mulets, conduits chacun par un homme, tandis qu'ils défilaient devant moi, sans plus de bruit qu'une truite dans un ruisseau.

 

Pas un de ces animaux qui ne portât ses deux quartauts d'authentique cognac français, ou son ballot de soie de Lyon ou de dentelle de Valenciennes.

 

Je connaissais leur chef, Dan Scales.

 

Je connaissais aussi Tom Kislop, l'officier monté, et je me rappelle leur rencontre de nuit.

 

– Vous battez-vous, Dan, demanda Tom.

 

– Oui, Tom. Il va falloir se battre.

 

Sur quoi, Tom tira son pistolet et brûla la cervelle de Dan.

 

– C'est malheureux d'avoir agi ainsi, dit-il plus tard, mais je savais Dan trop fort pour moi, car nous nous étions déjà mesurés avant.

 

Ce fut Tom qui paya un poète de Brighton pour composer l'épitaphe en vers qu'on plaça sur la pierre tombale, épitaphe que nous trouvâmes tous fort vraie et fort bonne et qui commençait ainsi :

 

Hélas ! avec quelle vitesse vola le plomb fatal

Qui traversa la tête du jeune homme.

Il tomba aussitôt, il rendit l'âme.

Et la mort ferma ses yeux languissants !

Il y en avait d'autres et je crois pouvoir affirmer qu'on peut encore les lire dans le cimetière de Patcham.

 

Un jour, un peu après l'époque de notre aventure à la Falaise royale, j'étais assis dans le cottage, occupé à examiner les curiosités que mon père avait fixées aux murs, et je souhaitais en paresseux que j'étais que Mr Lilly fût mort avant d'écrire sa grammaire latine, quand ma mère, qui était assise à la fenêtre, son tricot à la main, jeta un petit cri de surprise.

 

– Grands Dieux ! fit-elle, comme cette femme a l'air commun !

 

Il était si rare d'entendre ma mère exprimer une opinion défavorable sur qui que ce fût (à moins que ce ne fût sur Bonaparte) qu'en un bond je traversai la pièce et fus à la fenêtre.

 

Une chaise, attelée d'un poney, descendait lentement la rue du village et, dans la chaise, était assise la personne la plus singulièrement faite que j'eusse jamais vue.

 

Elle était de forte corpulence et avait la figure d'un rouge si foncé que son nez et ses joues prenaient une vraie teinte de pourpre.

 

Elle était coiffée d'un vaste chapeau avec une plume blanche qui se balançait.

 

De dessous les bords, deux yeux noirs effrontés regardaient au dehors avec une expression de colère et de défi, comme pour dire aux gens qu'elle faisait moins de cas d'eux qu'ils ne se souciaient d'elle.

 

Son costume consistait en une sorte de pelisse écarlate, garnie au cou de duvet de cygne. Sa main laissait aller les rênes, pendant que le poney errait d'un bord à l'autre de la route au gré de son caprice.

 

À chaque oscillation de la chaise correspondait une oscillation du grand chapeau, si bien que nous en apercevions tantôt la coiffe et tantôt le bord.

 

– Quel terrible spectacle ! s'écria ma mère.

 

– Qu'est-ce qui vous choque chez elle ?

 

– Que le ciel me pardonne si je la juge témérairement, Rodney, mais je crois que cette femme est ivre.

 

– Tiens ! fis-je. Elle a arrêté sa chaise là-haut, à la forge. Je vais vous chercher des nouvelles.

 

Et saisissant ma casquette, je m'esquivai.

 

Le champion Harrison venait de ferrer un cheval à la porte de la forge, et quand j'arrivai dans la rue, je pus le voir le sabot de l’animal sous le bras, sa râpe à la main, et agenouillé parmi les rognures blanches.

 

De la chaise, la femme faisait des signes et il la regardait d'un air d'étonnement comique.

 

Bientôt il jeta sa râpe et vint à elle, se tint debout près de la roue et hocha la tête en lui parlant.

 

De mon côté, je me faufilai dans la forge où le petit Jim achevait le fer, je regardai avec admiration son adresse au travail et l'habileté qu'il mettait à tourner les crampons.

 

Quand il eut fini, il sortit avec son fer et trouva l'inconnue en train de causer avec son oncle.

 

– Est-ce lui ? demanda-t-elle de façon que je l'entendis.

 

Le champion Harrison affirma d'un signe de tête.

 

Elle regarda Jim.

 

Jamais je ne vis dans une figure humaine des yeux aussi grands, aussi noirs, aussi remarquables.

 

Bien que je ne fusse qu'un enfant, je devinai qu'en dépit de sa face bouffie de sang, cette femme-là avait été jadis très belle.

 

Elle tendit une main, dont tous les doigts s'agitaient, comme si elle avait joué de la harpe, et elle toucha Jim à l'épaule.

 

– J'espère… j'espère que vous allez bien… balbutia-t-elle.

 

– Très bien, madame, dit Jim en promenant ses regards étonnés d'elle à son oncle.

 

– Et vous êtes heureux aussi ?

 

– Oui, madame, je vous remercie.

 

– Et vous n'aspirez à rien de plus ?

 

– Mais non, madame. J'ai tout ce qu'il me faut.

 

– Cela suffit, Jim, dit son oncle d'une voix sévère. Soufflez la forge, car le fer a besoin d'un nouveau coup de feu.

Mais il semblait que la femme avait encore quelque chose à dire, car elle marqua quelque dépit de ce qu'on le renvoyait.

 

Ses yeux étincelèrent, sa tête s'agita, pendant que le forgeron, tendant ses deux grosses mains, semblait faire de son mieux pour l'apaiser.

 

Pendant longtemps, ils causèrent à demi-voix et elle parut enfin satisfaite.

 

– À demain alors, cria-t-elle tout haut.

 

– À demain, répondit-il.

 

– Vous tiendrez votre parole, et je tiendrai la mienne, dit-elle en cinglant le dos du poney.

 

Le forgeron resta immobile, la râpe à la main, en la suivant des yeux jusqu'à ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point rouge sur la route blanche.

 

Alors, il fît demi-tour.

 

Jamais je ne lui avais vu l'air aussi grave.

 

– Jim, dit-il, c'est miss Hinton, qui est venue se fixer aux Érables, au-delà du carrefour d'Anstey. Elle s'est prise d'un caprice pour vous, Jim, et peut-être pourra-t-elle vous être utile. Je lui ai promis que vous irez par-là et que vous la verrez demain.

 

– Je n'ai pas besoin de son aide, mon oncle, et je ne tiens pas à lui rendre visite.

 

– Mais j'ai promis, Jim, et vous ne voudrez pas qu'on me prenne pour un menteur. Elle ne veut que causer avec vous, car elle mène une existence bien solitaire.

 

– De quoi veut-elle causer avec des gens de ma sorte ?

 

– Ah ! pour cela, je ne saurais le dire, mais elle a l'air d'y tenir beaucoup et les femmes ont leurs caprices. Tenez, voici le jeune maître Stone. Il ne refuserait pas d'aller voir une bonne dame, je vous le garantis, s'il croyait pouvoir améliorer son sort, en agissant ainsi.

 

– Eh bien ! mon oncle, j'irai si Roddy Stone veut venir avec moi, dit Jim.

 

– Naturellement, il ira, n'est-ce pas, maître Rodney ?

 

Je finis par donner mon consentement et je revins à la maison rapporter toutes mes nouvelles à ma mère, qui était enchantée de toute occasion de commérages.

 

Elle hocha la tête, quand elle apprit que j'irais, mais elle ne dit pas non et la chose fut entendue.

 

C'était une course de quatre bons milles, mais quand vous étiez arrivés, il vous était impossible de souhaiter une plus jolie maisonnette.

 

Partout du chèvrefeuille, des plantes grimpantes avec un porche en bois et des fenêtres à grillages.

 

Une femme à l'air commun nous ouvrit la porte :

 

– Miss Hinton ne peut pas vous recevoir, dit-elle.

– Mais c'est elle qui nous a dit de venir, dit Jim.

 

– Je n'y peux rien, s'écria la femme d'un ton rude, je vous répète qu'elle ne peut vous voir.

 

Nous restâmes indécis un instant.

 

– Peut-être pourriez-vous l'informer que je suis là, dit enfin Jim.

 

– Le lui dire, comment faire pour le lui dire, à elle qui n'entendrait pas seulement un coup de pistolet tiré à ses oreilles. Essayez de lui dire vous-même, si vous y tenez.

 

Tout en parlant, elle ouvrit une porte.

 

À l'autre bout de la pièce gisait, écroulée sur un fauteuil, une informe masse de chair avec des flots de cheveux noirs épars dans tous les sens.

 

Pour moi, j'étais si jeune que je ne savais si cela était plaisant ou affreux, mais quand je regardai Jim pour voir comment il prenait la chose, il avait la figure toute pâle, l'air écœuré.

 

– Vous n'en parlerez à personne, Roddy, dit-il.

 

– Non, excepté à ma mère.

 

– Je n'en dirai pas un mot, même à mon oncle. Je prétendrai qu'elle était malade, la pauvre dame. C'est bien assez que nous l'ayons vue dans cet état de dégradation, sans en faire un objet de propos dans le village. Cela me pèse lourdement sur le cœur.

 

– Elle était comme cela hier, Jim.

– Ah ! vraiment ? Je ne l'ai pas remarqué. Mais je sais qu'elle a de la bonté dans les yeux et dans le cœur, car j'ai vu cela pendant qu'elle me regardait. Peut-être est-ce le manque d'amis qui l'a réduite à cet état !

 

Son entrain en fut éteint pendant plusieurs jours et alors que l'impression faite en moi s'était dissipée, ses manières la firent renaître.

 

Mais ce ne devait pas être la dernière fois que la dame à la pelisse rouge reviendrait à notre souvenir.

 

Avant la fin de la semaine, de nouveau, Jim me demanda si je consentirais à retourner chez elle avec lui.

 

– Mon oncle a reçu une lettre, dit-il. Elle voudrait causer avec moi et je serai plus à mon aise, si vous m'accompagnez, Rod.

 

Pour moi, toute occasion de sortir était bienvenue, mais à mesure que nous nous approchions de la maison, je voyais fort bien que Jim se mettait l'esprit en peine à se demander si quelque chose n'irait pas encore de travers.

 

Toutefois, les craintes s'apaisèrent bientôt, car nous avions à peine fait grincer la porte du jardin que la femme parut sur le seuil du cottage et accourut à notre rencontre par l'allée.

 

Elle faisait une figure si étrange, avec sa face enflammée et souriante, enveloppée d'une sorte de mouchoir rouge, que si j'avais été seul, cette vue m'aurait fait prendre mes jambes à mon cou.

 

Jim, lui-même, s'arrêta un instant, comme s'il n'était pas très sûr de lui, mais elle nous mis bientôt à l'aise par la cordialité de ses façons.

 

– Vous êtes vraiment bien bons de venir voir une vieille femme solitaire, dit-elle, et je vous dois des excuses pour le dérangement inutile que je vous ai causé mardi. Mais vous avez été, vous-mêmes en quelque sorte la cause de mon agitation, car la pensée de votre venue m'avait excitée et la moindre émotion me jette dans une fièvre nerveuse. Mes pauvres nerfs ! Vous pouvez voir vous-mêmes ce qu'ils font de moi.

 

Tout en parlant, elle nous tendit ses mains agitées de secousses.

 

Puis, elle en passa une sous le bras de Jim et fit quelques pas dans l'allée.

 

– Il faut que vous vous fassiez connaître de moi et que je vous connaisse bien. Votre oncle et votre tante sont de très vieux amis pour moi, et bien que vous l'ayez oublié, je vous ai tenu dans mes bras, quand vous étiez tout petit. Dites-moi, mon petit homme, ajouta t-elle en s'adressant à moi, comment appelez-vous votre ami ?

 

– Le petit Jim, madame.

 

– Alors, dussiez-vous me trouver effrontée, je vous appellerai aussi petit Jim. Nous autres, vieilles gens, nous avons nos privilèges, vous savez ? Maintenant, vous allez entrer avec moi, et nous prendrons ensemble une tasse de thé.

 

Elle nous précéda dans une chambre fort coquette, la même où nous l'avions aperçue lors de notre première visite.

 

Au milieu de la pièce était une table couverte d'une nappe blanche, de brillants cristaux, de porcelaines éblouissantes.

 

Des pommes aux joues rouges étaient empilées sur un plat qui occupait le centre.

 

Une grande assiette, chargée de petits pains fumants, fut aussitôt apportée par la domestique à la figure revêche. Je vous laisse à penser si nous fîmes honneur à toutes ces excellentes choses.

 

Miss Hinton ne cessait de nous presser, de nous redemander nos tasses et de remplir nos assiettes.

 

Deux fois, pendant le repas, elle se leva de table et disparut dans une armoire qui se trouvait au bout de la pièce et chaque fois je vis la figure de Jim s'assombrir, car nous entendions un léger tintement de verre contre verre.

 

– Eh bien, voyons, mon petit homme, me dit-elle, quand la table eut été desservie, qu'est-ce que vous avez à regarder, comme cela, tout autour de vous ?

 

– C'est qu'il y a tant de jolies choses contre les murs.

 

– Et quelle de ces choses trouvez-vous la plus jolie ?

 

– Ah ! celle-ci, dis-je en montrant du doigt un portrait suspendu en face de moi.

 

Il représentait une jeune fille grande et mince, aux joues très rosées, aux yeux très tendres, à la toilette si coquette que je n'avais jamais rien vu de si parfait. Elle tenait des deux mains un bouquet de fleurs et il y en avait un second sur les planches du parquet où elle était debout.

 

– Ah ! c'est la plus jolie ? dit-elle en riant. Eh bien ! avancez-vous, nous allons lire ce qui est écrit au bas.

 

Je fis ce qu'elle me demandait et je lus : « Miss Hinton, dans son rôle de Peggy dans la Mariée de Campagne, joué à son bénéfice au théâtre de Haymarket le 14 septembre 1782. »

 

– C'est une actrice ? dis-je.

 

– Oh ! le vilain petit insolent et de quel ton il dit cela ! dit-elle. Comme si une actrice ne valait pas une autre femme ! Il n'y a pas longtemps – c'était tout juste l'autre jour – le duc de Clarence, qui pourrait parfaitement s'appeler le roi d'Angleterre, a épousé mistress Jordan, qui n'est, elle aussi, qu'une actrice. Et cette personne-ci, qui est-elle, à votre avis ?

 

Elle se plaça au-dessous du portrait, les bras croisés sur sa vaste poitrine, nous regardant tour à tour de ses gros yeux noirs.

 

– Eh bien ! avez-vous les yeux ? dit-elle enfin. C'était moi qui étais miss Polly Hinton du théâtre de Haymarket et peut-être n'avez-vous jamais entendu ce nom ?

 

Nous fûmes obligés d'avouer qu'en effet, nous l'ignorions.

 

Et ce seul mot d'actrice avait excité en nous une sensation de vague horreur, bien naturelle chez des garçons élevés à la campagne.

 

Pour nous, les acteurs formaient une classe à part, qu'il fallait désigner par allusions sans la nommer, et la colère du Tout-Puissant était suspendue sur leur tête comme un nuage chargé de foudre.

 

Et en vérité ce jugement semblait avoir reçu son exécution devant nous, quand nous considérions cette femme et ce qu'elle avait été.

 

– Eh bien, dit-elle en riant, comme une femme qui a été blessée, vous n'avez aucun motif de dire quoi que ce soit, car je lis sur votre figure ce qu'on vous aura appris à penser de moi. Tel est donc le résultat de l'éducation que vous avez reçue, Jim : mal penser de ce que vous ne comprenez pas ! J'aurais voulu que vous fussiez au théâtre ce soir-là, avec le prince Florizel et quatre ducs dans les loges, tous les beaux esprits, tous les macaronis de Londres se levant dans le parterre à mon entrée en scène. Si Lord Avon ne m'avait pas fait place dans sa voiture, je ne serais pas venue à bout de rapporter mes bouquets dans mon logement d'York Street à Westminster. Et voilà que deux petits paysans s'apprêtent à méjuger !

 

L'orgueil de Jim lui fit monter le sang aux joues, car il n'aimait pas s'entendre qualifier de jeune paysan ni même à laisser entendre qu'il fût si en retard que cela sur les grands personnages de Londres.

 

– Je n'ai jamais mis les pieds dans un théâtre, dit-il, et je ne sais rien sur ces gens-là.

 

– Ni moi non plus.

 

– Hé ! dit-elle, je ne suis pas en voix, et d'ailleurs on n'a pas ses avantages pour jouer dans une petite chambre, avec deux jeunes garçons pour tout auditoire, mais il faut que vous me voyiez en reine des Péruviens, exhortant ses compatriotes à se soulever contre les Espagnols, leurs oppresseurs.

Et à l'instant même, cette femme grossièrement tournée et boursouflée redevint une reine, la plus grandiose, la plus hautaine que vous ayez jamais pu rêver.

 

Elle s'adressa à nous dans un langage si ardent, avec des yeux si pleins d'éclairs, des gestes si impérieux de sa main blanche qu'elle nous tint fascinés, immobiles sur nos chaises.

 

Sa voix, au début, était tendre, douce et persuasive, mais elle prit de l'ampleur, du volume, à mesure qu'elle parlait d'injustice, d'indépendance, de la joie qu'il y avait à mourir pour une bonne cause, si bien qu'enfin, j'eus tous les nerfs frémissants, que je me sentis tout prêt à sortir du cottage et à donner tout de suite ma vie pour mon pays.

 

Alors, un changement se produisit en elle.

 

C'était maintenant une pauvre femme qui avait perdu son fils unique et se lamentait sur cette perte.

 

Sa voix était pleine de larmes. Son langage était si simple, si vrai que nous nous imaginions tous les deux voir le pauvre petit gisant devant nous sur le tapis et que nous étions sur le point de joindre nos paroles de pitié et de souffrances aux siennes.

 

Et alors, avant même que nos joues fussent sèches, elle redevint ce qu'elle avait été.

 

– Eh bien ! s'écria-t-elle, que dites-vous de cela ? Voilà comment j'étais au temps où Sally Siddons verdissait de jalousie au seul nom de Polly Hinton. C'est dans une belle pièce, dans Pizarro.

 

– Et qui l'a écrite ?

 

– Qui l'a écrite ? Je ne l'ai jamais su. Qu'importe qu'elle ait été écrite par celui-ci ou celui-là ? Mais il y a là quelques tirades pour celui qui connaît la façon de les débiter.

 

– Et vous ne jouez plus, madame ?

 

– Non, Jim, j'ai quitté les planches, quand… quand j'en ai eu assez. Mais mon cœur y revient quelquefois. Il me semble qu'il n'y a pas d'odeur comparable à celle des lampes à huile de la rampe et des oranges du parterre. Mais vous êtes triste, Jim.

 

– C'est que je pensais à cette pauvre femme et à son enfant.

 

– Tut ! N'y songez plus. J'aurai tôt fait de l'effacer de votre esprit. Voici miss Priscilla Boute en train dans la Partie de saute-mouton. Il faut vous figurer que la mère parle et que c'est cette effrontée petite dinde qui lui riposte.

 

Et elle se mit à jouer une pièce à deux personnages, alternant si exactement les deux intonations et les attitudes, que nous nous figurions avoir réellement deux êtres distincts devant nous, la mère, vieille dame austère, qui tenait la main en cornet acoustique et sa fille évaporée toujours en l'air.

 

Sa vaste personne se remuait avec une agilité surprenante.

 

Elle agitait la tête et faisait la moue en lançant ses répliques à la vieille personne courbée qui les recevait.

 

Jim et moi, nous ne pensions guère à nos pleurs et nous nous tenions les côtes de rire, avant qu'elle eût fini.

 

– Voilà qui va mieux, dit-elle, en souriant de nos éclats de rire. Je ne tenais pas à vous renvoyer à Friar's Oak avec des mines allongées, car peut-être on ne vous laisserait pas revenir.

 

Elle disparut dans son armoire et revint avec une bouteille et un verre qu'elle posa sur la table.

 

– Vous êtes trop jeunes pour les liqueurs fortes, dit-elle, mais cela me dessèche la bouche de parler…

 

Ce fut alors que Jim fit une chose extraordinaire. Il se leva de sa chaise et mit la main sur la bouteille en disant :

 

– N'y touchez pas.

 

Elle le regarda en face, et je crois voir encore ses yeux noirs prenant une expression plus douce sous le regard de Jim :

 

– Est-ce que je n'en goûterai pas un peu ?

 

– Je vous prie, n'y touchez pas.

 

D'un mouvement rapide, elle lui arracha la bouteille de la main et la leva de telle sorte qu'il me vint l'idée qu'elle allait la vider d'un trait. Mais elle la lança au dehors par la fenêtre ouverte et nous entendîmes le bruit que fit la bouteille en se cassant sur l'allée.

 

– Voyons, Jim, dit-elle, cela vous satisfait ? Voilà longtemps que personne ne s'inquiète si je bois ou non.

 

– Vous êtes trop bonne, trop généreuse pour boire, dit-il.

 

– Très bien ! s'écria-t-elle, je suis enchantée que vous ayez cette opinion de moi. Et cela vous rendrait-il plus heureux, Jim, que je m'abstienne de brandy ? Eh bien ! je vais vous faire une promesse, si vous m'en faites une de votre côté.

 

– De quoi s'agit-il, Miss ?

 

– Pas une goutte ne touchera mes lèvres, Jim, si vous me promettez de venir ici deux fois par semaine, quelque temps qu'il fasse, qu'il pleuve ou qu'il y ait du soleil, qu'il vente ou qu'il neige, que je puisse vous voir et causer avec vous, car vraiment il y a des moments où je me trouve bien seule.

 

La promesse fut donc faite et Jim s'y conforma très fidèlement, car bien des fois, quand j'aurais voulu l'avoir pour compagnon à la pêche ou pour tendre des pièges aux lapins, il se rappelait que c'était le jour réservé et se mettait en route pour Anstey-Cross.

 

Dans les commencements, je crois qu'elle trouva son engagement difficile à tenir et j'ai vu Jim revenir la figure sombre comme si la chose avait marché de travers.

 

Mais au bout d'un certain temps, la victoire était gagnée. L'on finit toujours par vaincre. Il suffit de combattre pour cela assez longtemps, et dans l'année qui précéda le retour de mon père, Miss Hinton était devenue une toute autre femme.

 

Ce n'étaient pas seulement ses habitudes qui étaient changées, elle avait changé elle-même, elle n'était plus la personne que j'ai décrite.

 

Au bout de douze mois, c'était une dame d'aussi belle apparence qu'on pût en voir dans le pays.

 

Jim fut plus fier de cette œuvre que d'aucune des entreprises de sa vie, mais j'étais le seul à qui il en parlât.

 

Il éprouvait à son égard cette affection que l'on ressent envers les gens à qui on a rendu service et elle lui fut fort utile de son côté, car, en l'entretenant, en lui décrivant ce qu'elle avait vu, elle lui fit perdre sa tournure de paysan du Sussex et le prépara à l'existence plus large qui l'attendait.

 

Telles étaient leurs relations à l'époque où la paix fut conclue et où mon père revint de la mer.

 

IV – LA PAIX D’AMIENS

 

Bien des femmes se mirent à genoux, bien des âmes de femme s'exhalèrent en sentiments de joie et de reconnaissance, quand, à la chute des feuilles, en 1801, arriva la nouvelle de la conclusion des préliminaires de la paix.

 

Toute l'Angleterre témoigna sa joie le jour par des pavoisements, la nuit par des illuminations.

 

Même dans notre hameau de Friar's Oak, nous déployâmes avec enthousiasme nos drapeaux, nous mimes une chandelle à chacune de nos fenêtres et une lanterne transparente, ornée d'un Grand G.R. (Georges Roi), laissa tomber sa cire au-dessus de la porte de l'auberge.

 

On était las de la guerre, car depuis huit ans, nous avions eu affaire à l'Espagne, à la France, à la Hollande, tour à tour ou réunis.

 

Tout ce que nous avions appris pendant ce temps-là, c'était que notre petite armée n'était pas de taille à lutter sur terre avec les Français, mais que notre forte marine était plus que suffisante pour les vaincre sur mer.

 

Nous avions acquis un peu de considération, dont nous avions grand besoin après la guerre avec l'Amérique, et, en outre, quelques colonies qui furent les bienvenues pour le même motif, mais notre dette avait continué à s'enfler, nos consolidés à baisser et Pitt lui-même ne savait où donner de la tête.

 

Toutefois, si nous avions su que la paix était impossible entre Napoléon et nous, que celle-ci n'était qu'un entracte entre le premier engagement et le suivant, nous aurions agi plus sensément en allant jusqu'au bout sans interruption.

 

Quoi qu'il en soit, les Français virent rentrer vingt mille bons marins que nous avions faits prisonniers et ils nous donnèrent une belle danse avec leur flottille de Boulogne et leurs flottes de débarquement avant que nous puissions les reloger sur nos pontons.

 

Mon père, tel que je me le rappelle, était un petit homme plein d'endurance et de vigueur, pas très large, mais quand même bien solide et bien charpenté.

 

Il avait la figure si hâlée qu'elle avait une teinte tirant sur le rouge des pots de fleurs, et en dépit de son âge (car il ne dépassait pas quarante ans, à l'époque dont je parle) elle était toute sillonnée de rides, plus profondes pour peu qu'il fût ému, de sorte que je l'ai vu prendre la figure d'un homme assez jeune, puis un air vieillot.

 

Il y avait surtout autour de ses yeux un réseau de rides fines, toutes naturelles chez un homme qui avait passé sa vie à les tenir demi-clos, pour résister à la fureur du vent et du mauvais temps.

 

Ces yeux-là étaient peut-être ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa physionomie. Ils avaient une très belle couleur bleu clair qui rendait plus brillante encore cette monture de couleur de rouille.

 

La nature avait du lui donner un teint très blanc, car quand il rejetait en arrière sa casquette, le haut de son front était aussi blanc que le mien, et sa chevelure coupée très ras avait la couleur du tan.

 

Ainsi qu'il le disait avec fierté, il avait servi sur le dernier de nos vaisseaux qui fut chassé de la Méditerranée en 1797 et sur le premier qui y fut rentré en 1798.

 

Il était sous les ordres de Miller, comme troisième lieutenant du Thésée, lorsque notre flotte, pareille à une meute d’ardents foxhounds lancés sous bois, volait de la Sicile à la Syrie, puis de là revenait à Naples, dans ses efforts pour retrouver la piste perdue.

 

Il avait servi avec ce même brave marin sur le Nil, où les hommes qu'il commandait ne cessèrent d'écouvillonner, de charger et d'allumer jusqu'à ce que le dernier pavillon tricolore fût tombé. Alors ils levèrent l'ancre maîtresse et tombèrent endormis, les uns sur les autres, sous les barres du cabestan.

 

Puis, devenu second lieutenant, il passa à bord d'un de ces farouches trois-ponts à la coque noircie par la poudre, aux œils-de-pont barbouillés d'écarlate, mais dont les câbles de réserve, passés par-dessous la quille et réunis par-dessus les bastingages, servaient à maintenir les membrures et qui étaient employés à porter les nouvelles dans la baie de Naples.

 

De là, pour récompenser ses services, on le fit passer comme premier lieutenant sur la frégate l’Aurore qui était chargée de couper les vivres à la ville de Gênes et il y resta jusqu'à la paix qui ne fut conclue que longtemps après.

 

Comme j'ai bien gardé le souvenir de son retour à la maison !

 

Bien qu'il y ait de cela quarante-huit ans aujourd'hui, je le vois plus distinctement que les incidents de la semaine dernière, car la mémoire du vieillard est comme des lunettes, où l'on voit nettement les objets éloignés et confusément ceux qui sont tout près.

 

Ma mère avait été prise de tremblements dès qu'arriva à nos oreilles le bruit des préliminaires, car elle savait qu'il pouvait venir aussi vite que sa lettre.

 

Elle parla peu, mais elle me rendit la vie bien triste par ses continuelles exhortations à me tenir bien propre, bien mis. Et au moindre bruit de roues, ses regards se tournaient vers la porte, et ses mains allaient lisser sa jolie chevelure noire.

 

Elle avait brodé un « Soyez le bienvenu » en lettres blanches sur fond bleu, entre deux ancres rouges ; elle le destinait à le suspendre entre les deux massifs de lauriers qui flanquaient la porte du cottage.

 

Il n'était pas encore sorti de la Méditerranée que ce travail était achevé. Tous les matins, elle allait voir s'il était monté et prêt à être accroché.

 

Mais il s'écoula un délai pénible avant la ratification de la paix et ce ne fut qu'en avril de l'année suivante qu'arriva le grand jour.

 

Il avait plu tout le matin, je m'en souviens. Une fine pluie de printemps avait fait monter de la terre brune un riche parfum et avait fouetté de sa douce chanson les noyers en bourgeons derrière notre cottage.

 

Le soleil s'était montré dans l'après-midi.

 

J'étais descendu avec ma ligne à pêche, car j'avais promis à Jim de l’accompagner au ruisseau du moulin, quand tout à coup, j'aperçus devant la porte une chaise de poste et deux chevaux fumants.

 

La portière était ouverte et j'y voyais la jupe noire de ma mère et ses petits pieds qui dépassaient. Elle avait pour ceinture deux bras vêtus de bleu et le reste de son corps disparaissait dans l'intérieur.

 

Alors je courus à la recherche de la devise. Je l'épinglai sur les massifs, ainsi que nous en étions convenus et quand ce fut fini, je vis les jupons et les pieds et les bras bleus toujours dans la même position.

 

– Voici Rod, dit enfin ma mère qui se dégagea et remit pied à terre. Roddy, mon chéri, voici votre père.

 

Je vis la figure rouge et les bons yeux bleus qui me regardaient.

 

– Ah ! Roddy, mon garçon, vous n'étiez qu'un enfant quand nous échangeâmes le dernier baiser d'adieu, mais je crois que nous aurons à vous traiter tout différemment désormais. Je suis très content, content du fond du cœur de vous revoir, mon garçon, et quant à vous, ma chérie…

 

Et les bras vêtus de bleu sortirent une seconde fois pendant que le jupon et les deux pieds obstruaient de nouveau la porte.

 

– Voilà du monde qui vient, Anson, dit ma mère en rougissant. Descendez donc et entrez avec nous.

 

Alors et soudain, nous fîmes tous deux la remarque que pendant tout ce temps-là, il n'avait remué que les bras et que l'une de ses jambes était restée posée sur le siège en face la chaise.

 

– Oh ! Anson ! Anson ! s'écria-t-elle.

 

– Peuh ! dit-il en prenant son genou entre les mains et le soulevant, ce n'est que l'os de ma jambe. On me l'a cassé dans la baie, mais le chirurgien l'a repêché, mis entre des éclisses, il est resté tout de même un peu de travers. Ah ! quel cœur tendre elle a ! Dieu me bénisse, elle est passée du rouge à la pâleur ! Vous pouvez bien voir par vous-même que ce n'est rien.

 

Tout en parlant, il sortit vivement, sautant sur une jambe et s'aidant d'une canne, il parcourut l'allée, passa sous la devise qui ornait les lauriers et de là franchit le seuil de sa demeure pour la première fois depuis cinq ans.

 

Lorsque le postillon et moi nous eûmes transporté à l'intérieur le coffre de marin et les deux sacs de voyage en toile, je le retrouvai assis dans son fauteuil près de la fenêtre, vêtu de son vieil habit bleu, déteint par les intempéries.

 

Ma mère pleurait en regardant sa pauvre jambe et il lui caressait la chevelure de sa main brunie. Il passa l'autre main autour de ma taille et m'attira près de son siège.

 

– Maintenant que nous avons la paix, je peux me reposer et me refaire jusqu'à ce que le roi Georges ait de nouveau besoin de moi, dit-il.

 

Il y avait une caronade qui roulait à la dérive sur le pont alors qu'il soufflait une brise de drisse par une grosse mer. Avant qu'on eût pu l'amarrer, elle m'avait serré contre le mât.

 

– Ah ! ah ! dit-il en jetant un regard circulaire sur les murs, voilà toutes mes vieilles curiosités, les mêmes qu'autrefois, la corne de narval de l'océan Arctique, et le poisson-soufflet des Moluques, et les avirons des Fidgi, et la gravure du Ça ira poursuivi par Lord Hotham. Et vous voilà aussi, Mary et vous Roddy, et bonne chance à la caronade à qui je dois d'être revenu dans un port aussi confortable, sans avoir à craindre un ordre d'embarquement.

 

Ma mère mit à portée de sa main sa longue pipe et son tabac, de telle sorte qu'il pût l'allumer facilement, et rester assis, portant son regard tantôt sur elle, tantôt sur moi, et recommençant ensuite comme s'il ne pouvait se rassasier de nous voir.

 

Si jeune que je fusse, je compris que c'était le moment auquel il avait rêvé pendant bien des heures de garde solitaire et que l'espérance de goûter pareille joie l'avait soutenu dans bien des instants pénibles.

 

Parfois, il touchait de sa main l'un de nous, puis l'autre.

 

Il restait ainsi immobile, l'âme trop pleine pour pouvoir parler, pendant que l'ombre se faisait peu à peu dans la petite chambre et que l'on voyait de la lumière apparaître aux fenêtres de l'auberge à travers l'obscurité.

 

Puis, quand ma mère eut allumé nos lampes, elle se mit soudain à genoux et lui aussi, mettant de son côté un genou en terre, ils s'unirent en une commune prière pour remercier Dieu de ses nombreuses faveurs.

 

Quand je me rappelle mes parents tels qu'ils étaient en ce temps-là, c'est ce moment de leur vie qui se présente avec le plus de clarté à mon esprit, c'est la douce figure de ma mère toute brillante de larmes, avec ses veux bleus dirigés vers le plafond noirci de fumée.

 

Je me rappelle comme, dans la ferveur de sa prière, mon père balançait sa pipe fumante, ce qui me faisait sourire, tout en ayant une larme aux yeux.

 

– Roddy, mon garçon, dit-il après le souper, voilà que vous commencez à devenir un homme, maintenant. J'espère que vous allez vous mettre à la mer, comme l'ont fait tous les vôtres. Vous êtes assez grand pour passer un poignard dans votre ceinture.

 

– Et me laisser sans enfant comme j'ai été sans époux ?

 

– Bah ! dit-il, nous avons encore le temps, car on tient plus à supprimer des emplois qu'à remplir ceux qui sont vacants, maintenant que la paix est venue. Mais je n'ai jamais vu, jusqu'à présent, à quoi vous a servi votre séjour à l'école, Roddy. Vous y avez passé beaucoup plus de temps que moi, mais je me crois néanmoins en mesure de vous mettre à l'épreuve. Avez-vous appris l'Histoire ?

 

– Oui, père, dis-je avec quelque confiance.

 

– Alors, combien y avait-il de vaisseaux de ligne à la bataille de Camperdown ?

 

Il hocha la tête d'un air grave, en s'apercevant que j'étais hors d'état de lui répondre.

 

– Eh bien ! il y a dans la flotte des hommes qui n'ont jamais mis les pieds à l'école et qui vous diront que nous avions sept vaisseaux de 74, sept de 64, et deux de 50 en action. Il y a sur le mur une gravure qui représente la poursuite du Ça ira. Quels sont les navires qui l'ont pris à l'abordage ?

 

Je fus encore obligé de m'avouer battu.

 

– Eh bien ! votre papa peut encore vous donner quelques leçons d'Histoire, s'écria-t-il en jetant un regard triomphant sur ma mère. Avez-vous appris la géographie ?

 

– Oui, père, dis-je, avec moins d'assurance qu'auparavant.

 

– Eh bien, quelle distance y a-t-il de Port-Mahon à Algésiras ?

 

Je ne pus que secouer la tête.

 

– Et si vous aviez Wissant à trois lieues à tribord, quel serait votre port d'Angleterre le plus rapproché ?

 

Je dus encore m'avouer battu.

 

– Ah ! je trouve que votre géographie ne vaut guère mieux que votre Histoire, dit-il. À ce compte-là, vous n'obtiendrez jamais votre certificat. Savez-vous faire une addition ? Bon ! Alors nous allons voir si vous êtes capable de faire le total de sa part de prise.

 

Tout en parlant, il jeta du côté de ma mère un regard malicieux. Elle posa son tricot et jeta un coup d'œil attentif sur lui.

 

– Vous ne m'avez jamais questionné à ce sujet, Mary ? dit-il.

 

– La Méditerranée n'est point une station qui ait de l’importance à ce point de vue, Anson. Je vous ai entendu dire que l'Atlantique est l'endroit où l'on gagne les parts de prise et la Méditerranée celle où l'on gagne de l'honneur.

 

– Dans ma dernière croisière, j'ai eu ma part de l'un et de l'autre, grâce à mon passage d'un navire de guerre sur une frégate. Eh bien ! Rodney, il y a deux livres pour cent qui me reviennent, quand les tribunaux de prise auront rendu leur arrêt. Pendant que nous tenions Masséna bloqué dans Gênes, nous avons capturé environ soixante-dix schooners, bricks, tartanes, chargés de vin, de provisions, de poudre. Lord Keith fera de son mieux pour avoir part au gâteau, mais ce seront les tribunaux de prise qui régleront l'affaire. Mettons qu'il me revienne, en moyenne, environ quatre livres par unité. Que me rapporteront les soixante-dix prises ?

 

– Deux cent quatre-vingt livres, répondis-je.

 

– Eh ! mais, Anson, c'est une fortune, s'écria ma mère en battant des mains.

 

– Encore une épreuve, Roddy, dit-il en brandissant sa pipe de mon côté. Il y avait la frégate Xébec au large de Barcelone, ayant à bord vingt mille dollars d'Espagne, ce qui fait quatre mille deux cents livres. Sa carcasse pouvait valoir autant, que me revient-il de cela ?

 

– Cent livres.

 

– Ah ! le comptable lui-même n'aurait pas fait plus vite le calcul, s'écria-t-il, enchanté. Voici encore un calcul pour vous. Nous avons passé les détroits et navigué du côté des Açores où nous avons rencontré la Sabina revenant de Maurice avec du sucre et des épices. Douze cents livres pour moi, voilà ce qu'elle m'a valu, Mary, ma chérie. Aussi vous ne salirez plus vos jolis doigts et vous n'aurez plus à vivre de privations sur ma misérable solde.

 

Ma mère avait supporté, sans laisser échapper un soupir, ces longues années d'efforts, mais maintenant qu'elle en était délivrée, elle se jeta en sanglotant au cou de mon père. Il se passa assez longtemps avant qu'il pût songer à reprendre mon examen arithmétique.

 

– Tout cela est à vos pieds, Mary, dit-il en passant vivement la main sur ses yeux. Par Georges ! ma fille, quand ma jambe sera bien remise, nous pourrons nous offrir un petit temps de séjour à Brighton, et si l'on voit sur la Steyne une toilette plus élégante que la vôtre, puissé-je ne jamais remettre les pieds sur un tillac. Mais, comment se fait-il, Rodney, que vous soyez aussi fort en calcul, alors que vous ne savez pas un mot d'Histoire ou de géographie ?

 

Je m'évertuai à lui expliquer que l'addition se fait de même façon à terre et à bord, mais qu'il n'en est pas de même de l'Histoire ou de la géographie.

 

– Eh bien, me dit-il, il ne vous faut que des chiffres pour faire un calcul, et avec cela votre intelligence naturelle peut vous suffire pour apprendre le reste. Il n'y en a pas un de nous qui n'eut couru à l'eau salée comme une petite mouette. Lord Nelson m'a promis un emploi pour vous, et c'est un homme de parole.

 

Ce fut ainsi que mon père fit sa rentrée parmi nous ; jamais garçon de mon âge n'en eut de plus tendre et de plus affectueux.

 

Bien que mes parents fussent mariés depuis fort longtemps, ils avaient, en réalité, passé très peu de temps ensemble et leur affection mutuelle était aussi ardente et aussi fraîche que celle de deux amants mariés d'hier.

 

J'ai appris depuis que l'homme de mer peut être grossier, répugnant, mais ce n'est point par mon père que je le sais, car bien qu'il eut passé par des épreuves aussi rudes qu'aucun d’eux, il était resté le même homme, patient, avec un bon sourire et une bonne plaisanterie pour tous les gens du village.

 

Il savait se mettre à l'unisson de toute société, car, d'une part, il ne se faisait pas prier pour trinquer avec le curé ou avec sir James Ovington, squire de la paroisse, et d'autre part, passait sans façon des heures entières avec mes humbles amis de la forge, le champion Harrison, petit Jim et les autres.

Il leur contait sur Nelson et ses marins des histoires telles que j'ai vu le champion joindre ses grosses mains, pendant que les yeux du petit Jim pétillaient comme du feu sous la cendre, tandis qu'il prêtait l'oreille.

 

Mon père avait été mis à la demi-solde, comme la plupart des officiers qui avaient servi pendant la guerre, et il put passer ainsi près de deux ans avec nous.

 

Je ne me souviens pas qu'il y ait eu le moindre désaccord entre lui et ma mère, excepté une fois.

 

Le hasard voulut que j'en fusse la cause, et comme il en résulta des événements importants, il faut que je vous raconte comment cela arriva.

 

Ce fut en somme le point de départ d'une série de faits qui influèrent non seulement sur ma destinée, mais sur celle de personnes bien plus considérables.

 

Le printemps de 1803 fut fort précoce.

 

Dès le milieu d'avril, les châtaigniers étaient déjà couverts de feuilles.

 

Un soir, nous étions tous à prendre le thé, quand nous entendîmes un pas lourd à notre porte.

 

C'était le facteur qui apportait une lettre pour nous.

 

– Je crois que c'est pour moi, dit ma mère.

 

En effet, l'adresse d'une très belle écriture était : « Mistress Mary Stone à Friar's Oak », et au milieu se voyait l'empreinte d'un cachet représentant un dragon ailé sur la cire rouge, de la grandeur d'une demi-couronne

 

– De qui croyez-vous qu'elle vienne, Anson ? demanda-t-elle.

 

– J'avais espéré que cela viendrait de Lord Nelson, répondit mon père. Il serait temps que le petit reçoive sa commission, mais si elle vous est adressée, cela ne peut venir de quelque personnage de bien grande importance.

 

– D'un personnage sans importance ! s'écria-t-elle, feignant d'être offensée. Vous aurez à me faire vos excuses, pour ce mot-là, monsieur, car cette lettre m'est envoyée par un personnage qui n'est autre que sir Charles Tregellis, mon propre frère.

 

Ma mère avait l'air de baisser la voix, toutes les fois qu'elle venait à parler de cet étonnant personnage qu'était son frère.

 

Elle l'avait toujours fait, autant que je puis m'en souvenir, de sorte que c'était toujours avec une sensation de profonde déférence que j'entendais prononcer ce nom-là.

 

Et ce n'était pas sans motif, car ce nom n'apparaissait jamais qu'entouré de circonstances brillantes, de détails extraordinaires.

 

Une fois, nous apprenions qu'il était à Windsor avec le roi, d'autres fois, qu'il se trouvait à Brighton avec le prince.

 

Parfois, c'était sous les traits d'un sportsman que sa réputation arrivait jusqu'à nous, comme quand son Météore battit Egham au duc de Queensberry à Newmarket ou quand il amena de Bristol Jim Belcher et le mit à la mode à Londres.

 

Mais le plus ordinairement, nous l'entendions citer comme l'ami des grands, l'arbitre des modes, le roi des dandys, l’homme qui s'habillait à la perfection.

 

Mon père, toutefois, ne parut pas transporté de la réponse triomphante que lui fit ma mère.

 

– Eh bien, qu'est ce qu'il veut ? demanda-t-il d'un ton peu aimable

 

– Je lui ai écrit, Anson. Je lui ai dit que Rodney devenait un homme. Je pensais que n'ayant ni femme, ni enfant, il serait peut-être disposé à le pousser.

 

– Nous pouvons très bien nous passer de lui. Il a louvoyé pour se tenir à distance de nous quand le temps était à l'orage, et nous n'avons pas besoin de lui, maintenant que le soleil brille.

 

– Non, vous le jugez mal, Anson, dit ma mère avec chaleur. Personne n'a meilleur cœur que Charles, mais sa vie s'écoule si doucement qu'il ne peut comprendre que d'autres aient des ennuis. Pendant toutes ces années, j'étais sûre que je n'avais qu'un mot à dire pour me faire donner tout de suite ce que j'aurais voulu.

 

– Grâce à Dieu, vous n'avez pas été réduite à vous abaisser ainsi, Mary. Je ne veux pas du tout de son aide.

 

– Mais il nous faut songer à Rodney.

 

– Rodney a de quoi remplir son coffre de marin et pourvoir à son équipement. Il ne lui faut rien de plus.

 

– Mais Charles a beaucoup de pouvoir et d'influence à Londres. Il pourrait faire connaître à Rodney tous les grands personnages. Assurément, vous ne voulez pas nuire à son avancement ?

 

– Alors, voyons ce qu'il dit, répondit mon père.

 

Et voici la lettre dont elle lui donna lecture :

 

« 14 Jermyn Street. Saint-James, 15 avril 1803.

 

« Ma chère sœur Mary,

 

« En réponse à votre lettre, je puis vous assurer que vous ne devez pas me regarder comme dépourvu de ces beaux sentiments qui font l'ornement de l'humanité.

 

« Il est vrai, depuis quelques années, absorbé comme je l'ai été par des affaires de la plus haute importance, j'ai rarement pris la plume, ce qui m'a valu, je vous assure, bien des reproches de la part des personnes les plus charmantes de votre sexe charmant.

 

« Pour le moment, je suis au lit, ayant veillé fort tard, la nuit dernière, pour offrir mes hommages à la marquise de Douvres, pendant son bal, et cette lettre vous est écrite sous ma dictée par Ambroise, mon habile coquin de valet.

 

« Je suis enchanté de recevoir des nouvelles de mon neveu Rodney (mon Dieu ! quel nom !), et comme je me mettrai en route la semaine prochaine pour rendre visite au Prince de Galles, je couperai mon voyage en deux en passant par Friar's Oak, afin de vous voir ainsi que lui.

 

« Présentez mes compliments à votre mari.

« Je suis toujours, ma chère sœur Mary,

 

« Votre frère.

 

« CHARLES TREGELLIS ».

 

– Que pensez-vous de cela ? s'écria ma mère triomphante quand elle eut achevé.

 

– Je trouve que c'est le style d'un fat, dit carrément mon père.

 

– Vous êtes trop dur pour lui, Anson. Vous aurez meilleure opinion de lui, quand vous le connaîtrez. Mais il dit qu'il sera ici la semaine prochaine, nous voici au jeudi. Nos meilleurs rideaux ne sont pas suspendus. Il n'y a pas de lavande dans les draps.

 

Et elle courut, remua, s'agita, pendant que mon père restait l'air boudeur, la main sur son menton et que je me perdais dans mon étonnement en pensant à ce parent inconnu de Londres, à ce grand personnage, et à tout ce que sa venue pourrait signifier pour nous.

V – LE BEAU TREGELLIS

 

J'étais dans ma dix-septième année et j'étais déjà tributaire du rasoir.

 

J'avais commencé à trouver quelque peu monotone la vie sans horizon du village et j'aspirais vivement à voir un peu du vaste univers qui s'étendait au-delà.

 

Ce besoin, dont je n'osais parler à personne, n'en était que plus fort, car pour peu que j'y fisse allusion, les larmes venaient aux yeux de ma mère. Mais désormais il n'y avait pas l'ombre d'un motif pour que je restasse à la maison, puisque mon père était auprès d'elle.

 

Aussi avais-je l'esprit tout occupé de la perspective que m'offrait la visite de mon oncle, et des chances qu'il y avait pour qu'il me fasse faire, enfin, mes premiers pas sur la route de la vie.

 

Ainsi que vous le pouvez penser, c'était vers la profession paternelle que se dirigeaient mes idées et mes espérances. Jamais je n'avais vu la mer s'enfler, jamais je n'avais senti sur mes lèvres le goût du sel sans éprouver en moi le frisson que donnaient à mon sang cinq générations de marins.

 

Et puis songez aux provocations qui ne cessaient de s'agiter en ces temps-là devant les yeux d'un jeune garçon habitant sur la côte.

 

Au temps de la guerre, je n'avais qu'à aller jusqu'à Wolstonbury pour apercevoir les voiles des chasse-marée et des corsaires français.

 

Plus d'une fois, j'avais entendu le grondement des canons arrivant de fort loin jusqu'à moi.

 

Puis, c'étaient des gens de mer nous racontant comment ils avaient quitté Londres et s'étaient battus avant la tombée de la nuit, ou bien, à peine sortis de Portsmouth, s'étaient trouvés bord à bord avec l’ennemi, avant même d'avoir perdu de vue le phare de Sainte-Hélène.

 

C'était l'imminence du danger qui nous réchauffait le cœur en faveur de nos marins, qui inspirait nos propos, autour des feux de l'hiver, où nous parlions de notre petit Nelson, de Cuddie Collingwood, de Johnnie Jarvis, de bien d'autres.

 

Pour nous, ce n'étaient point de grands amiraux, avec des titres, des dignités, mais de bons amis à qui nous donnions de préférence notre affection et notre estime.

 

Auriez-vous parcouru la Grande-Bretagne de long en large que vous n'y auriez pas trouvé un seul jeune garçon qui ne brûlât du désir de partir avec eux sous le pavillon à croix rouge.

 

Mais, maintenant la paix était venue, et les flottes, qui avaient balayé le canal de la Méditerranée, étaient immobiles et désarmées dans nos ports.

 

Il y avait moins d'occasions pour attirer nos imaginations du côté de la mer.

 

Désormais, c'était à Londres que je pensais le jour, de Londres que je rêvais la nuit, l'immense cité, séjour des savants et des puissants, d'où venaient ce flot incessant de voitures, ces foules de piétons poudreux qui défilaient sans interruption devant notre fenêtre.

 

Ce fut uniquement cet aspect de la vie qui se présenta le premier à moi.

 

Aussi, étant tout jeune garçon, je me figurais d'ordinaire la cité comme une écurie gigantesque où fourmillaient les voitures, et d'où elles partaient en un flot ininterrompu sur les routes de la campagne.

 

Mais ensuite, le champion Harrison m'apprit que là habitaient les gens de sports athlétiques. Mon père me dit que là vivaient les chefs de la marine ; ma mère que c'était là que vivaient son frère et les amis des grands personnages.

 

Aussi, en arrivai-je à être dévoré d'impatience de voir les merveilles de ce cœur de l'Angleterre.

 

Cette venue de mon oncle, c'était donc la lumière se frayant passage à travers les ténèbres et pourtant, j'osais à peine espérer qu'il consentirait à m'introduire, avec lui, dans ces sphères supérieures où il vivait.

 

Toutefois, ma mère avait tant de confiance en la bonté naturelle de mon oncle, ou dans son éloquence à elle, qu'elle avait déjà commencé en secret à faire des préparatifs pour mon départ.

 

Mais si la vie mesquine que je menais au village pesait à mon esprit léger, elle était un véritable supplice pour le caractère vif et ardent du petit Jim.

 

Quelques jours seulement après l'arrivée de la lettre de mon oncle, nous allâmes faire un tour sur les dunes, et ce fut alors que je pus entrevoir l'amertume qu'il avait au cœur.

 

– Qu'est-ce que je puis faire ici, Rodney ? Je forge un fer à cheval, je le courbe, je le rogne, je relève les bouts, j'y perce cinq trous et puis c'est fini. Alors, ça recommence et ça recommence encore. Je tire le soufflet, j'entretiens le foyer ; je lime un sabot ou deux et voilà la besogne de la journée terminée et les jours succèdent aux jours, sans le moindre changement. N'est-ce donc que pour cela, dites-moi, que je suis venu au monde ?

 

Je le regardai, je considérai sa fière figure d'aigle, sa haute taille, ses membres musculeux et je me demandai s'il y avait dans tout le pays, un homme plus beau, un homme mieux bâti.

 

– L'armée ou la marine, voilà votre vraie place, Jim.

 

– Voilà qui est fort bien, s'écria-t-il. Si vous entrez dans la marine comme vous le ferez probablement, ce sera avec le rang d'officier et vous n'y aurez qu'à commander. Tandis que moi, si j'y entre, ce sera comme quelqu'un qui est né pour obéir.

 

– Un officier reçoit les ordres de ceux qui sont placés au-dessus de lui.

 

– Mais un officier n'a pas le fouet suspendu sur sa tête. J'ai vu ici à l'auberge un pauvre diable, il y a de cela quelques années. Il nous a montré, dans la salle commune, son dos tout découpé par le fouet du contremaître.

 

– Qui l'a commandé ? ai-je demandé.

 

– Le capitaine, répondit-il.

 

– Et qu'auriez-vous eu si vous l'aviez tué sur le coup ?

 

– La vergue, dit-il.

 

– Eh bien, si j'avais été à votre place, j'aurais préféré cela, ai-je dit.

 

Et c'était la vérité.

 

– Ce n'est pas ma faute, Rod, j'ai dans le cœur quelque chose qui fait aussi bien partie de moi que ma main, et qui m'oblige à parler franchement.

 

– Je le sais, vous êtes aussi fier que Lucifer.

 

– Je suis né ainsi, Roddy et je ne puis être autrement. La vie me serait plus aisée si je le pouvais. J'ai été fait pour être mon propre maître et il n’y a qu'un endroit au monde où je puisse espérer l'être.

 

– Quel est-il, Jim ?

 

– C'est Londres. Miss Hinton m'en a tant parlé, que je me sens capable d'y trouver mon chemin d'un bout à l'autre. Elle se plaît à en parler, autant que moi à l'entendre. J'ai tout le plan dans ma tête. Je vois en quelque sorte où sont les théâtres, dans quel sens coule le fleuve, où se trouve l'habitation du roi, où se trouve celle du Prince et le quartier qu'habitent les combattants. Je pourrais me faire un nom à Londres.

 

– Comment ?

 

– Peu importe, Rod. Cela je pourrai le faire et je le ferai aussi. « Attendez, me dit mon oncle, attendez, et tout s'arrangera pour vous. » Voilà ce qu'il dit tout le temps et ce que répète mon oncle. Mais pourquoi attendre ? Mon Roddy, je ne resterai pas plus longtemps dans ce petit village à me ronger le cœur. Je laisserai mon tablier derrière moi. J'irai chercher fortune à Londres et quand je reviendrai à Friar's Oak, ce sera dans l'équipage de ce gentleman que voilà.

 

Tout en parlant, il étendit la main vers une voiture de couleur cramoisie qui arrivait par la route de Londres, traînée par deux juments baies attelées en tandem.

 

Les rênes et les harnais étaient de couleur faon clair. Le gentleman qui conduisait portait un costume assorti à cette teinte et derrière lui se tenait un valet en livrée de couleur foncée.

 

L'équipage fila devant nous en soulevant un nuage de poussière et je ne pus apercevoir qu'au vol la belle et pâle figure du maître, ainsi que les traits bruns et recroquevillés du domestique.

 

Je n'aurais pas pensé à eux une minute de plus, si au moment où nous revînmes dans le village, nous n'avions pas aperçu de nouveau la voiture. Elle était arrêtée devant l'auberge et les palefreniers s'occupaient à dételer les chevaux.

 

– Jim, m'écriai-je, je crois que c'est mon oncle.

 

Et je m'élançai, de toute la vitesse de mes jambes, dans la direction de la maison.

 

Le domestique à figure brune était debout devant la porte. Il tenait un coussin sur lequel était étendu un petit chien de manchon à la fourrure soyeuse.

 

– Vous m'excuserez, mon jeune homme, dit-il de sa voix la plus douce, la plus engageante, mais me trompé-je en supposant que c'est ici l'habitation du lieutenant Stone. En ce cas, vous m'obligerez beaucoup en voulant bien transmettre à Mistress Stone ce billet que son frère, sir Charles Tregellis, vient de confier à mes soins.

 

Je fus complètement abasourdi par les fioritures du langage de cet homme ; cela ressemblait si peu à tout ce que j'avais entendu !

 

Il avait la figure ratatinée, de petits yeux noirs très fureteurs, dont il se servit en un instant, pour prendre mesure, de moi, de la maison et de ma mère dont la figure étonnée se voyait à la fenêtre.

 

Mes parents étaient réunis au salon ; ma mère nous lut le billet qui était ainsi conçu :

 

« Ma chère Mary,

 

« J'ai fait halte à l'auberge, parce que je suis quelque peu ravagé par la poussière de vos routes du Sussex.

 

« Un bain à la lavande me remettra sans doute dans un état convenable pour présenter mes compliments à une dame.

 

« En attendant, je vous envoie Fidelio en otage.

 

« Je vous prie de lui donner une demi-pinte de lait un peu chaud, où vous aurez mis six gouttes de bon brandy.

 

« Jamais il n'exista une créature plus aimante ou plus fidèle.

 

« Toujours à toi.

 

« CHARLES »

– Qu'il entre, qu'il entre ! s'écria mon père avec un empressement cordial et en courant à la porte. Entrez donc, Mr Fidelio. Chacun a son goût. Six gouttes à la demi-pinte, ça me fait l'effet d'humecter coupablement un grog. Mais puisque vous l'aimez ainsi, vous l'aurez ainsi.

 

Un sourire se dessina sur la figure brune du domestique, mais ses traits reprirent aussitôt le masque impassible du serviteur attentif et respectueux.

 

– Monsieur, vous commettez une légère méprise, si vous me permettez de m'exprimer ainsi. Je me nomme Ambroise et j'ai l'honneur d'être le domestique de Sir Charles Tregellis. Pour Fidelio, il est là sur ce coussin.

 

– Ah ! c'est le chien, s'écria mon père écœuré. Posez moi ça par terre à côté du feu. Pourquoi lui faut-il du brandy quand tant de chrétiens doivent s'en priver ?

 

– Chut ! Anson, dit ma mère, en prenant le coussin. Vous direz à Sir Charles qu'on se conformera à ses désirs et que nous sommes prêts à le recevoir dès qu'il jugera à propos de venir.

 

L'homme s'éloigna d'un pas silencieux et rapide, mais il revint bientôt portant un panier plat de couleur brune.

 

– C'est le repas, Madame. Voulez-vous me permettre de mettre la table ? Sir Charles a pour habitude de goûter à certains plats et de boire certains vins, de sorte que nous ne manquons pas de les apporter quand nous allons en visite.

 

Il ouvrit le panier et, en une minute, la table fut couverte de verreries et d'argenteries éblouissantes et garnie de plats appétissants.

 

Il disposait tout cela si vite, si adroitement que mon père fut aussi charmé que moi de le voir faire.

 

– Vous auriez fait un fameux matelot de hune, si vous avez le cœur aussi solide que les doigts agiles, dit mon père. N'avez-vous jamais désiré l'honneur de servir votre pays ?

 

– Mon honneur, Monsieur, c'est de servir sir Charles Tregellis et je ne désire point avoir d'autre maître, répondit-il. Mais je vais à l'auberge chercher son nécessaire de toilette, et alors tout sera prêt.

 

Il revint porteur d'une grande caisse aux montures d'argent qu'il tenait sous le bras, et il était suivi à quelque distance par le gentleman dont l'arrivée avait produit tous ces embarras.

 

La première impression, que fit sur moi mon oncle en entrant dans la chambre, fut que l'un de ses yeux était enflé de façon à avoir le volume d'une pomme.

 

Je perdis la respiration à la vue de cet œil monstrueux, étincelant. Mais bientôt, je m'aperçus qu'il avait placé par-devant un verre rond qui le grossissait de cette manière.

 

Il nous regarda l'un après l'autre, puis, il s'inclina bien gracieusement devant ma mère et lui donna un baiser sur la joue.

 

– Vous me permettrez de vous faire mes compliments, ma chère Mary, dit-il de la voix la plus douce, la plus fondante que j'aie jamais entendue. Je puis vous assurer que l'air de la campagne vous a traitée d'une façon merveilleusement favorable et que je serais fier de voir ma jolie sœur sur le Mail… Je suis votre serviteur, Monsieur, dit-il en tendant la main à mon père. Pas plus tard que la semaine dernière, j'ai eu l'honneur de dîner avec mon ami Lord Saint-Vincent, et j'ai profité de l'occasion pour citer votre nom. Je puis vous dire qu'on en a gardé le souvenir à l'Amirauté, Monsieur, et j'espère qu'on ne tardera pas à vous revoir sur la poupe d'un vaisseau de soixante et quatorze où vous serez le maître… Ainsi donc, voici mon neveu ?

 

Il mit les mains sur mes épaules, d'un geste plein de bienveillance, et me considéra des pieds à la tête.

 

– Quel âge avez-vous, neveu ? demanda-t-il.

 

– Dix-sept ans.

 

– Vous paraissez plus âgé. On vous en donnerait dix-huit, au moins. Je le trouve très passable, Mary, tout à fait passable. Il lui manque le bel air, la tournure, nous n'avons pas le mot propre dans notre rude langue anglaise, mais il se porte aussi bien qu'une haie en fleurs au mois de mai.

 

Ainsi, moins d'une minute après son entrée, il s'était mis en bons termes avec chacun de nous, et cela avec tant de grâce, tant d'aisance qu'on eût dit qu'il nous fréquentait tous depuis des années.

 

Je pus l'examiner à loisir, tandis qu'il restait debout sur le tapis du foyer, entre ma mère et mon père.

 

Il était de très haute taille, avec des épaules bien faites, la taille mince, les hanches larges, de belles jambes, les mains et les pieds, les plus petits du monde. Il avait la figure pâle, de beaux traits, le menton saillant, le nez très aquilin, de grands yeux bleus au regard fixe, dans lesquels se voyait constamment un éclair de malice.

 

Il portait un habit d'un brun foncé dont le collet montait jusqu'à ses oreilles et dont les basques lui allaient jusqu'aux genoux.

 

Ses culottes noires et ses bas de soie finissaient par des souliers pointus bien petits et si bien vernis, qu'à chaque mouvement ils brillaient.

 

Son gilet était de velours noir, ouvert en haut de manière à montrer un devant de chemise brodé que surmontait une cravate, large, blanche, plate, qui l'obligeait à tenir sans cesse le cou tendu.

 

Il avait une allure dégagée, avec un pouce dans l'entournure et deux doigts de l'autre main dans une autre poche du gilet.

 

En l'examinant, j'eus un mouvement de fierté à penser que cet homme, aux manières si aisées et si dominatrices, était mon proche parent et je pus lire la même pensée dans l'expression des regards de ma mère, tandis qu'elle les tournait vers lui.

 

Pendant tout ce temps-là, Ambroise était resté près de la porte, immobile comme une statue, à costume sombre, à figure de bronze, tenant toujours sous le bras la caisse à monture d'argent. Il fit alors quelques pas dans la chambre.

 

– Vous conduirai-je à votre chambre à coucher, Sir Charles ? demanda-t-il.

 

– Ah ! excusez-moi, ma chère Mary, s'écria mon oncle, je suis assez vieille mode pour avoir des principes… ce qui est, je l'avoue, un anachronisme en ce siècle de laisser-aller. L'un d'eux est de ne jamais perdre de vue ma batterie de toilette, quand je suis en voyage. J'aurais grand peine à oublier le supplice que j'ai enduré, il y a quelques années, pour avoir négligé cette précaution. Je rendrai justice à Ambroise, en reconnaissant que c'était avant qu'il se chargeât de mes affaires. Je fus contraint de porter deux jours de suite les mêmes manchettes. Le troisième, mon gaillard fut si ému de ma situation qu'il fondit en larmes et produisit une paire qu'il m'avait dérobée.

 

Il avait l’air fort grave en disant cela, mais la lueur brillait pétillante dans ses yeux.

 

Il tendit sa tabatière ouverte à mon père, tandis qu'Ambroise suivait ma mère hors de la pièce.

 

– Vous prenez rang dans une illustre société, en plongeant là votre pouce et votre index, dit-il.

 

– Vraiment, Monsieur ? dit mon père brièvement.

 

– Ma tabatière est à votre service puisque nous sommes apparentés par le mariage. Vous en disposerez aussi librement, neveu, et je vous prie de prendre une prise, c'est la preuve la plus convaincante que je puisse donner de mon bon vouloir. En dehors de nous, il n'y a, je crois, que quatre personnes qui y aient eu accès, le Prince, naturellement, Mr Pitt, Mr Otto l'ambassadeur de France, et lord Hawkesbury. J'ai pensé parfois que j'avais été un peu trop empressé pour Lord Hawkesbury.

 

– Je suis immensément touché de cet honneur, Monsieur, dit mon père en regardant d'un air méfiant par-dessous ses sourcils en broussaille, car devant cette physionomie grave et ces yeux pétillants de malice on ne savait trop a quoi s'en tenir.

 

– Une femme peut offrir son amour, monsieur, dit mon oncle, un homme a sa tabatière à offrir ; ni l'un ni l'autre ne doivent s'offrir à la légère. C'est une faute contre le goût, j'irai même jusqu'à dire contre les bonnes mœurs. L'autre jour, pas plus tard, comme j'étais installé chez Wattier, ayant près de moi, sur ma table, tout ouverte ma tabatière de macouba premier choix, un évêque irlandais y fourra ses doigts impudents : « Garçon, m'écriai-je, ma tabatière a été salie. Faites-la disparaître. » L'individu n'avait pas l'intention de m'offenser vous le pensez bien, mais cette classe de la société doit être tenue à la distance convenable.

 

– Un évêque ! s'écria mon père, vous marquez bien haut votre ligne de démarcation.

 

– Oui, Monsieur, dit mon oncle, je ne saurais désirer une meilleure épitaphe sur ma tombe.

 

Pendant ce temps, ma mère était descendue et l’on se mit à table.

 

– Vous excuserez, Mary, l'impolitesse que j'ai l'air de commettre en apportant avec moi mes provisions. Abernethy m'a pris sous sa direction et je suis tenu de me dérober à vos excellentes cuisines de campagne. Un peu de vin blanc et un poulet froid, voilà à quoi se réduit la chiche nourriture que me permet cet Écossais.

 

– Il ferait bon vous avoir dans le service de blocus, quand les vents levantins soufflent en force, dit mon père. Du porc salé et des biscuits pleins de vers avec une côte de mouton de Barbarie bien dure, quand arrivent les transports. Vous seriez alors à votre régime de jeûne.

 

Aussitôt mon oncle se mit à faire des questions sur le service à la mer.

 

Pendant tout le repas, mon père lui donna des détails sur le Nil, sur le blocus de Toulon, sur le siège de Gênes, sur tout ce qu'il avait vu et fait. Mais pour peu qu'il hésitât sur le choix d'un mot, mon oncle le lui suggérait aussitôt et il n'était pas aisé de voir lequel des deux s'entendait le mieux à l’affaire.

 

– Non, je ne lis pas ou je lis très peu, dit-il quand mon père eut exprimé son étonnement de le voir si bien au fait. La vérité est que je ne saurais prendre un imprimé sans y trouver une allusion à moi : « Sir Ch. T. fait ceci » ou « Sir Ch. T. dit cela ». Aussi, ai-je cessé de m'en occuper. Mais, quand on est dans ma situation, les connaissances vous viennent d'elles-mêmes. Dans la matinée, c'est le duc d'York qui me parle de l'armée. Dans l'après-midi, c'est Lord Spencer qui cause avec moi de la marine, ou bien Dundas me dit tout bas ce qui se passe dans le cabinet, en sorte que je n'ai guère besoin du Times ou du Morning-Chronicle.

 

Cela l'entraîna à parler du grand monde de Londres, à donner à mon père des détails sur les hommes qui étaient ses chefs à l'Amirauté, à ma mère, des détails sur les belles de la ville, sur les grandes dames de chez Almack.

 

Il s'exprimait toujours dans le même langage fantaisiste, si bien qu'on ne savait s'il fallait rire ou le prendre au sérieux. Je crois qu'il était flatté de l'impression qu'il nous produisait en nous tenant suspendus à ses lèvres.

 

Il avait sur certains une opinion favorable, défavorable sur d'autres, mais il ne se cachait nullement de dire que le personnage le plus élevé dans son estime, celui qui devait servir de mesure pour tous, n'était autre que sir Charles Tregellis en personne.

 

– Quant au roi, dit-il, je suis l'ami de la famille, cela s'entend, et même avec vous, je ne saurais parler en toute franchise, étant avec lui sur le pied d'une intimité confidentielle.

 

– Que Dieu le bénisse et le garde de tout mal ! s'écria mon père.

 

– On est charmé de vous entendre parler ainsi, dit mon oncle. Il faut venir à la campagne pour trouver le loyalisme sincère, car a la ville, ce qui est le plus en faveur, c'est la raillerie narquoise et maligne. Le Roi m'est reconnaissant du soin que je me suis toujours donné pour son fils. Il aime à se dire que le Prince a dans son entourage un homme de goût.

 

– Et le Prince, demanda ma mère, a-t-il bonne tournure ?

 

– C'est un homme fort bien fait. De loin, on l'a pris pour moi. Et il n'est pas dépourvu de goût dans l'habillement, bien qu'il ne tarde pas à tomber dans la négligence, si je reste longtemps loin de lui. Je parie que demain, il aura une tache de graisse sur son habit.

 

À ce moment-là, nous étions tous assis devant le feu, car la soirée était devenue d'un froid glacial.

 

La lampe était allumée, ainsi que la pipe de mon père.

 

– Je suppose, dit-il, que c'est votre première visite à Friar's Oak ?

 

La physionomie de mon oncle prit aussitôt une expression de gravité sévère.

 

– C'est ma première visite depuis bien des années, dit-il. La dernière fois que j'y vins, je n'avais que vingt et un ans. Il est peu probable que j'en perde le souvenir.

 

Je savais qu'il parlait de sa visite à la Falaise royale à l'époque de l'assassinat et je vis à la figure de ma mère qu'elle savait aussi de quoi il s'agissait. Mais mon père n'avait jamais entendu parler de l'affaire, ou bien il l'avait oubliée.

 

– Vous étiez-vous installé à l'auberge ?

 

– J'étais descendu chez l'infortuné Lord Avon. C'était à l'époque où il fut accusé d'avoir égorgé son frère cadet et où il s'enfuit du pays.

 

Nous gardâmes tous le silence.

 

Mon oncle resta le menton appuyé sur sa main, regardant le feu, d'un air pensif.

 

Je n'ai aujourd'hui encore qu'à fermer les yeux pour le revoir, sa fière et belle figure illuminée par la flamme, pour revoir aussi mon bon père, bien fâché d'avoir réveillé un souvenir aussi terrible et lui lançant de petits coups d'œil entre les bouffées de sa pipe.

 

– Je crois pouvoir dire, reprit enfin mon oncle, qu'il vous est certainement arrivé de perdre, par une bataille, par un naufrage, un camarade bien cher et de rester longtemps sans penser à lui, sous l'influence journalière de la vie, et puis de voir son souvenir se réveiller soudain, par un mot, par un détail qui vous reporte au passé, et alors vous trouvez votre chagrin tout aussi cuisant qu'au premier jour de votre perte.

 

Mon père approuva d'un signe de tête.

 

– Il en est pour moi ainsi ce soir. Jamais je ne me suis lié d'amitié entière avec aucun homme – je ne parle pas des femmes – si ce n'est cette fois-là. Lord Avon et moi, nous étions à peu près du même âge. il était peut-être mon aîné de quelques années, mais nos goûts, nos idées, nos caractères étaient analogues, si ce n'est qu'il avait un certain air de fierté que je n'ai jamais trouvé chez aucun autre. En laissant de côté les petites faiblesses d'un jeune homme riche et à la mode, les indiscrétions d'une jeunesse dorée, j'aurais pu jurer qu'il était aussi honnête qu'aucun des hommes que j'aie jamais connus.

 

– Alors comment est-il arrivé à commettre un tel crime ! demanda mon père.

 

Mon oncle hocha ta tête.

 

– Bien des fois, je me suis fait cette question et ce soir elle se présente plus nettement que jamais à mon esprit.

 

Toute légèreté avait disparu de ses manières et il était devenu soudain un homme mélancolique et sérieux.

 

– Est-il certain qu'il l’a commis, Charles ? demanda ma mère.

 

Mon oncle haussa les épaules.

 

– Je voudrais parfois penser qu'il n'en fût pas ainsi. Je crus parfois que ce fut son orgueil même, exaspéré jusqu'à la rage, qui l'y poussa. Vous avez entendu raconter comment il renvoya la somme que nous avions perdue.

 

– Non, répondit mon père, je n'en ai jamais entendu parler.

 

– Maintenant, c'est une bien vieille histoire, quoique nous n'ayons jamais su comment elle se termina.

 

« Nous avions joué tous les quatre, pendant deux jours, Lord Avon, son frère, le capitaine Barrington, Sir Lothian Hume et moi.

 

« Je savais peu de choses du capitaine, sinon qu'il ne jouissait pas de la meilleure réputation et qu'il était presque entièrement aux mains des prêteurs juifs.

 

« Sir Lothian s'est acquis depuis un renom déshonorant – c'est même Sir Lothian qui a tué Lord Carton d'une balle, dans l'affaire de Chalk Farm – mais à cette époque-là, il n'y avait rien à lui reprocher.

 

« Le plus âgé de nous n'avait que vingt-quatre ans, et nous jouâmes sans interruption, comme je l'ai dit, jusqu'à ce que le capitaine eut gagné tout l’argent sur table. Nous étions tous entamés, mais notre hôte l'était encore beaucoup plus que nous.

 

« Cette nuit-là, je vais vous dire des choses qu'il me serait pénible de répéter devant un tribunal, je me sentais agité hors d'état de dormir, ainsi que cela arrive quelquefois.

 

« Mon esprit se reportait sur le hasard des cartes. Je ne faisais que me tourner, me retourner, lorsque soudain, un grand cri arriva à mon oreille, suivi d'un second cri plus fort encore, et qui venait du côté de la chambre occupée par le capitaine Barrington.

 

« Cinq minutes plus tard, j'entendis un bruit de pas dans le corridor.

 

« Sans allumer de lumière, j'ouvris ma porte et je jetai un regard au dehors, croyant que quelqu'un s'était trouvé mal. C'était Lord Avon qui se dirigeait vers moi.

 

« D'une main, il tenait une chandelle dégoûtante. De l'autre, il portait un sac de voyage dont le contenu rendait un son métallique.

 

« Sa figure était décomposée, bouleversée à tel point que ma question se glaça sur mes lèvres.

 

« Avant que je pusse la formuler, il rentra dans sa chambre et ferma sa porte sans bruit.

 

« Le lendemain, en me réveillant, je le trouvai près de mon lit.

 

« – Charles, dit-il, je ne puis supporter l'idée que vous ayez perdu cet argent chez moi. Vous le trouverez sur cette table.

 

« Vainement je répondis par des éclats de rire à sa délicatesse exagérée. Vainement je lui déclarai que si j'avais gagné, j'aurais ramassé mon argent, de sorte qu'on pouvait trouver étrange que je n'eusse point le droit de payer après avoir perdu.

 

« – Ni moi ni mon frère, nous n'y toucherons, dit-il. L'argent est là. Vous pourrez, en faire ce que vous voudrez.

 

« Il ne voulut entendre aucune raison et s'élança comme un fou hors de la chambre. Mais peut-être ces détails vous sont-ils connus et Dieu sait comme ils me sont pénibles à rappeler.

 

Mon père restait immobile, les yeux fixes, oubliant la pipe fumante qu'il tenait à la main.

 

– Je vous en prie, Monsieur, dit-il, apprenez-nous le reste.

 

– Eh bien ! soit. J'avais achevé ma toilette en une heure, a peu près, car en ce temps-là, j'étais moins exigeant qu'aujourd'hui et je me retrouvais avec sir Lothian Hume au déjeuner. Il avait été témoin de la même scène que moi. Il avait hâte de voir le capitaine Barrington et de s'enquérir pourquoi il avait chargé son frère de nous restituer l'argent. Nous discutions de l'affaire, quand tout à coup, je levai les yeux au plafond et je vis, je vis…

 

Mon oncle était devenu très pâle tant ce souvenir était distinct. Il passa la main sur ses yeux.

 

« Le plafond était d'un rouge cramoisi, dit-il en frissonnant, et çà et là des fentes noires et de chacune de ces fentes… Mais voilà qui vous donnerait des rêves, Mary. Je me bornerai à dire que je m'élançai dans l'escalier qui conduisait directement à la chambre du capitaine. Nous l'y trouvâmes gisant, la gorge coupée si largement qu'on voyait la blancheur de l'os. Un couteau de chasse se trouvait dans la chambre. Il appartenait à Lord Avon. On trouva dans les doigts crispés du mort une manchette brodée. Elle appartenait à Lord Avon. On trouva dans le foyer quelques papiers charbonnés. Ces papiers appartenaient à Lord Avon. Ô mon pauvre ami ! à quel degré de folie avez-vous dû arriver pour commettre une pareille action ?

 

– Et qu'a dit Lord Avon ? s'écria mon père.

 

– Il ne dit rien. Il allait et venait comme un somnambule, les yeux pleins d'horreur. Personne n'osa l'arrêter, jusqu'au moment où se ferait une enquête en due forme. Mais quand le tribunal du Coroner eut rendu contre lui un verdict de meurtre volontaire, le constable vint pour lui notifier son arrestation.

 

« On ne le trouva pas. Il avait fui.

 

« Le bruit courut qu'on l'avait vu la semaine suivante à Westminster, puis qu'il avait pu gagner l'Amérique, mais on ne sait rien de plus et ce sera un beau jour pour Sir Lothian Hume que celui où on pourra prouver son décès, car il est son plus proche parent, et jusqu'à ce jour, il ne peut jouir ni du titre ni du domaine.

 

Le récit de cette sombre histoire avait jeté sur nous un froid glacial.

 

Mon oncle tendit ses mains vers la flamme du foyer et je remarquai qu'elles étaient aussi blanches que ses manchettes.

 

– Je ne sais ce qu'est maintenant la Falaise royale, dit-il d'un air pensif. Ce n'était point un joyeux séjour, même avant que cette affaire le rendît plus sombre encore. Jamais scène ne fut mieux préparée pour une telle tragédie. Mais dix-sept ans se sont passés et peut-être même que ce terrible plafond…

 

– Il porte toujours la tache, dis-je.

 

Je ne saurais dire lequel de nous trois fut le plus étonné, car ma mère n'avait jamais rien su de nos aventures de cette fameuse nuit.

 

Ils restèrent à me regarder, les yeux immobiles de stupéfaction, à mesure que je faisais mon récit et mon cœur s'enfla d'orgueil quand mon oncle dit que nous nous étions comportés vaillamment et qu'il ne croyait pas qu'il y eut beaucoup de gens de notre âge, capables d'une attitude aussi ferme.

 

– Mais quant à ce fantôme, dit-il, ce dut être un produit de votre imagination. C'est une faculté qui nous joue des tours étranges et, bien, que j'aie les nerfs aussi solides qu'on peut les désirer, je ne pourrais répondre de ce qui m'arriverait, s'il me fallait demeurer à minuit sous ce plafond taché de sang.

 

– Mon oncle, dis-je, j'ai vu un homme aussi distinctement que je vois ce feu et j'ai entendu les claquements aussi distinctement que j'entends les pétillements des bûches. En outre, nous n'avons pu être trompés tous les deux.

 

– Il y a du vrai dans tout cela, dit-il d'un air pensif. Vous n'avez pas discerné les traits ?

 

– Il faisait trop noir.

 

– Rien qu'un individu ?

 

– La silhouette noire d'un seul.

 

– Et il a battu en retraite en montant l'escalier ?

 

– Oui.

 

– Et il a disparu dans la muraille ?

 

– Oui.

 

– Dans quelle partie de la muraille ? dit fort haut une voix derrière nous.

 

Ma mère jeta un cri. Mon père laissa tomber sa pipe sur le tapis du foyer.

 

J'avais fait demi-tour, l'haleine coupée.

 

C’était le domestique Ambroise, dont le corps disparaissait dans l’ombre de la porte, mais dont la figure brune se projetait en avant, en pleine lumière, fixant ses yeux flamboyants sur les miens.

 

– Que diable signifie cela ? s'écria mon oncle.

 

Il fût étrange de voir s'effacer cet éclair de passion du visage d'Ambroise.

 

L'expression réservée du valet la remplaça.

 

Ses yeux pétillaient encore, mais, l'un après l'autre, chacun de ses traits reprit en un instant sa froideur ordinaire.

 

– Je vous demande pardon, sir Charles, j'étais venu voir si vous aviez des ordres à me donner et je ne voulais pas interrompre le récit de ce jeune gentleman, mais je crains bien de m'y être laissé entraîner malgré moi.

 

– Je ne vous ai jamais vu manquer d'empire sur vous-même, dit mon oncle.

 

– Vous me pardonnerez certainement, sir Charles, si vous vous rappelez quelle était ma situation vis-à-vis de Lord Avon.

 

Il y avait un certain accent de dignité dans son langage. Ambroise sortit après s'être incliné.

 

– Nous devons montrer quelque condescendance, dit mon oncle, reprenant soudain son ton léger. Quand un homme s'entend à préparer une tasse de chocolat, à faire un nœud de cravate, comme Ambroise sait le faire, il a droit à quelque considération. Le fait est que le pauvre garçon était le domestique de Lord Avon, qu'il était à la Falaise royale dans la nuit fatale dont j'ai parlé et qu'il est très dévoué à son ancien maître. Mais voila que mes propos tournent au genre triste, Mary, ma sœur, et maintenant, si vous le préférez, nous reviendrons aux toilettes de la comtesse Liéven et aux commérages de Saint-James.

 

VI – SUR LE SEUIL

 

Ce soir-là, mon père m'envoya de bonne heure au lit, malgré mon vif désir de rester, car le moindre mot de cet homme attirait mon attention.

 

Sa figure, ses manières, la façon grandiose et imposante dont il faisait aller et venir ses mains blanches, son air de supériorité aisée, l'allure fantasque de ses propos, tout cela m'étonnait, m'émerveillait. Mais, ainsi que je le sus plus tard, la conversation devait rouler sur moi-même, sur mon avenir.

 

Cela fut cause qu'on m'expédia dans ma chambre, où m'arrivait tantôt la basse profonde de la voix paternelle, tantôt la voix richement timbrée de mon oncle, et aussi, de temps à autre, le doux murmure de la voix de ma mère.

 

J'avais fini par m'endormir, lorsque je fus soudain réveillé par le contact de quelque chose d'humide sur ma figure et par l'étreinte de deux bras chauds.

 

La joue de ma mère était contre la mienne.

 

J'entendais très bien la détente de ses sanglots et dans l'obscurité je sentais le frisson et le tremblement qui l'agitaient. Une faible lueur filtrait à travers les lames de la jalousie et me permettait de voir qu'elle était vêtue de blanc et que sa chevelure noire était éparse sur ses épaules.

 

– Vous ne nous oublierez pas, Roddy ? Vous ne nous oublierez pas ?

 

– Pourquoi, ma mère ? Qu'y a-t-il ?

 

– Votre oncle, Roddy… Il va vous emmener, vous enlever à nous.

 

– Quand cela, ma mère ?

 

– Demain.

 

Que Dieu me pardonne, mais mon cœur bondit de joie, tandis que le sien, qui était tout contre, se brisait de douleur.

 

– Oh ! ma mère, m'écriai-je. À Londres ?

 

– À Brighton, d'abord, pour qu'il puisse vous présenter au Prince de Galles. Le lendemain, à Londres, où vous serez en présence de ces grands personnages, où vous devrez apprendre à regarder de haut ces pauvres gens, ces simples créatures aux mœurs d'autrefois, votre père et votre mère.

 

Je la serrai dans mes bras pour la consoler, mais elle pleurait si fort que malgré l'amour-propre et l'énergie de mes dix-sept ans, et comme nous n'avons pas le tour qu'ont les femmes pour pleurer sans bruit, je pleurais avec des sanglots si bruyants que notre chagrin finit par faire place aux rires.

 

– Charles serait flatté s'il voyait quel accueil gracieux nous faisons à sa bonté, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous allez certainement le réveiller.

 

– Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis-je.

 

– Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se faire que ce soit là votre unique et plus grande chance dans la vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre votre nom mentionné parmi ceux des puissants amis de Charles. Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez entendu raconter, ce soir, à quelles suites terribles cela peut conduire.

 

– Je vous le promets, ma mère.

 

– Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy ? Vous êtes jeune et vous n'en avez pas l'habitude.

 

– Oui, ma mère.

 

– Et aussi contre les actrices, Roddy ? Et puis, vous n'ôterez point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez à votre toilette, Roddy, de manière à faire honneur à votre oncle, car c'est une des choses qui ont le plus contribué à sa réputation. Vous n'aurez qu’à vous conformer à ses conseils. Mais, s'il se présente des moments où vous ne soyez pas en rapport avec de grands personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne, car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre habit bleu, il ferait votre été repassé et rebordé. J'ai sorti vos habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec les souliers à boucles. Faites bien attention en marchant dans les rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et n'oubliez pas vos prières du soir, oh ! mon cher garçon, car l'époque des tentations approche et je ne serai plus auprès de vous pour vous encourager.

 

Ce fut ainsi que ma mère, me tenant enlacé dans ses bras bien doux et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de l'autre, afin de me préparer à l'importante épreuve qui m'attendait.

 

Mon oncle ne parut pas le lendemain au déjeuner, mais Ambroise lui prépara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans sa chambre.

 

Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il était si beau avec sa chevelure frisée, ses dents bien blanches, son monocle à effet bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux rieurs, que je ne pouvais détacher de lui mes regards.

 

– Eh bien ! mon neveu, s'écria-t-il, que dites-vous de la perspective de venir à la ville avec moi ?

 

– Je vous remercie, monsieur, dis-je, de la bienveillance et de l'intérêt que vous me témoignez.

 

– Mais il faut que vous me fassiez honneur. Mon neveu doit être des plus distingués pour être en harmonie avec tout ce qui m'entoure.

 

– C'est une bûche du meilleur bois, vous verrez, monsieur, dit mon père.

 

– Nous commencerons par en faire une bûche polie et alors, nous n'en aurons pas fini avec lui. Mon cher neveu, vous devez constamment viser à être dans le bon ton. Ce n'est pas une affaire de richesse, vous m'entendez. La richesse à elle seule ne suffit point. Price le Doré a quarante mille livres de rente, mais il s'habille d'une façon déplorable, et je vous assure qu'en le voyant arriver, l'autre jour, dans Saint-James Street, sa tournure me choqua si fort que je fus obligé d'entrer chez Vernet pour prendre un brandy à l'orange. Non, c'est une affaire de goût naturel, à quoi l'on arrive en suivant l'exemple et les avis de gens plus expérimentés que vous.

 

– Je crains, Charles, dit ma mère, que la garde-robe de Roddy ne soit d'un campagnard.

 

– Nous aurons bientôt pourvu à cela, dès que nous serons arrivés à la ville. Nous verrons ce que Stultz et Weston sont capables de faire pour lui, répondit mon oncle. Nous le tiendrons à l'écart jusqu'à ce qu'il ait quelques habits à mettre.

 

Cette façon de traiter mes meilleurs habits du dimanche amena de la rougeur aux joues de ma mère, mais mon oncle s'en aperçut à l'instant, car il avait le coup d'œil le plus prompt à remarquer les moindres bagatelles.

 

– Ces habits sont très convenables, à Friar's Oak, ma sœur Mary, dit-il. Néanmoins, vous devez comprendre qu'au Mail, ils pourraient avoir l'air rococo. Si vous le laissez entre mes mains, je me charge de régler l'affaire.

 

– Combien faut-il par an à un jeune homme, demanda mon père, pour s'habiller ?

 

– Avec de la prudence et des soins, bien entendu, un jeune homme à la mode peut y suffire avec huit cents livres par an, répondit mon oncle.

 

Je vis la figure de mon pauvre père s'allonger.

 

– Je crains, monsieur, dit-il, que Roddy soit obligé de garder ses habits faits à la campagne. Même avec l'argent de mes parts de prise…

 

– Bah ! bah ! s'écria mon oncle, je dois déjà à Weston un peu plus d'un millier de livres. Qu'est-ce que peuvent y faire quelques centaines de plus ? Si mon neveu vient avec moi, c'est à moi à m'occuper de lui. C'est une affaire entendue et je dois me refuser à toute discussion sur ce point.

 

Et il agita ses mains blanches, comme pour dissiper toute opposition. Mes parents voulurent lui adresser quelques remerciements, mais il y coupa court.

 

– À propos, puisque me voici à Friar's Oak, il y a une autre petite affaire que j'aurais à terminer, dit-il. Il y a ici, je crois, un lutteur nommé Harrison, qui aurait, à une certaine époque, été capable de détenir le championnat. En ce temps-là, le pauvre Avon et moi, nous étions ses soutiens ordinaires. Je serais enchanté de pouvoir lui dire un mot.

 

Vous pouvez penser combien je fus fier de traverser la rue du village avec mon superbe parent et de remarquer du coin de l'œil comme les gens se mettaient aux portes et aux fenêtres pour nous regarder.

 

Le champion Harrison était debout devant sa forge et il ôta son bonnet en voyant mon oncle entrer.

 

– Que Dieu me bénisse, monsieur ! Qui se serait attendu à vous voir à Friar's Oak ? Ah ! sir Charles, combien de souvenirs passés votre vue fait renaître !

 

– Je suis content de vous retrouver en bonne forme, Harrison, dit mon oncle en l'examinant des pieds à la tête. Eh ! Avec une semaine d'entraînement vous redeviendriez aussi bon qu'avant. Je suppose que vous ne pesez pas plus de deux cents à deux cent vingt livres ?

 

– Deux cent dix, sir Charles. Je suis dans la quarantaine ; mais les poumons et les membres sont en parfait état et si ma bonne femme me déliait de ma promesse, je ne serais pas longtemps à me mesurer avec les jeunes. Il parait qu'on a fait venir dernièrement de Bristol des sujets merveilleux.

 

– Oui, le jaune de Bristol a été la couleur gagnante depuis peu. Comment allez-vous, mistress Harrison ? Vous ne vous souvenez pas de moi, je pense ?

 

Elle était sortie de la maison et je remarquai que sa figure flétrie – sur laquelle une scène terrifiante de jadis avait dû imprimer sa marque – prenait une expression dure, farouche, en regardant mon oncle.

 

– Je ne me souviens que trop bien de vous, sir Charles Tregellis, dit-elle. Vous n'êtes pas venu, j'espère, aujourd'hui pour tenter de ramener mon mari dans la voie qu'il a abandonnée.

 

– Voilà comment elle est, sir Charles, dit Harrison en posant sa large main sur l'épaule de la femme. Elle a obtenu ma promesse et elle la garde. Jamais il n'y eut meilleure épouse et plus laborieuse, mais elle n'est pas, comme vous diriez, une personne propre à encourager les sports. Ça, c'est un fait.

 

– Sport ! s'écria la femme avec âpreté. C'est un charmant sport pour vous, sir Charles, qui faites agréablement vos vingt milles en voiture à travers champs avec votre panier à déjeuner et vos vins, pour retourner gaiement à Londres, à la fraîcheur du soir, avec une bataille savamment livrée comme sujet de conversation. Songez à ce que fut pour moi ce sport, quand je restais de longues heures immobile, à écouter le bruit des roues de la chaise qui me ramènerait mon mari. Certains jours, il rentrait de lui-même. À certains autres, on l'aidait à rentrer, ou bien on le transportait, et c'était uniquement grâce à ses habits que je le reconnaissais.

 

– Allons, ma femme, dit Harrison, en lui tapotant amicalement sur l'épaule. J'ai été parfois mal arrangé en mon temps, mais cela n'a jamais, été aussi grave que cela.

 

– Et passer ensuite des semaines et des semaines avec la crainte que le premier coup frappé à la porte, soit pour annoncer que l'autre est mort, que mon mari sera amené à la barre et jugé pour meurtre.

 

– Non, elle n'a pas une goutte de sportsman dans les veines, dit Harrison. Elle ne sera jamais une protectrice du sport. C'est l'affaire de Baruch le noir qui l'a rendue telle, quand nous pensions qu'il avait écopé une fois de trop. Oui, mais elle a ma parole, et jamais je ne jetterai mon chapeau par-dessus les cordes tant qu'elle ne me l'aura pas permis.

 

– Vous garderez votre chapeau sur votre tête, comme un honnête homme qui craint Dieu, John, dit sa femme en rentrant dans la maison.

 

– Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire changer de résolution, dit mon oncle. Et pourtant si vous aviez éprouvé quelque envie de goûter au sport d'autrefois, dit mon oncle, j'avais une bonne chose à vous mettre sous la main.

 

– Bah ! monsieur, cela ne sert à rien, dit Harrison, mais tout de même, je serais heureux d'en savoir quelques mots.

 

– On a découvert un bon gaillard, d'environ deux cents livres, par là-bas, du côté de Gloucester. Il se nomme Wilson et on l'a baptisé le Crabe à cause de sa façon de se battre.

 

Harrison hocha la tête.

 

– Je n'ai jamais entendu parler de lui, monsieur.

– C'est extrêmement probable, car il n'a jamais paru dans le Prize-Ring. Mais on a une haute idée de lui dans l'Ouest et il peut tenir tête a n'importe lequel des Belcher avec les gants de boxe.

 

– Ça, c'est de la boxe pour vivre, dit le forgeron.

 

– On m'a dit qu'il avait eu le dessus dans un combat privé avec Noah James du Cheshire.

 

– Il n'y a pas, monsieur, d'homme plus fort que Noah James le garde du corps, dit Harrison. Moi-même, je l'ai vu revenir à la charge cinquante fois, après avoir eu la mâchoire brisée en trois endroits. Si Wilson est capable de le battre, il ira loin.

 

– On est de cet avis dans l'Ouest et on compte le lancer sur le champion de Londres. Sir Lothian Hume est son tenant et pour finir l'histoire en quelques mots, je vous dirai qu'il me met au défi de trouver un jeune boxeur de son poids qui le vaille. Je lui ai répondu que je n'en connaissais point de jeunes, mais que j'en avais un ancien qui n'avait pas mis les pieds dans un ring depuis des années et qui était capable de faire regretter à son homme d'avoir fait le voyage de Londres.

 

« – Jeune ou vieux, ou au-dessus de trente cinq, m'a-t-il répondu, vous pouvez m'amener qui vous voudrez, ayant le poids, et je mettrai sur Wilson à deux contre un.

 

« Je l'ai pris contre des milliers de livres, tel que me voila.

 

– C'est peine perdue, Sir Charles, dit le forgeron en hochant la tête. Rien ne me serait plus agréable, mais vous avez vous-même entendu ce qu'elle disait.

 

– Eh bien ! Harrison, si vous ne voulez pas combattre, il faut tâcher de trouver un poulain qui promette. Je serai content d'avoir votre avis à ce sujet. À propos, j'occuperai la place de président à un souper de la Fantaisie, qui aura lieu à l'auberge de la « Voiture et des Chevaux » à Saint Martin's Lane, vendredi prochain. Je serai très heureux de vous avoir parmi les invités. Holà ! Qui est celui-ci ?

 

Et aussitôt, il mit son lorgnon à son œil.

 

Le petit Jim était sorti de la forge son marteau à la main. Il avait, je m'en souviens, une chemise de flanelle grise, dont le col était ouvert, et dont les manches étaient relevées.

 

Mon oncle promena sur les belles lignes de ce corps superbe un regard de connaisseur.

 

– C'est mon neveu, Sir Charles.

 

– Est-ce qu'il demeure avec vous ?

 

– Ses parents sont morts.

 

– Est-il jamais allé à Londres ?

 

– Non, Sir Charles, il est resté avec moi, depuis le temps où il n'était pas plus haut que ce marteau.

 

Mon oncle s'adressa au petit Jim.

 

– Je viens d'apprendre que vous n'êtes jamais allé à Londres, dit-il. Votre oncle vient à un souper que je donne à la Fantaisie, vendredi prochain. Vous serait-il agréable d'être des nôtres ?

 

Les yeux du petit Jim étincelèrent de plaisir.

– Je serais enchanté d'y aller, monsieur.

 

– Non, non, Jim, dit le forgeron intervenant brusquement. Je suis fâché de vous contrarier, mon garçon, mais il y a des raisons pour lesquelles je préfère vous voir rester ici avec votre tante.

 

– Bah ! Harrison, laissez donc venir le jeune homme.

 

– Non, non, Sir Charles, c'est une compagnie dangereuse pour un luron de sa sorte. II y a de l'ouvrage de reste pour lui, quand je suis absent.

 

Le pauvre Jim fit demi-tour, le front assombri, et rentra dans la forge.

 

De mon côté, je m'y glissai pour tâcher de le consoler et le mettre au courant des changements extraordinaires qui s'étaient produits dans mon existence.

 

Mais je n'en étais pas à la moitié de mon récit que Jim, ce brave cœur, avait déjà commencé à oublier son propre chagrin, pour participer à la joie que me causait cette bonne fortune.

 

Mon oncle me rappela dehors.

 

La voiture, avec ses deux juments attelées en tandem, nous attendait devant le cottage.

 

Ambroise avait mis à leurs places le panier à provisions, le chien de manchon et le précieux nécessaire de toilette. Il avait grimpé par derrière. Pour moi, après une cordiale poignée de mains de mon père, après que ma mère m'eut une dernière fois embrassé en sanglotant, je pris ma place sur le devant à côté de mon oncle.

– Laissez-la aller, dit-il au palefrenier.

 

Et après une légère secousse, un coup de fouet et un tintement de grelots, nous commençâmes notre voyage.

 

À travers les années, avec quelle netteté, je revois ce jour de printemps, avec ses campagnes d'un vert anglais, son ciel que rafraîchit l'air d'Angleterre, et ce cottage jaune a pignon pointu dans lequel j'étais arrivé de l'enfance à la virilité.

 

Je vois aussi à la porte du jardin quelques personnes, ma mère qui tourne la tête vers le dehors et agite un mouchoir, mon père en habit bleu, en culotte blanche, d'une main s'appuyant sur sa canne et de l'autre, s'abritant les yeux pour nous suivre du regard.

 

Tout le village était sorti pour voir le jeune Roddy Stone partir en compagnie de son parent, le grand personnage venu de Londres et pour aller visiter le prince dans son propre palais.

 

Les Harrison devant la forge, me faisaient des signes, de même John Cummings posté sur le seuil de l’auberge.

 

Je vis aussi Joshua Allen, mon vieux maître d'école. Il me montrait aux gens comme pour leur dire : « voilà ce qu'on devient en passant par mon école. »

 

Pour achever le tableau, croiriez-vous qu'à la sortie même du village, nous passâmes tout près de miss Hinton l'actrice, dans le même phaéton attelé du même poney que quand je la vis pour la première fois, et si différente de ce qu'elle était ce jour-là !

 

Je me dis que si même le petit Jim n'eut fait que cela, il ne devait pas croire que sa jeunesse s'était écoulée stérilement à la campagne.

Elle s'était mise en route pour le voir, c'était certain, car ils s'entendaient mieux que jamais.

 

Elle ne leva pas même les yeux. Elle ne vit pas le geste que je lui adressai de la main.

 

Ainsi donc, dès que nous eûmes tourné la courbe de la route, le petit village disparut de notre vue ; puis par delà le creux que forment les dunes, par delà les clochers de Patcham et de Preston, s'étendaient la vaste mer bleue et les masses grises de Brighton au centre duquel les étranges dômes et les minarets orientaux du pavillon du Prince.

 

Le premier étranger venu aurait trouvé de la beauté dans ce tableau, mais pour moi, il représentait le monde, le vaste et libre univers.

 

Mon cœur battait, s'agitait, comme le fait celui du jeune oiseau, quand il entend le bruissement de ses propres ailes et qu'il glisse sous la voûte du ciel au-dessus de la verdure des compagnes.

 

Il peut venir un jour où il jettera un regard de regret sur le nid confortable dans la baie d'épine, mais songe-t-il à cela, quand le printemps est dans l'air, quand la jeunesse est dans son sang, quand le faucon de malheur ne peut encore obscurcir l’éclat du soleil par l’ombre malencontreuse de ses ailes.

 

VII – L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE

 

Mon oncle continua quelque temps son trajet sans mot dire, mais je sentais qu'à chaque instant, il tournait les yeux de mon côté et je me disais avec un certain malaise qu'il commençait déjà à se demander s'il pourrait jamais faire quelque chose de moi, ou s'il s'était laissé entraîner à une faute involontaire, quand il avait cédé aux sollicitations de sa sœur et avait consenti à faire voir au fils de celle-ci quelque peu du grand monde au milieu duquel il vivait.

 

– Vous chantez, n'est-ce pas, mon neveu ? demanda-t-il soudain.

 

– Oui, monsieur, un peu.

 

– Voix de baryton, à ce que je croirais ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Votre mère m'a dit que vous jouez du violon. Ce sont là des talents qui vous rendront service auprès du Prince. On est musicien dans sa famille. Votre éducation a été ce qu'elle pouvait être dans une école de village. Après tout, dans la bonne société, on ne vous fera pas subir un examen sur les racines grecques, et c'est fort heureux pour un bon nombre d'entre nous. Il n'est pas mauvais d'avoir sous la main quelque bribe d'Horace ou de Virgile, comme sub tegmine fagi ou habet fænun in cornu. Cela relève la conversation, comme une gousse d'ail dans la salade. Le bon ton exige que vous ne soyez pas un érudit, mais il y a quelque grâce à laisser entrevoir que vous avez su jadis pas mal de choses. Savez-vous faire des vers ?

 

– Je crains bien de ne pas le savoir, monsieur.

– Un petit dictionnaire de rimes vous coûtera une demi-couronne. Les vers de société sont d'un grand secours à un jeune homme. Si vous avez de votre côté les dames, peu importe qui sera contre vous. Il faut apprendre à ouvrir une porte, à entrer dans une chambre, à présenter une tabatière, en tenant le couvercle soulevé avec l'index de la main qui la présente. Il vous faut acquérir la façon dont on fait la révérence à un homme, ce qui exige qu'on garde un soupçon de dignité, et la façon de la faire à une femme, où on ne saurait mettre trop d'humilité, sans négliger toutefois d'y ajouter un léger abandon. Il vous faut acquérir avec les femmes des manières qui soient à la fois suppliantes et audacieuses. Avez-vous quelque excentricité ?

 

Cela me fit rire, l'air d'aisance dont il me fit cette question, comme si c'était là une qualité des plus ordinaires.

 

– En tout cas, vous avez un rire agréable, séduisant. Mais le meilleur ton d'aujourd'hui exige une excentricité, et pour peu que vous ayez des penchants vers quelqu'une, je ne manquerai pas de vous conseiller de lui laisser libre cours. Petersham serait resté toute sa vie un simple particulier, si on ne s'était pas avisé qu'il avait une tabatière pour chaque jour de l'année et qu'il s'était enrhumé par la faute de son valet de chambre, qui l'avait laissé partir par une froide journée d'hiver avec une mince tabatière en porcelaine de Sèvres, au lieu d'une tabatière d'épaisse écaille. Voilà qui l'a tiré de la foule, comme vous le voyez, et l’on s'est souvenu de lui. La plus petite particularité caractéristique, comme celle d'avoir une tarte aux abricots toute l'année sur votre servante, ou celle d'éteindre tous les soirs votre bougie en la fourrant sous votre oreiller, et il n'en faut pas davantage pour vous distinguer de votre prochain. Pour ma part, ce qui m'a fait arriver où je suis, c'est la rigueur de mes jugements en matière de toilette, de décorum. Je ne me donne point pour un homme qui suit la loi, mais pour un homme qui la fait. Par exemple, je vous présente au Prince en gilet de nankin, aujourd'hui : quelles seront à votre avis les conséquences de ce fait ?

 

À ne consulter que mes craintes, le résultat devait être une déconfiture pour moi, mais je ne le dis point.

 

– Eh bien, le coche de nuit rapportera la nouvelle à Londres. Elle sera demain matin chez Buookes et chez White. La semaine prochaine, Saint-James Street et le Mail seront pleins de gens en gilets de nankin. Un jour, il m'arriva une aventure très pénible. Ma cravate se défit dans la rue et je fis bel et bien le trajet de Carlton House jusque chez Wattier dans Bruton Street, avec les deux bouts de ma cravate flottants. Vous imaginez-vous que cela ait ébranlé ma situation ? Le soir même, il y avait par douzaines dans les rues de Londres des freluquets portant leur cravate dénouée. Si je n'avais pas remis la mienne en ordre, il n'y aurait pas à l'heure présente une seule cravate nouée dans tout le royaume, et un grand art se serait perdu prématurément. Vous ne vous êtes pas encore appliqué à le pratiquer ?

 

Je convins que non.

 

– Il faudrait vous y mettre maintenant que vous êtes jeune. Je vous enseignerai moi-même le coup d'archet. En y consacrant quelques heures dans la journée, des heures qui d'ailleurs seraient perdues, vous pouvez être parfaitement cravaté dans votre âge mûr. Le tour de main consiste simplement à tenir le menton très en l’air, tandis que vous superposez les plis en descendant vers la mâchoire inférieure.

 

Quand mon oncle parlait de sujets de cette sorte, il avait toujours dans ses yeux d'un bleu foncé cet éclair de fine malice qui me faisait juger que cet humour, qui lui était propre, était une excentricité consciente, ayant selon moi sa source dans une extrême sévérité dans le goût, mais portée volontairement jusqu'à une exagération grotesque, pour les mêmes raisons qui le poussaient à me conseiller quelque excentricité personnelle.

 

Lorsque je me rappelais en quels termes il avait parlé de son malheureux ami, Lord Avon, le soir précédent, et l'émotion qu'il avait montrée en racontant cette horrible histoire, je fus heureux qu'il battît dans sa poitrine un cœur d'homme, quelque peine qu'il se donnât pour le cacher.

 

Et le hasard voulut que je fusse à très peu de temps de là, dans le cas d'y jeter un regard furtif, car un événement fort inattendu nous arriva au moment où nous passions devant l'Hôtel de la Couronne.

 

Un essaim de palefreniers et de grooms arriva à nous.

 

Mon oncle, jetant les rênes, prit Fidelio de dessus le coussin qu'il occupait sous le siège.

 

– Ambroise, cria-t-il, vous pouvez emporter Fidelio.

 

Mais il ne reçut pas de réponse.

 

Le siège de derrière était vide. Plus d'Ambroise.

 

Nous pouvions à peine en croire nos yeux, quand nous mîmes pied à terre : il en était pourtant ainsi.

 

Ambroise était certainement monté à sa place, là-bas à Friar's Oak, d'où nous étions venus d'un trait, à toute la vitesse que pouvaient donner les juments. Mais en quel endroit avait-il disparu ?

 

– Il sera tombé dans un accès, s'écria mon oncle. Je rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. Où est le patron de l'hôtel ? Là, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sûr à Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise ! Qu'on n'épargne aucune peine ! À présent, neveu, nous allons luncher. Puis, nous monterons au pavillon.

 

Mon oncle était fort agité de la perte de son domestique, d'autant plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.

 

Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mère, je brossai soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.

 

J'avais le cœur dans les talons de mes petits souliers à boucles d'argent, à la pensée que j'allais être mis en la présence de ce grand et terrible personnage, le Prince de Galles.

 

Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lancée à fond de train, à travers Friar's Oak. J'avais ôté et agité mon chapeau, comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes rêves les plus extravagants, il ne m'était jamais venu à l'esprit que je serais appelé un jour à me trouver face-à-face avec lui et à répondre à ses questions.

 

Ma mère m'avait enseigné à le regarder avec respect, étant un de ceux que Dieu a destinés à régner sur nous, mais mon oncle sourit quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.

 

– Vous êtes assez grand pour voir les choses telles qu'elles sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage certain que vous vous trouvez dans le cercle intime où j'entends vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi le prince ; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en lui. Jamais chapeau n'abrita plus étrange réunion de qualités contradictoires. C'est un homme toujours pressé, quoiqu'il n'ait jamais rien à faire. Il fait des embarras à propos de choses qui ne le regardent pas, et il néglige ses devoirs les plus manifestes. Il se montre généreux envers des gens auxquels il ne doit rien, mais il a ruiné ses fournisseurs en se refusant à payer ses dettes les plus légitimes. Il témoigne de l'affection à des gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son père lui inspire de l'aversion, sa mère de l'horreur, et il n'adresse jamais la parole à sa femme. Il se prétend le premier gentleman de l'Angleterre, mais les gentlemen ont riposté en blackboulant ses amis à leur club et en le mettant à l'index à Newmarket, comme suspect d'avoir triché sur un cheval. Il passe son temps à exprimer de nobles sentiments et à les contredire par des actes ignobles. Il raconte sur lui-même des histoires si grotesques qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule dans ses veines. Et malgré tout cela, il sait parfois faire preuve de dignité, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouvé en cet homme des élans de générosité qui m'ont fait oublier les fautes qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous-même une opinion.

 

Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque temps, car mon oncle marchait avec une grande dignité, tenant d'une main son mouchoir brodé et de l'autre balançant négligemment sa canne à bout d'ambre nuageux.

 

Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connaître et se découvraient aussitôt sur son passage.

 

Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du pavillon, nous aperçûmes un magnifique équipage de quatre chevaux noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire, d'âge moyen, coiffé d'un vieux bonnet qui portait la trace des intempéries.

 

Je ne remarquai rien, qui pût le distinguer d'un conducteur ordinaire de voitures, si ce n'est qu'il causait avec la plus grande aisance avec une coquette petite femme perchée à côté de lui sur le siège.

 

– Hello ! Charlie, bonne promenade que celle qui vous ramène, s'écria-t-il.

 

Mon oncle fit un salut et adressa un sourire à la dame.

 

– Je l'ai coupée en deux pour faire un tour à Friar's Oak, dit-il. J'ai ma voiture légère et deux nouvelles juments de demi-sang, des bai Demi-Cleveland.

 

– Que dites-vous de mon attelage de noirs ?

 

– Oui, sir Charles, comment les trouvez-vous ? Ne sont-ils pas diablement chics ? s'écria la petite femme.

 

– Ils sont d'une belle force, de bons chevaux, pour l'argile du Sussex. Les pâturons un peu gros à mon avis. J'aime à faire du chemin.

 

– Faire du chemin ? s'écria la petite femme avec une extrême véhémence. Quoi ! Quoi ! Que le…

 

Elle se livra à des propos que je n'avais jamais entendu jusqu'alors même dans la bouche d'un homme.

 

– Nous partirions avec nos palonniers qui se touchent et nous aurions commandé, préparé et mangé notre dîner avant que vous soyez là pour en réclamer votre part.

 

– Par Georges, Letty a raison, s'écria l'homme. Est-ce que vous partez demain ?

 

– Oui, Jack.

 

– Eh bien ! je vais vous faire une offre, tenez, Charlie. Je ferai partir mes bêtes de la place du château, à neuf heures moins le quart. Vous vous mettrez en route dès que l'horloge sonnera neuf heures. Je doublerai les chevaux. Je doublerai aussi la charge. Si vous arrivez seulement à me voir avant que nous passions le pont de Westminster, je vous paie une belle pièce de cent livres. Sinon, l'argent est à moi. On joue ou on paie, est-ce tenu ?

 

– Parfaitement ! dit mon oncle.

 

Et soulevant son chapeau, il entra dans le parc.

 

Comme je le suivais, je vis la femme prendre les rênes, pendant que l'homme se retournait pour nous regarder et lançait un jet de jus de tabac, comme l'eut fait un cocher de profession.

 

– C'est sir John Lade, dit mon oncle, un des hommes les plus riches et des meilleurs cochers de l'Angleterre ; il n'y a pas sur les routes un professionnel plus expert à manier les rênes et la langue et sa femme Lady Letty ne s’entend pas moins à l'un qu'à l'autre.

 

– C'est terrible de l'entendre ? dis-je.

 

– Oui ! c'est son genre d'excentricité. Nous en avons tous. Elle divertit le prince. Maintenant, mon neveu, serrez-moi de près, ayez les yeux ouverts et la bouche close.

 

Deux rangs de magnifiques laquais rouge et or, qui gardaient la porte, s'inclinèrent profondément, pendant que nous passions au milieu d'eux, mon oncle et moi, lui redressant la tête et paraissant chez lui, moi faisant de mon mieux pour prendre de l'assurance, bien que mon cœur battit à coups rapides.

De là, on passa dans un hall haut et vaste, décoré à l'orientale, qui s'harmonisait avec les dômes et les minarets du dehors.

 

Un certain nombre de personnes s'y trouvaient allant et venant tranquillement, formant des groupes où l'on causait à voix basse.

 

Un de ces personnages, un homme courtaud, trapu, à figure rouge, qui faisait beaucoup d'embarras, se donnant de grands airs d'importance, accourut au devant de mon oncle.

 

– J'ai tes bonnes nouvelles, sir Charles, dit-il en baissant la voix comme s'il s'agissait d'affaires d'État, Es ist vollendet, ça veut tire : j'en suis fenu à pout.

 

– Très bien, alors servez chaud, dit froidement mon oncle, et faites en sorte que les sauces soient un peu meilleures qu'à mon dernier dîner à Carlton House.

 

– Ah ! mein Gott, fous croyez que je barle té cuisine. C'est te l'affaire tu brince que je barle. C'est un bedit fol au fent qui faut cent mille livres. Tis pour cent et le double à rembourser quand le Royal papa mourra. Alles ist fertig. Goldsmidt, de la Haye, s'en est charché et le puplic de Hollande a souscrit la somme.

 

– Grand bien fasse au public de Hollande, murmura mon oncle, pendant que le gros homme allait offrir ses nouvelles à quelque nouvel arrivant. Mon neveu, c'est le fameux cuisinier du prince. Il n'a pas son pareil en Angleterre pour le filet sauté aux champignons. C'est lui qui règle les affaires d'argent du prince.

 

– Le cuisinier ! m'écriai-je tout abasourdi.

 

– Vous paraissez surpris, mon neveu ?

 

– Je me serais figuré qu'une banque respectable…

 

Mon oncle approcha ses lèvres de mon oreille.

 

– Pas une maison qui se respecte ne voudrait s'en mêler, dit-il à voix basse… Ah ! Mellish. Le prince est-il chez lui ?

 

– Au salon particulier, sir Charles, dit le gentleman interpellé.

 

– Y a-t-il quelqu'un avec lui ?

 

– Sheridan et Francis. Il a dit qu'il vous attendait.

 

– Alors, nous allons entrer.

 

Je le suivis à travers la plus étrange succession de chambres où brillait partout une splendeur barbare mais curieuse, qui me fit l'effet d'être très riche, très merveilleuse, et dont j'aurais peut-être aujourd'hui une opinion bien différente.

 

Sur les murs brillaient des dessins en arabesque d'or et d'écarlate. Des dragons et des monstres dorés se tortillaient sur les corniches et dans les angles.

 

De quelque côté que se portassent nos regards, d'innombrables miroirs multipliaient l'image de l'homme de haute taille, à mine fière, à figure pâle, et du jeune homme si timide qui marchait à côté de lui.

 

À la fin, un valet de pied ouvrit une porte et nous nous trouvâmes dans l'appartement privé du prince.

 

Deux gentlemen se prélassaient dans une attitude pleine d'aisance sur de somptueux fauteuils. À l'autre bout de la pièce, un troisième personnage était debout entre eux sur de belles et fortes jambes qu'il tenait écartées et il avait les mains croisées derrière son dos.

 

Le soleil les éclairait par une fenêtre latérale et je me rappelle encore très bien leurs physionomies, l'une dans le demi-jour, l'autre en pleine lumière, et la troisième, à moitié dans l'ombre, à moitié au soleil.

 

Des deux personnages assis, je me rappelle que l'un avait le nez un peu rouge, des yeux noirs étincelants, l'autre une figure austère, revêche, encadrée par les hauts collets de son habit et par une cravate aux nombreux tours. Ils m'apparurent en un seul tableau, mais ce fut sur le personnage central que mes regards se fixèrent, car je savais qu'il devait être le Prince de Galles.

 

Georges était alors dans sa quarante et unième année et avec l'aide de son tailleur et son coiffeur, il eut pu paraître moins âgé.

 

Sa vue suffit à me mettre à l'aise, car c'était un personnage à joyeuse mine, beau en dépit de sa tournure replète et congestionnée, avec ses yeux rieurs et ses lèvres boudeuses et mobiles.

 

Il avait le bout du nez relevé, ce qui accentuait l'air de bonhomie qui dominait en lui, en dépit de sa dignité.

 

Il avait les joues pâles et bouffies, comme un homme qui vit trop bien et qui se donne trop peu d'exercice.

 

Il était vêtu d'un habit noir sans revers, de pantalons en basane très collants sur ses grosses cuisses, de bottes vernies à l'écuyère, et portait une immense cravate blanche.

– Hello ! Tregellis, s'écria-t-il du ton le plus gai, dès que mon oncle franchit le seuil.

 

Mais soudain, le sourire s'éteignit sur sa figure et la colère brilla dans ses yeux.

 

– Qui diable est celui-ci, cria-t-il d'un ton irrité.

 

Un frisson de frayeur me passa sur le corps, car je crus que cette explosion était due à ma présence.

 

Mais son regard allait à un objet plus éloigné ; en regardant autour de nous, nous vîmes un homme en habit marron et en perruque négligée.

 

Il nous avait suivis de si près que le valet de pied l'avait laissé passer dans la conviction qu'il nous accompagnait.

 

Il avait la figure très rouge et dans son émotion, il froissait bruyamment le pli de papier bleu qu'il tenait à la main.

 

– Eh ! mais c'est Vuillamy, le marchand de meubles, s'écria le prince. Comment ? Est-ce qu'on va me relancer jusque dans mon intérieur ? Où est Mellish ? est Townshend ? Que diable fait donc Tom Tring ?

 

– J'assure Votre Altesse Royale que je ne me serais pas introduit hors de propos. Mais il me faut de l'argent… Du moins, un acompte de mille livres me suffirait.

 

– Il vous faut… il vous faut. Vuillamy, voilà un singulier langage. Je paie mes dettes quand je le juge à propos et je n'entends pas qu'on essaie de m'effrayer. Laquais, reconduisez-le. Mettez-le dehors.

– Si je n'ai pas cette somme lundi, je serai devant le banc de votre papa, geignit le petit homme.

 

Et pendant que le valet l’emmenait, nous pûmes l'entendre répéter au milieu des éclats de rire qu'il ne manquerait pas de soumettre l'affaire au banc de papa.

 

– Ce devrait être le banc le plus long qu'il y ait en Angleterre, n'est-ce pas, Sherry, répondit le prince, car il faudrait y mettre bon nombre de sujets de Sa Majesté. Je suis enchanté de vous revoir, Tregellis, mais réellement vous devriez bien faire plus d'attention à ceux que vous traînez sur vos jupons. Hier même, nous avions ici un maudit Hollandais qui jetait les hauts cris à propos de quelques intérêts en retard et le diable sait quoi. « Mon brave garçon, ai-je dit, tant que les Communes me rationneront, je vous mettrai à la ration », et l'affaire a été réglée.

 

– Je pense que les Communes marcheraient maintenant, si l'affaire leur était exposée par Charlie Fox ou par moi, dit Sheridan.

 

Le prince éclata en imprécations contre les Communes avec une énergie sauvage qu'on n'aurait guère attendue de ce personnage à figure haineuse et florissante.

 

– Que le diable les emporte ! s'écria-t-il. Après tous leurs sermons et m'avoir jeté à la figure la vie exemplaire de mon père, il leur a fallu payer ses dettes à lui, un million de livres ou peu s'en faut, alors que je ne peux tirer d'elles que cent mille livres. Et voyez ce qu'elles ont fait pour mes frères : York est commandant en chef, Clarence est amiral, et moi, que suis-je ? Colonel d'un méchant régiment de dragons, sous les ordres de mon propre frère cadet ! C'est ma mère qui est au fond de tout cela. Elle a toujours fait son possible pour me tenir à l'écart. Mais quel est celui que vous avez amené, hein, Tregellis ?

 

Mon oncle mit la main sur ma manche et me fit avancer.

 

– C'est le fils de ma sœur, Sir. Il se nomme Rodney Stone. Il vient avec moi à Londres et j'ai cru bien faire en commençant par le présenter à Votre Altesse Royale.

 

– C'est très bien ! C'est très bien ! dit le prince avec un sourire bienveillant, en me passant familièrement la main sur l'épaule. Votre mère vit-elle encore ?

 

– Oui, Sir, dis-je.

 

– Si vous êtes pour elle un bon fils, vous ne tournerez jamais mal. Et retenez bien mes paroles, monsieur Rodney Stone. Il faut que vous honoriez le roi, que vous aimiez votre pays, que vous défendiez la glorieuse Constitution anglaise.

 

Me rappelant avec énergie qu'il s'était emporté contre les Communes, je ne pus m'empêcher de sourire et je vis Sheridan mettre la main devant ses lèvres.

 

– Vous n'avez qu'à faire cela, à faire preuve de fidélité à votre parole, à éviter les dettes, à faire régner l'ordre dans vos affaires, pour mener une existence heureuse et respectée. Que fait votre père, monsieur Stone ? Il est dans la marine royale ? J'en ai moi-même été un peu. Je ne vous ai jamais raconté, Tregellis, comment nous avions pris à l'abordage le sloop de guerre français La Minerve ?

 

– Non, Sir, dit mon oncle, tandis que Sheridan et Francis échangeaient des sourires derrière le dos du prince.

 

– Il déployait son drapeau tricolore, ici même, devant les fenêtres de mon pavillon. Jamais de ma vie je n'ai vu une impudence si monstrueuse. Il faudrait avoir plus de sang-froid que je n'en ai pour souffrir cela. Je m'embarquai sur mon petit canot, vous savez, ma chaloupe de cinquante tonneaux, avec deux canons de quatre à chaque bord et un canon de six à l'avant.

 

– Et puis, Sir ? et puis ? s'écria Francis, qui avait l'air d'un homme irascible au rude langage.

 

– Vous me permettrez de faire ce récit de la façon qu'il me convient, Sir Philippe Francis, dit le prince d'un ton digne. Comme j'allais vous le dire, notre artillerie était si légère que, je vous en donne ma parole, j'aurais pu faire tenir dans une poche de mon habit, notre décharge de tribord et dans une autre, celle de bâbord. Nous approchâmes du gros navire français. Nous reçûmes son feu et nous écorchâmes sa peinture avant de tirer. Mais cela ne servit à rien. Par Georges ! autant eut valu canonner un mur de terre que de lancer nos boulets dans sa charpente. Il avait ses filets levés, mais nous sautâmes à l'abordage et nous tapâmes du marteau sur l'enclume. Il y eut pour vingt minutes d'un engagement des plus vifs. Nous finîmes par repousser son équipage dans la soute. On cloua solidement les écoutilles et on remorqua le bateau jusqu'à Seaham. Sûrement vous étiez alors avec nous, Sherry ?

 

– J'étais à Londres à cette époque, dit gravement Sheridan.

 

– Vous pouvez vous porter garant du combat, Francis ?

 

– Je puis me porter garant que j'ai entendu Votre Altesse faire ce récit.

 

– Ce fut une rude partie au coutelas et au pistolet. Pour moi, je préfère la rapière. C'est une arme de gentilhomme. Vous avez entendu parler de ma querelle avec le chevalier d'Éon. Je l'ai tenu quarante minutes à la pointe de mon épée chez Angelo. C'était une des plus fines lames de l'Europe mais j'avais trop de souplesse dans le poignet pour lui. « Je remercie Dieu qu'il y ait un bouton au fleuret de Votre Altesse », dit-il, quand nous eûmes fini notre escrime. À propos, vous êtes quelque peu duelliste, Tregellis ? Combien de fois êtes-vous allé sur le terrain ?

 

– J'y allais d'ordinaire toutes les fois qu'il me fallait un peu d'exercice, dit mon oncle d'un ton insouciant. Mais maintenant, je me suis mis au tennis. Un accident pénible survint la dernière fois que j'allai sur le pré et cela m'en dégoûta.

 

– Vous avez tué votre homme.

 

– Non, Sir. Il arriva pis que cela. J'avais un habit où Weston s'était surpassé. Dire qu'il m'allait, ce serait mal m'exprimer : il faisait partie de moi, comme la peau sur un cheval. Weston m'en a fait soixante depuis cette époque et pas un qui en approchât. La disposition du collet me fit venir les larmes aux yeux, Sir, la première fois que je le vis, et quant à la taille…

 

– Mais le duel, Tregellis ! s'écria le prince.

 

– Eh bien, Sir, je le portais le jour du duel, en insouciant sot que j'étais. Il s'agissait du major Hunter des gardes, avec lequel j'avais eu quelques petites tracasseries pour lui avoir dit qu'il avait tort d'apporter chez Brook un parfum d'écurie. Je tirai le premier, je le manquai. Il fit feu et je poussai un cri de désespoir. « Touché ! un chirurgien ! un chirurgien ! criaient-ils. « Non ! un tailleur ! un tailleur ! » dis-je, car il y avait un double trou dans les basques de mon chef-d'œuvre. Toute réparation était impossible. Vous pouvez rire, Sir, mais jamais je ne reverrai son pareil.

 

Sur l'invitation du prince, je m'étais assis dans un coin sur un tabouret où je ne demandais pas mieux que de rester inaperçu à écouter les propos de ces hommes.

 

C'était chez tous la même verve extravagante, assaisonnée de nombreux jurons, sans signification, mais je remarquai une différence : tandis que mon oncle et Sheridan mettaient toujours une sorte d'humour dans leurs exagérations, Francis tendait toujours à la méchanceté et le Prince à l'éloge de soi.

 

Finalement on se mit à parler de musique.

 

Je ne suis pas certain que mon oncle n'ait habilement détourné les propos dans cette direction, si bien que le Prince apprit de lui quel était mon goût et voulut absolument me faire asseoir devant un petit piano, tout incrusté de nacre, qui se trouvait dans un coin, et je dus lui jouer l'accompagnement, pendant qu'il chantait.

 

Ce morceau autant qu'il m'en souvienne, avait pour titre : L'Anglais ne triomphe que pour sauver.

 

Il le chanta d'un bout à l'autre avec une assez belle voix de basse.

 

Les assistants s'y joignirent en chœur et applaudirent vigoureusement quand il eut fini.

 

– Bravo, monsieur Stone, dit-il, vous avez un doigté excellent et je sais ce que je dis quand je parle de musique. Cramer, de l'Opéra, disait l’autre jour qu'il aimerait mieux me céder son bâton qu'à n'importe quel autre amateur d'Angleterre. Hello ! Voici Charité Fox. C'est bien extraordinaire.

 

Il s'était élancé avec une grande vivacité pour aller donner une poignée de mains à un personnage d'une tournure remarquable qui venait d'entrer.

 

Le nouveau venu était un homme replet, solidement bâti, vêtu avec une telle simplicité qu'elle allait jusqu'à la négligence.

 

Il avait des manières gauches et marchait en se balançant.

 

Il devait avoir dépassé la cinquantaine et sa figure cuivrée aux traits durs était déjà profondément ridée, soit par l'âge, soit par les excès.

 

Je n'ai jamais vu de traits où les caractères de l'ange et ceux du démon soient si visiblement unis.

 

En haut c'était le front haut, large du philosophe ; puis des yeux perçants, spirituels sous des sourcils épais, denses.

 

En bas était la joue rebondie de l'homme sensuel, descendant en gros bourrelets sur sa cravate.

 

Ce front, c'était celui de l'homme d'État, Charles Fox, le penseur, le philanthrope, celui qui rallia et dirigea le parti libéral pendant les vingt années les plus hasardeuses de son existence.

 

Cette mâchoire, c'était celle de l'homme privé, Charles Fox, le joueur, le libertin, l'ivrogne.

 

Toutefois, il n'ajouta jamais à ses vices le pire des vices, l'hypocrisie. Ses vices se voyaient aussi à découvert que ses qualités. On eût dit que, par un bizarre caprice, la nature avait réuni deux âmes dans un seul corps et que la même constitution contînt l'homme le meilleur et le plus vicieux de son siècle.

 

– Je suis accouru de Chertsey, Sir, rien que pour vous serrer la main et m'assurer que les Tories n'ont point fait votre conquête.

– Au diable, Charlie, vous savez que je coule à fond ou surnage avec mes amis. Je suis parti avec les Whigs. Je resterai whig.

 

Je crus voir sur la figure brune de Fox qu'il n'était pas convaincu jusqu'à ce point-là que le Prince fût aussi constant dans ses principes.

 

– Pitt est allé à vous, Sir, à ce que l'on m'a dit.

 

– Oui, que le diable l'emporte, je ne puis me faire à la vue de ce museau pointu qui cherche continuellement à fouiller dans mes affaires. Lui et Addington se sont remis à éplucher mes dettes. Tenez, voyez-vous, Charlie, Pitt aurait du mépris pour moi qu'il ne se conduirait pas autrement.

 

Je conclus, d'après le sourire qui voltigeait sur la figure expressive de Sheridan, que c'était justement ce qu'avait fait Pitt. Mais ils se jetèrent à corps perdu dans la politique, non sans varier ce plaisir par l'absorption de quelques verres de marasquin doux qu'un valet de pied leur apporta sur un plateau.

 

Le roi, la reine, les lords, les Communes furent tour à tour l'objet des malédictions du Prince, en dépit des excellents conseils qu'il m'avait donnés vis-à-vis de la Constitution anglaise.

 

– Et on m'accorde si peu que je suis hors d'état de m'occuper de mes propres gens. Il y a une douzaine de retraites à payer à de vieux domestiques et autres choses du même genre et j'ai grand-peine à gratter l'argent nécessaire pour ces choses-là. Cependant mon…

 

En disant ces mots, il se redressa et toussa en se donnant un air important.

 

« Mon agent financier a pris des arrangements pour un emprunt remboursable à la mort du roi. Cette liqueur ne vaut rien pour vous, ni pour moi, Charlie. Nous commençons à grossir monstrueusement.

 

– La goutte m'empêche de prendre le moindre exercice, dit Fox.

 

– Je me fais tirer quinze onces de sang par mois. Mais plus j'en ôte, plus j'en prends. Vous ne vous douteriez pas à nous voir, Tregellis, que nous ayons été capables de tout ce que nous avons fait. Nous avons eu ensemble quelques jours et quelques nuits, eh ! Charlie ?

 

Fox sourit et hocha la tête !

 

« Vous vous rappelez comment, nous sommes arrivés en poste à Newmarket avant les courses. Nous avons pris une voiture publique, Tregellis. Nous avons enfermé les postillons sous le siège, et nous avons pris leurs places. Charlie faisait le postillon et moi le cocher. Un individu n'a pas voulu nous laisser passer par sa barrière sur la route. Charlie n'a fait qu'un bond et a mis habit bas en une minute. L'homme a cru qu'il avait affaire à un boxeur de profession et s'est empressé de nous ouvrir le chemin.

 

– À propos, Sir, puisqu'il est question de boxeurs, je donne à la Fantaisie un souper à l’hôtel la « Voiture et des Chevaux » vendredi prochain, dit mon oncle. Si par hasard vous vous trouviez à la ville, on serait très heureux si vous condescendiez à faire un tour parmi nous.

 

– Je n'ai pas vu une lutte depuis celle où Tom Tyne, le tailleur, a tué Earl, il y a environ quatorze ans ; J'ai juré de n'en plus voir et vous savez, Tregellis, je suis homme de parole. Naturellement je me suis trouvé incognito aux environs du ring, mais jamais comme Prince de Galles.

– Nous serions immensément fiers, si vous vouliez bien venir incognito à notre souper, Sir.

 

– C'est bien ! c'est bien ! Sherry, prenez note de cela. Nous serons à Carlton-House vendredi. Le prince ne peut pas venir, vous savez, Tregellis, mais vous pouvez garder une chaise pour le comte de Chester.

 

– Sir, nous serons fiers d'y voir le comte de Chester, dit mon oncle.

 

– À propos, Tregellis, dit Fox, il court des bruits au sujet d'un pari sportif que vous auriez tenu contre Sir Lothian Hume. Qu'y a-t-il de vrai dans cela ?

 

– Oh ! il ne s'agit que d'un millier de livres contre un millier de livres. Il s'est entiché de ce nouveau boxeur de Winchester, Crab Wilson, et moi j'ai à trouver un homme capable de le battre. N'importe quoi entre vingt et trente-cinq ans, à environ treize stone (52 kilos).

 

– Alors, consultez Charlie Fox, dit le prince ; qu'il s'agisse d'handicaper un cheval, de tenir une partie, d'appareiller des coqs, de choisir un homme, c'est lui qui a le jugement le plus sûr en Angleterre. Pour le moment, Charlie, qui avons-nous qui puisse battre Wilson le Crabe de Gloucester ?

 

Je fus stupéfait de voir quel intérêt, quelle compétence tous ces grands personnages témoignaient au sujet du ring.

 

Non seulement ils savaient par le menu les hauts faits des principaux boxeurs de l'époque – Belcher, Mendoza, Jackson, Sam le Hollandais – mais encore, il n'y avait pas de lutteur si obscur dont ils ne connussent en détail les prouesses et l'avenir.

 

On discute les hommes d'autrefois et ceux d'alors. On parla de leur poids, de leur aptitude, de leur vigueur à frapper, de leur constitution.

 

Qui donc, à voir Sheridan et Fox occupés à discuter si vivement si Caleb Baldwin, le fruitier de Westminster, était en état ou non de se mesurer avec Isaac Bittoon, le juif, eut pu deviner qu'il avait devant lui le plus profond penseur politique de l'Europe, et que l'autre se ferait un nom durable, comme l'auteur d'une des comédies les plus spirituelles et d'un des discours les plus éloquents de sa génération ?

 

Le nom du champion Harrison fut un des premiers jetés dans la discussion.

 

Fox, qui avait une haute opinion des qualités de Wilson le Crabe, estima que la seule chance qu'eût mon oncle, était de réussir à faire reparaître le vieux champion sur le terrain.

 

– Il est peut-être lent à se déplacer sur ses quilles, mais il combat avec sa tête, et ses coups valent les ruades de cheval. Quand il acheva Baruch le Noir, celui-ci franchit non seulement la première mais encore la seconde corde et alla tomber au milieu des spectateurs. S'il n'est pas absolument vanné, Tregellis, il est votre espoir.

 

Mon oncle haussa les épaules.

 

– Si le pauvre Avon était ici, nous pourrions faire quelque chose grâce à lui, car il avait été le patron de Harrison, et cet homme lui était dévoué. Mais sa femme est trop forte pour moi. Et maintenant, Sir, je dois vous quitter car j'ai eu aujourd'hui le malheur de perdre le meilleur domestique qu'il y ait en Angleterre et je dois me mettre à sa recherche. Je remercie Votre Altesse Royale pour la bonté qu'elle a eue de recevoir mon neveu de façon aussi bienveillante.

– À vendredi, alors, dit le Prince en tendant la main. Il faudra quoi qu'il arrive que j'aille à la ville, car il y a un pauvre diable d'officier de la Compagnie des Indes Orientales qui m'a écrit dans sa détresse. Si je peux réunir quelques centaines de livres, j'irai le voir et je m'occuperai de lui. Maintenant, Mr Stone, la vie entière s'ouvre devant vous, et j'espère qu'elle sera telle que votre oncle puisse en être fier. Vous honorerez le roi et respecterez la Constitution, Mr Stone. Et puis, entendez-moi bien, évitez les dettes et mettez-vous bien dans l'esprit que l'honneur est chose sacrée.

 

Et j'emportai ainsi l'impression dernière que me laissèrent sa figure pleine de sensualité, de bonhomie, sa haute cravate, et ses larges cuisses vêtues de basane.

 

Nous traversâmes de nouveau les chambres singulières avec leurs monstres dorés. Nous passâmes entre la haie somptueuse des valets de pied et j'éprouvai un certain soulagement à me retrouver au grand air, en face de la vaste mer bleue et à recevoir sur la figure le souffle frais de la brise du soir.

 

VIII – LA ROUTE DE BRIGHTON

 

Mon oncle et moi, nous nous levâmes de bonne heure, le lendemain, mais il était d'assez méchante humeur, n'ayant aucune nouvelle de son domestique Ambroise.

 

Il était bel et bien devenu pareil à ces sortes de fourmis dont parlent les livres, et qui sont si accoutumées à recevoir leur nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand elles sont livrées à elles-mêmes.

 

Il fallut l'aide d'un homme procuré par le maître d'hôtel et du domestique de Fox, qui avait été envoyé là tout exprès, pour que mon oncle pût enfin terminer sa toilette.

 

– Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il eut fini de déjeuner. Je ne suis pas en mesure d'être battu. Regardez par la fenêtre et dites-moi si les Lade sont en vue.

 

– Je vois un four-in-hand rouge sur la place. Il y a un attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le siège.

 

– Notre tandem est-il sorti ?

 

– Il est à la porte.

 

– Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme jamais vous n'en avez vu.

 

Il s'arrêta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.

 

– Chaque once a son importance, dit-il, Nous laisserons en arrière ce panier de provisions. Et vous, Coppinger, vous pouvez vous charger de mon chien. Vous le connaissez et vous le comprenez. Qu'il ait son lait chaud avec du curaçao comme à l'ordinaire ! Allons, mes chéries, vous en aurez tout votre saoul, avant que d'être arrivées au pont de Westminster.

 

– Dois-je placer le nécessaire de toilette ? demanda le maître d'hôtel.

 

Je vis l’embarras se peindre sur la figure de mon oncle, mais il resta fidèle à ses principes.

 

– Mettez-le sous le siège, le siège de devant, dit-il. Mon neveu, il faut que vous portiez votre poids en avant autant que possible. Pouvez-vous tirer quelque parti d'un yard de fer blanc ? Non, si vous ne le pouvez pas, nous allons garder la trompette. Bouclez cette sous-ventrière, Thomas. Avez-vous graissé les moyeux comme je vous l'avais recommandé ? Très bien. Alors, montez, mon neveu, nous allons les voir partir.

 

Un véritable rassemblement s'était formé dans l'ancienne place : hommes, femmes, négociants en habit de couleur foncée, beaux de la Cour du Prince, officiers de Hove, tout ce monde-là, bourdonnant d'agitation, car Sir John Lade et mon oncle étaient les deux conducteurs les plus fameux de leur temps et un match entre eux était un événement assez considérable pour défrayer les conversations pendant longtemps.

 

– Le Prince sera fâché de n'avoir point assisté au départ, dit mon oncle. Il ne se montre guère avant midi. Ah ! Jack, bonjour. Votre serviteur, madame. Voici une belle journée pour un voyage en voiture.

 

Comme notre tandem venait se ranger côte à côte avec le « four-in-hand », avec les deux belles juments baies, luisantes comme de la soie au soleil, un murmure d'admiration s'éleva de la foule.

 

Mon oncle, en son habit de cheval couleur faon, avec tout le harnachement de la même nuance, réalisait le fouet corinthien, pendant que Sir John Lade, avec son manteau aux collets multiples, son chapeau blanc, sa figure grossière et halée aurait pu figurer en bonne place dans une réunion de professionnels, rangés sur une même ligne sur un banc de brasserie, sans que personne s'avisât de deviner en lui un des plus riches propriétaires fonciers de l'Angleterre.

 

C'était un siècle d'excentriques et il avait poussé ses originalités à un point qui surprenait même les plus avancés, en épousant la maîtresse d'un fameux détrousseur de grands chemins, lorsque la potence était venue se dresser entre elle et son amant.

 

Elle était perchée à côté de lui, ayant l'air extrêmement chic en son chapeau à fleurs et son costume gris de voyage, et, devant eux, les quatre magnifiques chevaux d'un noir de charbon, sur lesquels glissaient ça et là quelques reflets dorés autour de leurs vigoureuses croupes aux courbes harmonieuses, battaient la poussière de leurs sabots dans leur impatience de partir.

 

– Cent livres que vous ne nous verrez plus d'ici au pont de Westminster, quand il se sera écoulé un quart d'heure.

 

– Je parie cent autres livres que nous vous dépasserons, répondit mon oncle.

 

– Très bien, voici le moment. Bonjour.

 

Il fit entendre un tokk de la langue, agita ses rênes, salua de son fouet en vrai style de cocher et partit en contournant l'angle de la place avec une habileté pratique qui fit éclater les applaudissements de la foule.

 

Nous entendîmes s'affaiblir les bruits des roues sur le pavé jusqu'à ce qu'ils se perdissent dans l'éloignement.

 

Le quart d'heure, qui s'écoula jusqu'au moment où le premier coup de neuf heures sonna à l'horloge de la paroisse, me parut un des plus longs qu'il y ait eus.

 

Pour ma part, je m'agitais impatiemment sur mon siège, mais la figure calme et pâle et les grands yeux bleus de mon oncle exprimaient autant de tranquillité et de réserve que s'il eut été le plus indifférent des spectateurs.

 

Mais il n'en était pas moins attentif. Il me sembla que le coup de cloche et le coup de fouet fussent partis en même temps, non point en s’allongeant, mais en cinglant vivement le cheval de tête qui nous lança à une allure furieuse, à grand bruit, sur notre parcours de cinquante milles.

 

J'entendis un grondement derrière nous. Je vis les lignes fuyantes des fenêtres garnies de figures attentives. Des mouchoirs voltigèrent.

 

Puis nous fûmes bientôt sur la belle route blanche, qui décrivit sa courbe en avant de nous, bordée de chaque côté par les pentes vertes des dunes.

 

J'avais été muni d'une provision de shillings pour que les gardes-barrières ne nous arrêtassent pas, mais mon oncle tira sur la bride des juments et les mit au petit trot sur toute la partie difficile de la route qui se termina à la côte de Clayton.

 

Alors, il les laissa aller.

Nous franchîmes d'un trait Friar's Oak et le canal de Saint-John. C'est à peine si l’on entrevit, en passant, le cottage jaune où vivaient ceux qui m'étaient si chers.

 

Jamais je n'avais voyagé à une telle allure, jamais je n'ai ressenti une telle joie que dans cet air vivifiant des hauteurs qui me fouettait au visage, avec ces deux magnifiques bêtes qui devant moi redoublaient d'efforts, faisaient retentir le sol sous leurs fers et sonner les roues de notre légère voiture, qui bondissait, volait derrière elles.

 

– Il y a une longue côte de quatre milles d'ici à Hand Cross, dit mon oncle pendant que nous traversions Cuckfield. Il faut que je les laisse reprendre haleine, car je n'entends pas que mes bêtes aient une rupture du cœur. Ce sont des animaux de sang et ils galoperaient jusqu'à ce qu'ils tombent, si j'étais assez brute pour les laisser faire. Levez-vous sur le siège, mon neveu, et dites-moi si vous apercevez quelque chose des autres.

 

Je me dressai, en m'aidant de l'épaule de mon oncle, mais sur une longueur d'un mille, d'un mille un quart peut-être, je n'aperçus rien. Pas le moindre signe d'un four-in-hand.

 

– S'il a fait galoper ses bêtes sur toutes ces montées, elles seront à bout de forces avant d'arriver à Croydon.

 

– Ils sont quatre contre deux.

 

– J'en suis bien sûr, l'attelage noir de Sir John forme un bel et bon ensemble, mais ce ne sont pas des animaux à dévorer l'espace comme ceux-ci. Voici Cuckfield Place, là-bas où sont les tours. Reportez tout votre poids en avant sur le pare-boue, maintenant que nous abordons la montée, mon neveu. Regardez-moi l'action de ce cheval de tête : avez-vous jamais vu rien de plus aisé, de plus beau ?

Nous montâmes la côte au petit trot mais, même à cette allure, nous vîmes le voiturier qui marchait dans l'ombre de sa voiture énorme aux larges roues, à la capote de toile, s'arrêter pour nous regarder d'un air ébahi. Tout près Hand Cross, on dépassa la diligence royale de Brighton qui s'était mise en route dès sept heures et demie, qui cheminait lentement, suivie des voyageurs qui marchaient dans la poussière et qui nous applaudirent au passage.

 

À Hand Cross, nous aperçûmes au vol le vieux propriétaire de l'auberge, qui accourait avec son gin et son pain d'épices, mais maintenant la pente était en sens inverse et nous nous mîmes à courir de toute la vitesse que donnent huit bons sabots.

 

– Savez-vous conduire, mon neveu ?

 

– Très peu, monsieur.

 

– On ne saurait apprendre à conduire sur la route de Brighton.

 

– Comment cela, monsieur ?

 

– C'est une trop bonne route, mon neveu. Je n'ai qu'à les laisser aller et elles m'auront bientôt amené dans Westminster. Il n'en a pas toujours été ainsi. Quand j'étais tout jeune, on pouvait apprendre à manœuvrer ses vingt yards de rênes, ici tout comme ailleurs. Il n'y a réellement pas de nos jours de belles occasions de conduire, plus au sud que le comté de Leicester. Trouvez-moi un homme capable de faire marcher ou de retenir ses bêtes sur le parcours d'un vallon du comté d’York, voilà l'homme dont on peut dire qu'il a été à bonne école.

 

Nous avions franchi la dune de Crawley, parcouru la large rue du village de Crawley, en passant comme au vol entre deux charrettes rustiques avec une adresse qui me prouva qu'il y avait tout de même de bonnes occasions de bien conduire sur la route.

 

À chaque courbe, je jetais un coup d'œil en avant pour découvrir nos adversaires, mais mon oncle paraissait ne pas s'en tourmenter beaucoup, et il s'occupait à me donner des conseils, où il mêlait tant de termes du métier que j'avais de la peine à le comprendre.

 

– Gardez un doigt pour chaque rêne, disait-il, sans quoi elles risquent de se tourner en corde. Quant au fouet, moins il fait l'éventail, plus vos bêtes montrent de bonne volonté. Mais, si vous tenez à mettre quelque animation dans votre voiture, arrangez-vous pour que votre mèche cingle justement celui qui en a besoin, et ne la laissez pas voltiger en l'air après qu'elle a touché. J'ai vu un conducteur réchauffer les côtes à un voyageur de l'impériale derrière lui, chaque fois qu'il essayait de toucher son cheval de côté. Je crois que ce sont eux qui soulèvent cette poussière par-là bas.

 

Une longue étendue de route se dessinait devant nous, rayée par les ombres des arbres qui la bordaient.

 

À travers la campagne verte, un cours d'eau paresseux traînait lentement son eau bleue et passait sous un pont devant nous.

 

Au-delà se voyait une plantation de jeunes sapins, puis, par-dessus sa silhouette olive, s'élevait un tourbillon blanc, qui se déplaçait rapidement, comme une traînée de nuages par un jour de bise.

 

– Oui, oui, ce sont eux, s'écria mon oncle, et il est impossible que d'autres voyagent de ce train-là. Allons, neveu, nous aurons fait la moitié du chemin, lorsque nous aurons franchi le môle au pont de Kimberham, et nous avons fait ce trajet en deux heures quatorze minutes. Le prince a fait le parcours à Carlton House avec trois chevaux en tandem en quatre heures et demie. La première moitié est la plus pénible et nous pourrons gagner du temps sur lui, si tout va bien. Il nous faut regagner l'avance d'ici à Reigate.

 

Et l’on se lança à fond.

 

On eût dit que les juments baies devinaient ce que signifiait ce flocon blanc qui était en avant. Elles s'allongeaient comme des lévriers.

 

Nous dépassâmes un phaéton à deux chevaux qui se rendait à Londres et nous le laissâmes derrière comme s'il eut été immobile.

 

Les arbres, les clôtures, les cottages défilaient confusément à nos côtés.

 

Nous entendîmes les gens jeter des cris dans les champs, convaincus que c'était un attelage affolé.

 

La vitesse s'accélérait à chaque instant. Les fers faisaient un cliquetis de castagnettes. Les crinières jaunes voltigeaient, les roues bourdonnaient. Toutes les jointures, tous les rivets craquaient, gémissaient pendant que la voiture oscillait et se balançait au point que je dus me cramponner à la barre de côté.

 

Mon oncle ralentit l'allure et regarda sa montre lorsque nous aperçûmes les tuiles grises et les maisons d'un rouge sale de Reigate dans la dépression qui était devant nous.

 

– Nous avons fait les six derniers milles en moins de vingt minutes, dit-il, maintenant nous avons du temps devant nous et un peu d'eau au « Lion Rouge » ne leur fera pas de mal. Palefrenier, est-il passé un four-in-hand rouge ?

 

– Vient de passer à l'instant.

 

– À quelle allure ?

 

– Au triple galop, monsieur. A accroché la roue d'une voiture de boucher au coin de la Grande-Rue et a été hors de vue avant que le garçon boucher ait eu le temps de voir ce qui l'avait heurté.

 

– Z-z-zack ! fit la longue mèche.

 

Et nous voila repartis à toute volée.

 

C'était jour de marché à Red Hill.

 

La route était encombrée de charrettes de légumes, de bandes de bœufs des chars à bancs des fermiers.

 

C'était un vrai plaisir de voir mon oncle se glisser à travers cette mêlée.

 

Nous ne fîmes que traverser la place du marché, parmi les cris des hommes, les hurlements des femmes, la fuite des volailles.

 

Puis, nous fûmes de nouveau en rase campagne, ayant devant nous la longue et raide descente de la route de Red Hill.

 

Mon oncle brandit son fouet, en lançant le cri perçant de l'homme qui voit ce qu'il cherchait.

 

Le nuage de poussière roulait sur la pente en face de nous, et au travers, nous entrevîmes vaguement le dos de nos adversaires ainsi qu'un éclair de cuivres polis et une ligne écarlate.

 

– La partie est à moitié gagnée, mon neveu. Maintenant, il s'agit de les dépasser. En avant, mes jolies petites. Par Georges ! Kitty n'a-t-elle pas chaviré ?

 

Le cheval de tête était pris d'une boiterie soudaine.

 

En un instant, nous fûmes à bas de la voiture, à genoux près de lui.

 

Ce n'était qu'une pierre qui s'était enfouie entre la fourchette et le fer, mais il nous fallut une ou deux minutes pour la déloger.

 

Lorsque nous reprîmes nos places, les Lade avaient contourné la courbure de la côte et étaient hors de vue.

 

– Quelle malchance, grommela mon oncle, mais, ils ne pourront pas nous échapper.

 

Pour la première fois, il cingla les juments, car jusqu'alors, il s'était borné à faire voltiger le fouet au-dessus de leur tête.

 

– Si nous les rattrapons dans les premiers milles, nous pourrons nous passer de leur compagnie pour le reste du trajet.

 

Les juments commençaient à donner des signes d'épuisement.

 

Leur respiration était courte et rauque. Leurs belles robes étaient collées par la moiteur.

 

Au sommet de la côte, elles reprirent pourtant leur bel élan.

 

– Où diable sont-ils passés ? s'écria mon oncle. Pouvez-vous apercevoir quelques traces d'eux sur la route, mon neveu ?

 

Nous avons devant nous un long ruban blanc parsemé de voitures et de charrettes allant de Croydon à Red Hill, mais du gros four-in-hand rouge, pas le moindre indice.

 

– Les voilà ! ils se sont dérobés ! ils se sont dérobés ! cria-t-il en dirigeant les juments vers une route de traverse qui s'embranchait sur la droite de celle que nous avions parcourue.

 

Et, en effet, au sommet d'une courbe, sur notre droite apparaissait le four-in-hand, dont les chevaux redoublaient d'efforts.

 

Nos juments allongèrent leur allure et la distance qui nous séparait d'eux commença à diminuer lentement. Je vis que je pouvais distinguer le ruban noir du chapeau blanc de Sir John, que je pouvais compter les plis de son manteau et je finis par distinguer les jolis traits de sa femme quand elle se tourna de notre côté.

 

– Nous sommes sur la petite route qui va de Godstone à Warlingham, dit mon oncle. Il aura jugé, à ce qu'il me semble, qu'il gagnerait du temps à quitter la route des voitures de maraîchers. Mais nous, nous avons une maudite colline à doubler. Vous aurez de quoi vous distraire, mon neveu, si je ne me trompe.

 

Pendant qu'il parlait, je vis tout à coup disparaître les roues du four-in-hand, puis ce fut le corps, puis les deux personnes placées sur le siège et cela aussi brusquement, aussi promptement que s'ils avaient rebondi sur trois marches d'un gigantesque escalier.

 

Un moment après nous étions arrivés au même endroit.

 

La route s'étendait en bas de nous, raide, étroite, descendant en longs crochets dans la vallée. Le four-in-hand dégringolait par-là de toute la vitesse de ses chevaux.

 

– Je m'en doutais, s'écria mon oncle, puisqu'il n'use pas de serre-frein, pourquoi en userais-je ? À présent, mes chéries, un bon coup de collier et nous allons leur montrer la couleur de notre arrière-train.

 

Nous passâmes par-dessus la crête et descendîmes à une allure enragée la côte où la grosse voiture rouge roulait devant nous avec un bruit de tonnerre.

 

Nous étions déjà dans son nuage de poussière, si bien que nous pouvions à peine distinguer dans le centre une tache d'un rouge sale qui se balançait en roulant, mais dont le contour devenait de plus en plus net à chaque foulée.

 

Nous entendions aisément le claquement du fouet en avant de nous, ainsi que la voix perçante de Lady Lade qui encourageait les chevaux.

 

Mon oncle était très calme, mais un coup d'œil de côté que je lançai sur lui, me fit voir ses lèvres pincées, ses yeux brillants et une petite tache rouge sur chacune de ses joues pâles.

 

Il n'était nullement nécessaire de presser les juments, car elles avaient déjà pris une allure qu'il eut été impossible de modérer ou de régler.

 

La tête de notre premier cheval arriva au niveau de la roue de derrière, puis de celle de devant. Puis, sur un parcours de cent yards on ne gagna pas un pouce.

 

Alors, d'un nouvel élan, le cheval de tête se plaça côte à côte avec le cheval noir du côté de la roue, et notre roue de devant se trouva à moins d'un pouce de leur roue de derrière.

 

– En voilà de la poussière, dît tranquillement mon oncle.

 

– Éventez-les, Jack, éventez-les, cria la dame.

 

Il se dressa et cingla ses chevaux.

 

– Attention, Tregellis, clama-t-il. Gare au danger de verser qui attend quelqu'un.

 

Nous étions parvenus à nous placer exactement sur la même ligne qu'eux et les roues de devant vibraient à l'unisson. Il n'y avait pas six pouces de trop dans la route et, à chaque instant, je m'attendais à entendre le bruit d'un accrochage. Mais alors, comme nous sortions de la poussière, je pus voir devant nous, et mon oncle, le voyant aussi, se mit à siffler entre les dents.

 

À deux cents pas environ, en avant de nous, il y avait un pont avec des poteaux et des barres de bois de chaque côté. La route se rétrécissait en s'en rapprochant, de sorte qu'il était évidemment impossible à deux voitures de passer de front. Il fallait que l'une cédât la place à l'autre. Déjà nos roues étaient à la hauteur de leurs chevaux.

 

– Je suis en tête, cria mon oncle. Il faut les retenir, Lade.

 

– Jamais de la vie, hurla celui-ci.

– Non, par Georges, cria sa femme, donnez-leur du fouet, Jack. Tapez à tour de bras.

 

Il me parut que nous étions lancés ensemble dans l'éternité.

 

Mais mon oncle fit la seule chose qui fût capable de nous sauver.

 

Grâce à un effort désespéré, nous pouvions encore dépasser la voiture juste en face de l'entrée du pont.

 

Il se dressa, fouetta vigoureusement à droite et à gauche les juments, qui, affolées par cette sensation inconnue de douleur se lancèrent avec une fureur extrême.

 

Nous descendîmes à grand bruit, criant tous ensemble à tue-tête dans une sorte de folie passagère, à ce qu'il me semble, mais nous avancions quand même d'une façon constante et nous étions déjà parvenus en avant des chevaux de tête, quand nous nous élançâmes sur le pont. Je jetai un regard en arrière sur la voiture. Je vis Lady Lade grinçant de toutes ses petites dents blanches, se jeter elle-même en avant et tirer des deux mains sur les rênes de côté.

 

– En travers Jack, en travers ces… Qu'ils ne puissent passer.

 

Si elle avait exécuté cette manœuvre un instant plus tôt, nous nous serions heurtés violemment contre le parapet de bois, nous l'aurions abattu pour être précipités dans le profond ravin qui s'ouvrait au-dessous.

 

Mais il en fut autrement, ce ne fut point la hanche robuste du cheval noir qui était en tête qui fut en contact avec notre roue, mais son avant-train, dont le poids n'était point suffisant pour nous faire dévier.

Je vis soudain une entaille humide et rouge s'ouvrir sur sa robe noire.

 

Une minute après, nous volions sur la pente de la route.

 

Le four-in-hand s'était arrêté.

 

Sir John Lade et sa femme, qui avaient mis pied à terre, pansaient ensemble la blessure du cheval.

 

– À votre aise, maintenant, belles petites, s'écria mon oncle en reprenant sa place sur le siège et en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule. Je n'aurais pas cru Sir John Lade capable d'un tour pareil. Jeter un de ses chevaux de tête en travers sur la route ! Je ne tolère pas une mauvaise plaisanterie de cette sorte, il aura de mes nouvelles demain.

 

– C'est la petite dame, dis-je.

 

Le front de mon oncle s'éclaircit et il se mit à rire.

 

– C'était la petite Letty, n'est-ce pas ? J'aurais dû m'en douter. Il y a un souvenir du défunt et regretté Jack Seize Cordes dans ce tour-là. Bah ! ce sont des messages d'une toute autre sorte que j'envoie à une dame. Ainsi donc, mon neveu, nous allons continuer notre route en rendant grâce à notre bonne étoile de ce qu'elle nous ramène par-dessus la Tamise sans un os de cassé.

 

Nous nous arrêtâmes au « Lévrier » à Croydon où les deux bonnes petites juments furent épongées, caressées, nourries.

 

Après quoi, prenant une allure aisée, on traversa Norbury et Streatham.

 

À la fin, les champs se firent moins nombreux, les murailles plus longues, les villas de la banlieue de moins en moins espacées jusqu'à se toucher et nous voyageâmes entre deux rangées de maisons avec des boutiques aux étalages qui en occupent les angles et où la circulation était d'une activité toute nouvelle pour moi.

 

C'était un torrent qui se dirigeait vers le centre en grondant.

 

Puis soudain, nous nous trouvâmes sur un large pont au-dessous duquel coulait un fleuve maussade aux eaux couleur de café noir. Des péniches aux poupes ventrues allaient à la dérive à sa surface.

 

À droite et à gauche s'allongeait une rangée, çà et là, interrompue, irrégulière de maisons aux couleurs multiples s'étendant sur chaque bord aussi loin que portait ma vue.

 

– Ceci est l'édifice du Parlement, mon neveu, dit mon oncle, en me le désignant avec son fouet. Les tours noires font partie de l'abbaye de Westminster… Comment va Votre Grâce ? Comment va ?… C'est le duc de Norfolk, ce gros homme en habit bleu sur sa jument à queue tressée. Voici la Trésorerie à gauche, puis les Horse-Guards, et l'Amirauté à cette porte surmontée de dauphins sculptés dans la pierre.

 

Je me figurais, comme un jeune homme élevé à la campagne que j'étais, que Londres était simplement une accumulation de maisons, mais je fus étonné de voir apparaître dans leurs intervalles des pentes vertes, de beaux arbres à l'aspect printanier.

 

– Oui, ce sont les jardins privés, dit mon oncle, et voici la fenêtre par où Charles fit le dernier pas, celui qui le conduisit à l'échafaud. Vous ne croiriez pas que les juments ont fait cinquante milles, n'est-ce pas ? Voyez comme elles vont, les petites chéries, pour faire honneur à leur maître. Regardez cette barouche, cet homme aux traits anguleux, qui regarde par la portière. C'est Pitt qui se rend à la Chambre. Maintenant nous entrons dans Pall Mail. Ce grand bâtiment à gauche c'est Carlton House, le palais du prince. Voici Saint-James, ce vaste séjour enfumé où il y a une horloge et où les deux sentinelles en habit rouge montent la garde devant la porte. Et voici la fameuse rue qui porte le même nom. Mon neveu, là se trouve le centre du monde. C'est dans cette rue que débouche Jermyn Street. Enfin nous voici près de ma petite boite et nous avons mis bien moins de cinq heures pour venir de la vieille place de Brighton.

 

IX – CHEZ WATTIER

 

La demeure qu'occupait mon oncle dans Jermyn Street était toute petite, cinq pièces et un grenier.

 

– Un cuisinier et un cottage, disait-il, voila à quoi se réduisent les besoins d'un homme sage.

 

D'autre part, elle était meublée avec la délicatesse et le goût qui distinguaient son caractère, si bien que ses amis les plus opulents trouvaient dans son charmant petit logis de quoi les dégoûter de leurs somptueuses demeures.

 

Le grenier même, qui était devenu ma chambre à coucher, était la plus parfaite merveille de grenier qu'on pût imaginer.

 

De beaux et précieux bibelots occupaient tous les coins de chaque pièce. La maison tout entière était devenue un véritable musée en miniature qui aurait enchanté un connaisseur.

 

Mon oncle expliquait la présence de toutes ces jolies choses par un haussement d'épaules et un geste d'indifférence.

 

– Ce sont de petits cadeaux, disait-il, mais ce serait une indiscrétion de ma part de dire autre chose.

 

À Jermyn Street, un billet nous attendait, qu'Ambroise avait déjà envoyé.

 

Au lieu de dissiper le mystère de sa disparition, il ne fit que le rendre plus impénétrable.

 

Il était ainsi conçu :

« Mon cher Sir Charles Tregellis,

 

« Je ne cesserai jamais de regretter que les circonstances m'aient mis dans la nécessité absolue de quitter votre service d'une manière aussi brusque, mais il est survenu pendant notre voyage de Friar's Oak à Brighton un incident qui ne me laissait pas d'autre alternative que cette résolution.

 

« J'espère, toutefois, que mon absence ne sera peut-être que passagère.

 

« La recette de l'empois pour les devants de chemises est dans le coffre-fort de la banque Drummond.

 

« Votre très obéissant serviteur,

 

« AMBROISE. »

 

– Alors, je suppose qu'il me faudra le remplacer de mon mieux, dit mon oncle, d'un air mécontent, mais que diable a-t-il pu lui arriver qui l'ait obligé à me quitter lorsque nous descendions la côte au grand trot dans ma voiture ? Je ne trouverai jamais son pareil pour me battre mon chocolat ou pour mes cravates. Je suis désolé. Mais pour le moment, mon ami, il faut que nous fassions venir Weston pour vous équiper. Ce n'est pas le rôle d'un gentleman d'aller dans un magasin. C'est le magasin qui doit venir trouver le gentleman. Jusqu'à ce que vous ayez vos habits, il faudra rester en retraite.

 

La prise des mesures fut une cérémonie des plus solennelles et des plus sérieuses, mais ce ne fut rien encore à côté de l'essayage, qui eut lieu deux jours plus tard. Mon oncle fut véritablement au supplice pendant que chaque pièce du vêtement était mise en place et que lui et Weston discutaient à propos de la moindre couture, des revers, des basques, et que je finissais par avoir le vertige, à force de pirouetter devant eux.

 

Puis, au moment où je m'en croyais quitte, survint le jeune Mr Brummel qui promettait d'être plus difficile encore que mon oncle, et il fallut rebattre à fond toute l'affaire entre eux.

 

C'était un homme d'assez belle prestance, avec une figure longue, un teint clair, des cheveux châtains et de petits favoris roux.

 

Ses manières étaient langoureuses, son accent traînant, et tout en éclipsant mon oncle par le style extravagant de son langage, il lui manquait cet air viril et décidé qui perçait à travers tout ce qu'affectait mon parent.

 

– Comment ? Georges, s'écria mon oncle, je vous croyais avec votre régiment ?

 

– J'ai renvoyé mes papiers, dit l'autre avec son accent traînant.

 

– Je me doutais que cela finirait ainsi.

 

– Oui, le dixième avait reçu l'ordre de partir pour Manchester et on ne devait compter guère que je me rendrais en un tel endroit. Enfin, j'ai trouvé un major monstrueusement butor.

 

– Comment cela ?

 

– Il supposait que j'étais au fait de cet absurde exercice, Tregellis, comme vous le pensez bien, j'avais tout autre chose dans l'esprit. Je n'éprouvais aucune difficulté à trouver ma place à la parade, car il y avait un troupier au nez rouge sur fond gris de puce et j'avais remarqué que ma place était juste devant lui. Cela m'épargnait une infinité d'ennuis. Mais l'autre jour, quand je vins à la parade, je galopai devant une ligne, puis devant une autre, sans pouvoir parvenir à découvrir mon homme au gros nez. Alors, comme je ne savais quel parti prendre, justement je l'aperçois tout seul sur les flancs et je me suis naturellement mis devant lui. Il parait qu'il avait été mis là pour garder la place et le major s'oublia jusqu'au point de me dire que je n'entendais rien à mon métier.

 

Mon oncle se mit à rire et Brummel à me regarder des pieds à la tête, avec ses grands yeux d'homme difficile.

 

– Voilà qui ira passablement, dit-il, marron et bleu. Ce sont des nuances tout à fait convenables pour un vêtement. Mais un gilet à fleurs aurait été mieux.

 

– Je ne trouve pas, dit mon oncle avec vivacité.

 

– Mon cher Tregellis, vous êtes infaillible en fait de cravates, mais vous me permettrez d'avoir ma manière de juger en fait de gilets. Je trouve celui-ci fort bien tel qu'il est, mais quelques fleurettes rouges lui donneraient le dernier chic de la perfection dont il a besoin.

 

Ils discutèrent pendant dix bonnes minutes en s'appuyant de nombreux exemples, de comparaisons, tout en tournant autour de moi, la tête penchée, le lorgnon fiché dans l'œil.

 

J'éprouvai un soulagement quand ils finirent par se mettre d'accord au moyen d'un compromis.

 

– Il ne faudrait qu'aucune de mes paroles n'ébranlât votre confiance dans le jugement de sir Charles, Mr Stone, me dit Brummel avec un grand sérieux.

Je lui promis qu'il n'en serait rien.

 

– Si vous étiez mon neveu, je pense que vous vous conformeriez à mon goût, mais tel que vous voilà, vous ferez fort bonne figure. L'année dernière, il vint à la ville un jeune cousin qu'on recommandait à mes soins. Mais il ne voulait accepter aucun conseil. Au bout de la seconde semaine, je le rencontrai dans Saint-James street, vêtu d'un habit de couleur tabac à priser qui avait été coupé par un tailleur de campagne. Il me fit un salut. Naturellement, je savais ce que je me devais à moi-même. Je le regardai de haut en bas. Cela suffit à mettre fin à ses projets de réussir dans la capitale. Vous venez de la campagne, monsieur Stone ?

 

– Du Sussex, monsieur.

 

– Du Sussex ? Ah ! c'est là que j'envoie blanchir mon linge. Il y a une personne qui s'entend parfaitement à empeser et qui demeure près de Hayward's Heath. J'envoie deux chemises à la fois. Quand on en envoie davantage, cela excite cette femme et distrait son attention. Tout ce que je peux souffrir de la campagne, c'est son blanchissage. Mais je serais énormément ennuyé s'il me fallait y vivre. Qu'est-ce qu'on peut bien y faire ?

 

– Vous ne chassez pas, Georges ?

 

– Quand je chasse, c'est à la femme. Mais sûrement, Charles, vous ne donnez pas dans les chiens.

 

– Je suis sorti avec les Belvoir l'hiver dernier.

 

– Les Belvoir ? Avez-vous entendu conter comment j'ai roulé Rutland ? L'histoire a couru les clubs tous ces mois-ci. Je pariai avec lui que mon carnier serait plus lourd que le sien. Il fit trois livres et demie, mais je tuai son pointer couleur de foie et il fut obligé de payer. Mais pour parler chasse, quel amusement peut-on trouver à courir de tous côtés au milieu d'une foule de paysans crasseux qui galopent. Chacun son goût, mais avec une fenêtre chez Brooks le jour et un coin confortable à la table de Macao chez Wattier tous les besoins de mon esprit et de mon corps sont satisfaits. Vous avez entendu conter comment j'ai plumé Montague le brasseur ?

 

– Je n'étais pas à la ville.

 

– Je lui ai gagné huit mille livres en une séance : « Désormais, monsieur le brasseur, lui dis-je, je boirai de votre bière. » « Toute la canaille de Londres en boit », m'a-t-il répondu. C'était une impolitesse monstrueuse, mais il y a des gens qui ne savent pas perdre avec grâce. Allons, je pars. Je vais payer à ce juif de King quelques petits intérêts. Est-ce que vous allez de ce côté ? Alors, bonjour. Je vous verrai ainsi que votre jeune ami, au club ou au Mail, sans doute ?

 

Et il s'en alla à petits pas à ses affaires.

 

– Ce jeune homme est destiné à prendre ma place, dit gravement mon oncle après le départ de Brummel. Il est très jeune, il n'a pas d'ancêtres et il s'est frayé la route par son aplomb imperturbable, son goût naturel et l'extravagance de son langage. Il n'a pas son pareil pour être impertinent avec la plus parfaite politesse. Avec son demi-sourire, sa façon de remonter les sourcils, il se fera tirer une balle dans le corps, un de ces matins. Déjà on cite son opinion dans les clubs en concurrence avec la mienne. Bah ! chaque homme a son jour et quand je serai convaincu que le mien est fini, Saint-James street ne me reverra plus, car il n'est pas dans ma nature d'accepter le second rang après n'importe qui. Mais maintenant, mon neveu, avec cet habillement marron et bleu vous pourrez pénétrer partout. Donc, si vous le voulez bien, vous allez prendre place dans mon vis-à-vis et je vous montrerai quelque peu la ville.

Comment décrire tout ce que nous vîmes, tout ce que nous fîmes dans cette charmante journée de printemps ?

 

Pour moi, il me semblait que j'étais transporté dans un monde féerique et mon oncle m'apparaissait comme un bienveillant magicien en habit à large col et à longues basques qui m'en faisait les honneurs.

 

Il me montra les rues du West-End, avec leurs belles voitures, leurs dames aux toilettes de couleurs gaies, les hommes en habit de couleur sombre, tout ce monde se croisant, allant, venant d'un pas pressé, se croisant encore comme des fourmis dont vous auriez bouleversé le nid d'un coup de canne.

 

Jamais mon imagination n'aurait pu concevoir ces rangées infinies de maisons et ce flot incessant de vies qui roulait entre elles.

 

Puis, nous descendîmes par le Strand où la cohue était plus dense encore. Nous franchîmes enfin Temple Bar, pénétrant ainsi dans la Cité, bien que mon oncle me priât de n'en parler à personne : il ne tenait pas à ce que cela fût su dans le public.

 

Là je vis la Bourse et la Banque et le café Lloyd avec ses négociants en habits bruns, aux figures âpres, les employés toujours pressés, les énormes chevaux et les voituriers actifs.

 

C'était un monde bien différent de celui que nous avions quitté, celui du West-End, le monde de l'énergie et de la force, où le désœuvré et l'inutile n'eussent pas trouvé place.

 

Malgré mon jeune âge, je compris que la puissance de la Grande-Bretagne était là, dans cette forêt de navires marchands, dans les ballots que l'on montait par les fenêtres des magasins, dans ces chariots chargés qui grondaient sur les pavés de galets.

C'était là, dans la cité de Londres, que se trouvait la racine principale qui avait donné naissance à l'Empire, à sa fortune au magnifique épanouissement.

 

La mode peut changer, ainsi que le langage et les mœurs, mais l'esprit d'entreprise que recèle cet espace d'un mille ou deux en carré ne saurait changer, car s'il se flétrit, tout ce qui en est issu est condamné à se flétrir également.

 

Nous lunchâmes chez Stephen, l'auberge à la mode, dans Bond Street, où je vis une file de tilburys et de chevaux de selle qui s'allongeait depuis la porte jusqu'au bout de la rue.

 

De là nous allâmes au Mail, dans le parc de Saint-James, puis chez Brookes où était le grand club whig, et enfin on retourna chez Wattier où se donnaient rendez-vous pour jouer les gens à la mode.

 

Partout, je vis les mêmes types d'hommes à tournures raides, aux petits gilets.

 

Tous témoignaient la plus grande déférence à mon oncle et, pour lui être agréable, m'accueillaient avec une bienveillante tolérance.

 

Les propos étaient toujours dans le genre de ceux que j'avais déjà entendus au Pavillon. On s'entretenait de politique, de la santé du roi. On causait de l'extravagance du Prince, de la guerre, qui paraissait prête à éclater de nouveau, des courses de chevaux et du ring.

 

Je m'aperçus ainsi que l'excentricité était là aussi à la mode, comme me l'avait dit mon oncle, et si les continentaux nous regardent encore aujourd'hui comme une nation de toqués, c'est sans doute une tradition qui remonte à l'époque où les seuls voyageurs qu'il leur arrivât de voir appartenaient à la classe avec laquelle je me trouvais alors en contact.

 

C'était un âge d'héroïsme et de folie.

 

D'une part, les menaces incessantes de Bonaparte avaient appelé au premier plan des hommes de guerre, des marins, des hommes d'État tels que Pitt, Nelson, et plus tard Wellington.

 

Nous étions grands par les armes et nous n'allions guère tarder à l'être dans les lettres, car Scott et Byron furent dans leur temps les plus grandes puissances de l'Europe.

 

D'autre part, un grain de folie réelle ou simulée était un passeport qui vous ouvrait les portes fermées devant la sagesse ou la vertu.

 

L'homme qui était capable d'entrer dans un salon en marchant sur les mains, l'homme qui s'était limé les dents afin de siffler comme un cocher, l'homme qui pensait toujours à haute voix de façon à tenir toujours ses hôtes dans un frisson d'appréhension, tels étaient les gens qui arrivaient sans peine à se placer au premier plan de la société de Londres.

 

Et il n'était pas possible de tracer une distinction entre l'héroïsme et la folie, car bien peu de gens étaient capables d'échapper entièrement à la contagion de l'époque.

 

En un temps où le Premier était un grand buveur, le leader de l'opposition un débauché, où le prince de Galles réunissait ces attributs, on aurait eu grand peine à trouver un homme dont le caractère fût également irréprochable en public et dans sa vie privée.

 

En même temps, cette époque-là, avec tous ses vices, était une époque d'énergie et vous serez heureux si dans la vôtre le pays produit des hommes tels que Pitt, Fox, Nelson, Scott et Wellington.

 

Ce soir-là, comme j'étais chez Wattier, auprès de mon oncle, sur un de ces sièges capitonnés de velours rouge, l’on me montra un de ces types singuliers dont la renommée et les excentricités ne sont point encore oubliées du monde contemporain.

 

La longue salle, avec ses nombreuses colonnes, ses miroirs et ses lustres, était bondée de ces citadins au sang vif, à la voix bruyante, tous en toilette du soir de couleur sombre, en bas blancs, en devants de chemise de batiste et leurs petits chapeaux à ressort sous le bras.

 

– Ce vieux gentleman à figure couperosée, aux jambes grêles, me dit mon oncle, c'est le marquis de Queensberry. Sa chaise a fait un trajet de dix-neuf milles en une heure dans un match contre le comte Taafe, et il a envoyé un message à cinquante milles de distance, en trente minutes, en le faisant passer de mains en mains dans une balle de cricket. L'homme, avec lequel il cause, est sir Charles Bunbury, du Jockey-Club, qui a fait exclure le prince de Galles du champ de courses de Newmarket pour avoir déclaré et retiré la monte de son jockey Sam Chifney. Voici le capitaine Barclay. Il en sait plus que qui que ce soit au monde en matière d'entraînement, et il a parcouru quatre-vingt-dix milles en vingt et une heures. Vous n'avez qu'à regarder ses mollets pour vous convaincre que la nature l'a fait exprès pour cela. Il y a ici un autre marcheur. C'est l'homme au gilet à fleurs qui est debout près du feu. C'est le beau Whalley qui a fait le voyage de Jérusalem en long habit bleu, bottes à l'écuyère et gants de peau.

 

– Pourquoi a-t-il fait cela, monsieur ? demandai-je tout étonné.

– Parce que c'était sa fantaisie, dit-il, et cette promenade l’a fait entrer dans la société, ce qui vaut mieux que d'être entré à Jérusalem. Voici ensuite Lord Petersham, l'homme au grand nez aquilin. C'est l'homme qui se lève tous les jours à six heures du soir et à la cave la mieux pourvue de tabac à priser de l'Europe. C'est lui qui a ordonné à son domestique de mettre une demi-douzaine de bouteilles de sherry à côté de son lit et de le réveiller le surlendemain. Il cause avec Lord Panmure qui est capable de boire six bouteilles de clairet et ensuite d'argumenter avec un évêque. L'homme maigre, et qui vacille sur ses genoux, est le général Scott qui vit de pain grillé et d'eau et qui a gagné deux cent mille livres au whist. Il cause avec le jeune Lord Blandfort qui, l'autre jour, a payé dix-huit cents livres un exemplaire de Boccace. Soir, Dudley.

 

– Soir, Tregellis.

 

Un homme d'un certain âge, à l'air hagard, s'était arrêté devant nous et me toisait des pieds à la tête.

 

– Quelque jeune blanc-bec que Charlie aura ramassé à la campagne, murmura-t-il. Il n'a pas une tournure à lui faire honneur. Quitté la ville, Tregellis ?

 

– Pendant quelques jours.

 

– Hein ! fit l'homme en reportant sur mon oncle son regard endormi. Il a l'air au plus mal. Il repartira pour la campagne les pieds en avant, un de ces jours, s'il ne se met pas à enrayer.

 

Il hocha la tête et s'éloigna.

 

– Il ne faut pas prendre l'air mortifié, dit mon oncle en souriant. C'est le vieux Lord Dudley et il a pour genre de penser tout haut. On s'en fâchait souvent, mais on n'y fait plus d'attention maintenant. Tenez, la semaine dernière, comme il dînait chez Lord Elgin, il a prié la compagnie d'agréer ses excuses pour la mauvaise qualité de la cuisine. Comme vous le voyez, il se croyait à sa propre table. Cela lui donne une place à part dans la société. C'est à lord Harewood qu'il s'est cramponné pour le moment. La particularité de Harewood, c'est de copier le prince en tout. Un jour, le prince avait mis la queue sous le collet de son habit, croyant que la queue commençait à passer de mode. Harewood de couper la sienne. Voici Lumley, l’homme laid, comme on le nommait à Paris. L'autre, c'est Lord Foley, qu'on surnomme le numéro onze en raison de la minceur de ses jambes.

 

– Voici Mr Brummel, monsieur, dis-je.

 

– Oui, il va venir nous trouver bientôt. Ce jeune homme a certainement de l'avenir. Remarquez-vous la façon dont il regarde autour de lui, de dessous ses paupières, comme si c'était par condescendance qu'il est venu. Les petites poses sont insupportables, mais quand elles sont poussées jusqu'aux derniers extrêmes, elles deviennent respectables. Comment va, Georges ?

 

– Avez-vous entendu ce qu'on dit de Vereker Merton ? demanda Brummel qui se promenait avec un ou deux autres beaux sur ses talons. Il s'est sauvé avec la cuisinière de son père et l'a bel et bien épousée.

 

– Qu'a fait Lord Merton ?

 

– Il les a félicités chaleureusement et a reconnu qu'il avait toujours méconnu l'esprit de son fils. Il va habiter avec le jeune couple et consent à une forte pension, à la condition que la mariée continue à exercer sa profession. À propos, Tregellis, il court des bruits que vous seriez sur le point de vous marier ?

 

– Je ne crois pas, répondit mon oncle. Ce serait une faute que d'accabler une seule personne sous des attentions que tant d'autres seraient enchantées de se partager.

 

– Ma façon de voir absolument, et exprimée de la manière la plus heureuse ! s'écria Brummel. Est-ce juste de briser une douzaine de cœurs pour donner à un seul l’ivresse du ravissement ? Je pars la semaine prochaine pour le continent.

 

– Les recors, demanda un de ses voisins.

 

– Pas si bas que cela, Pierrepont. Non, non, c'est pour combiner l'agrément et l'instruction. En outre, il est nécessaire d'aller à Paris pour nos petites affaires et s'il y a des chances pour qu'une nouvelle guerre éclate, il serait bon de s'en assurer une provision.

 

– C'est parfaitement juste, dit mon oncle, qui semblait avoir à cœur de ne pas se laisser surpasser en extravagance par Brummel. Je faisais ordinairement venir mes gants soufre du Palais-Royal. En 93, quand la guerre a éclaté, j'en ai été privé pendant neuf ans. Si je n'avais pas loué un lougre tout exprès pour en introduire en contrebande, j'aurais peut-être été réduit à notre cuir tanné d'Angleterre.

 

– Les Anglais sont supérieurs pour fabriquer un fer à repasser ou un tisonnier, mais tout ce qui demande plus de délicatesse est hors de leur portée.

 

– Nos tailleurs sont bons, s'écria mon oncle, mais nos étoffes laissent à désirer par le goût et la variété. La guerre nous a rendus plus rococos que jamais. Elle nous a interdit les voyages. Il n'y a rien qui vaille comme les voyages pour former l'intelligence. L'année dernière, par exemple, je suis tombé sur de nouvelles étoffes pour gilets, sur la place Saint-Marc, à Venise. C'était jaune avec les plus jolis chatoiements rouges qu'on pût trouver. Comment aurais-je pu voir cela si je n'avais pas voyagé ? J'en emportai avec moi et pendant quelque temps cela fit fureur.

 

– Le prince s'en éprit aussi.

 

– Oui, en général, il se conforme à ma direction. L'année dernière, nous étions habillés d'une façon si semblable qu'on nous prenait souvent l'un pour l'autre. Ce que je dis là n'est pas à mon avantage, mais c'était ainsi. Il se plaint souvent que les mêmes choses ne vont pas si bien sur lui que sur moi. Mais puis-je faire la réponse qui se présente d'elle-même ? À propos, Georges, je ne vous ai pas vu au bal de la marquise de Douvres.

 

– Oui, j'y étais et j'y suis resté environ un quart d'heure. Je suis surpris que vous ne m'y ayez pas vu. Toutefois, je ne suis pas allé plus loin que l'entrée, car une préférence injuste donne lieu à de la jalousie.

 

– J'y suis allé dès la première heure, dit mon oncle, car j'avais entendu dire qu'il y aurait des débutantes fort passables. Je suis toujours enchanté quand je trouve l'occasion de faire un compliment à quelqu'une d'entre elles. C'est une chose qui est arrivée, mais rarement, car j'ai un idéal que je maintiens bien haut.

 

C'est ainsi que causaient ces personnages singuliers.

 

Pour moi, en les regardant tour à tour, je ne pouvais m'imaginer pourquoi ils n'éclataient pas de rire au nez l'un de l'autre.

 

Bien loin de là, leur conversation était fort grave et semée d'un nombre infini de petites révérences. À chaque instant, ils ouvraient et fermaient leurs tabatières, déployaient des mouchoirs brodés.

Un véritable rassemblement s'était formé autour d'eux et je m'aperçus fort bien que cette conversation avait été considérée comme un match entre les deux hommes que l'on regardait comme des arbitres se disputant l'empire de la mode.

 

Le marquis de Queensberry y mit fin en passant son bras sous celui de Brummel et l'emmenant, pendant que mon oncle faisait saillir son devant de chemise en batiste à dentelles et agitait ses manchettes, comme s'il était satisfait de la figure qu'il avait faite dans la partie.

 

Quarante-sept ans se sont écoulés, depuis que j'écoutais ce cercle de dandys ; et maintenant où sont leurs petits chapeaux, leurs gilets mirobolants et leurs bottes, devant lesquelles on eût pu faire son nœud de cravate.

 

Ils menaient d'étranges existences ces gens-là, et ils moururent d'étrange façon, quelques-uns de leurs propres mains, d'autres dans la misère, d'autres dans la prison pour dettes, et d'autres enfin, comme ce fut le cas pour le plus brillant d'entre eux, à l'étranger, dans une maison de fous.

 

– Voici le salon de jeu, Rodney, dit mon oncle quand nous passâmes par une porte ouverte qui se trouvait sur notre trajet.

 

J'y jetai un coup d'œil et je vis une rangée de petites tables couvertes de serge verte, autour desquelles étaient assis de petits groupes.

 

À un bout, il y avait une table plus longue d'où partait un murmure continuel de voix.

 

– Vous pouvez perdre tout ce que vous voudrez ici, dit mon oncle, à moins que vous n'ayez des nerfs et du sang-froid. Ah ! Sir Lothian, j'espère que la chance est de votre côté ?

Un homme de haute taille, mince, à figure dure et sévère, s'était avancé de quelques pas hors de la pièce.

 

Sous ses sourcils touffus, pétillaient deux yeux, vifs, gris, fureteurs.

 

Ses traits grossiers étaient profondément creusés aux joues et aux tempes comme du silex rongé par l'eau.

 

Il était entièrement vêtu de noir et je remarquai qu'il avait un balancement des épaules comme s'il avait bu.

 

– Perdu comme un démon, dit-il d'un ton saccadé.

 

– Aux dés ?

 

– Non, au whist.

 

– Vous n'avez pas dû être fortement atteint à ce jeu-là ?

 

– Ah ! vous croyez, dit-il d'une voix grognonne, en jouant cent livres la levée et mille le point, et perdant cinq heures de suite. Eh bien ! Qu'est-ce que vous dites de cela ?

 

Mon oncle fut évidemment frappé de l'air hagard qu'avait la physionomie de l'autre homme.

 

– J'espère que vous n'en êtes pas trop mal en point.

 

– Assez mal. Je n'aime pas trop à parler de cela. À propos, Tregellis, avez-vous trouvé déjà votre homme pour cette lutte ?

 

– Non.

– Il me semble que vous lanternez depuis bien longtemps. Vous savez, on joue ou l'on paie. Je demanderai le forfait si vous n'en venez pas au fait.

 

– Si vous fixez une date, j'amènerai mon homme, Sir Lothian, dit mon oncle avec froideur.

 

– Mettons quatre semaines à partir d'aujourd'hui, si cela vous convient.

 

– Parfaitement, le 18 mai.

 

– J'espère que d'ici ce jour-là, j'aurai changé de nom.

 

– Comment cela ? demanda mon oncle étonné.

 

– Il se pourrait fort bien que je devienne Lord Avon.

 

– Quoi ! Est-ce que vous auriez des nouvelles ? demanda mon oncle d'une voix où je remarquai un tremblement.

 

– J'ai envoyé mon agent à Montevideo. Il croit avoir la preuve que Lord Avon y est mort. En tout cas, il est absurde de supposer que parce qu'un assassin se dérobe à la justice…

 

– Je ne vous permets pas d'employer ce terme-là, Sir Lothian, dit mon oncle d'un ton sec.

 

– Vous étiez là aussi bien que moi : Vous savez qu'il était le meurtrier.

 

– Je vous répète que vous ne le direz pas.

 

Les petits yeux gris et méchants de sir Lothian durent s'abaisser devant la colère impérieuse qui brillait dans ceux de mon oncle.

 

– Eh bien ! Même en laissant cela de côté, il est monstrueux que le titre et les domaines restent ainsi en suspens pour toujours. Je suis l'héritier, Tregellis, et j'entends faire valoir mes droits.

 

– Je suis, et vous le savez bien, l'ami intime de Lord Avon, dit mon oncle avec raideur. Sa disparition n'a en rien diminué mon affection pour lui et tant que son sort n'aura pas été établi d'une manière certaine, je ferai tout mon possible pour que ses droits à lui soient également respectés.

 

– Ses droits, c'est de tomber au bout d'une longue corde et d'avoir l'échiné brisée, répondit sir Lothian.

 

Et alors, changeant subitement de manières, il posa la main sur la manche de mon oncle :

 

– Allons, allons, Tregellis ! J'étais son ami autant que vous, dit-il. Nous ne pouvons rien changer aux faits et il est un peu tard, aujourd'hui, pour nous chamailler à ce propos. Votre invitation reste fixée à vendredi soir ?

 

– Certainement.

 

– J'amènerai avec moi Wilson le Crabe et nous arrangerons définitivement les conditions de notre petit pari.

 

– Très bien, sir Lothian. J'espère vous voir.

 

Ils se saluèrent.

Mon oncle s'arrêta un instant à le suivre des yeux pendant qu'il se mêlait à la foule.

 

– Bon sportsman, mon neveu, dit-il, hardi cavalier, le meilleur tireur au pistolet de toute l'Angleterre, mais… homme dangereux.

 

X – LES HOMMES DU RING

 

Ce fut à la fin de ma première semaine passée à Londres, que mon oncle donna un souper à la Fantaisie, comme c'était l'habitude des gentlemen de cette époque, qui voulaient faire figure dans ce public comme Corinthiens et patrons de sport.

 

Il avait invité non seulement les principaux champions de l'époque, mais encore les personnages à la mode qui s'intéressaient le plus au ring : Mr Flechter Reid, lord Say and Sele, sir Lothian Hume, sir John Lade, le colonel Montgomery, sir Thomas Apreece, l'honorable Berkeley Craven, et bien d'autres.

 

Le bruit s'était déjà répandu dans les clubs que le prince serait présent et l'on recherchait avec ardeur les invitations.

 

La Voiture et les Chevaux était une maison bien connue des gens de sport.

 

Elle avait pour propriétaire un ancien professionnel, pugiliste de valeur.

 

L'aménagement en était primitif autant qu'il le fallait pour satisfaire le bohémien le plus accompli.

 

Une des modes les plus curieuses, qui aient disparu maintenant, voulait que les gens, blasés sur le luxe et la haute vie, eussent l'air de trouver un plaisir piquant à descendre jusqu'aux degrés les plus bas de l'échelle sociale.

 

Aussi, les maisons de nuit et les tapis francs de Covent-Garden et de Haymarket réunissaient-ils souvent sous leurs voûtes enfumées une illustre compagnie.

 

C'était pour ces gens-là un changement que de tourner le dos à la cuisine de Weltjie ou d'Ude, au chambertin du vieux Q… pour aller dîner dans une maison où se réunissaient des commissionnaires pour y manger une tranche de bœuf et la faire descendre au moyen d'une pinte d'ale bue à la cruche d'étain.

 

Une foule grossière s'était amassée dans la rue pour voir entrer les champions.

 

Mon oncle m'avertit de surveiller mes poches pendant que nous la traversions.

 

À l'intérieur était une pièce tendue de rideaux d'un rouge d'étain, au sol sablé, aux murs garnis de gravures représentant des scènes de pugilat et des courses de chevaux. Des tables aux taches brunes, produites par les liqueurs, étaient disposées çà et là.

 

Autour d'une d'elles, une demi-douzaine de gaillards à l'aspect formidable étaient assis, tandis que l'un d'eux, celui qui avait l'air le plus brutal, y était perché balançant les jambes. Devant eux était un plateau chargé de petits verres et de pots d'étain.

 

– Les amis avaient soif, monsieur, aussi leur ai-je apporté un peu d'ale, de délie-langues, dit à demi-voix l'hôtelier. J'espère que vous n'y trouverez pas d'inconvénient.

 

– Vous avez très bien fait, Bob. Comment ça va-t-il, vous tous ? Comment allez-vous, Maddox ? et vous, Baldwin ? Ah ! Belcher, je suis enchanté de vous voir.

 

Les champions se levèrent et ôtèrent leur chapeau à l'exception de l'individu assis sur la table qui continua à balancer ses jambes et à regarder très froidement et bien en face mon oncle.

 

– Comment ça va, Berks ?

 

– Pas trop mal et vous ?

 

– Dites : monsieur, quand vous parlez à un m'sieur, dit Belcher et aussitôt, donnant une brusque secousse à la table, il lança Berks presque entre les bras de mon oncle.

 

– Hé Jem, pas de ça ! dit Berks d'un ton bourru.

 

– Je vous apprendrai les bonnes manières, Joe, puisque votre père a oublié de le faire. Vous n'êtes pas ici pour boire du tord-boyaux dans un sale taudis, mais vous êtes en présence de nobles personnes, de Corinthiens à la dernière mode, et vous devez vous régler sur leurs façons.

 

– J'ai été considéré toujours comme une manière de noble personne, moi-même, dit Berks la langue épaisse, mais si par hasard j'avais dit ou fait quelque chose que je ne doive pas…

 

– Voyons, là, Berks, c'est très bien, s'écria mon oncle, qui avait à cœur d'arranger les choses et de couper court à toute querelle au début de la soirée. Voici d'autres de nos amis. Comment ça va-t-il, Apreece ? et vous aussi, colonel ? Eh bien ! Jackson, vous paraissez avoir gagné immensément. Bonsoir, Lade, j'espère que Lady Lade ne s'est pas trouvée trop mal de notre charmante promenade en voiture ? Ah ! Mendoza, vous avez l'air aujourd'hui en assez bonne forme pour jeter votre chapeau par-dessus les cordes. Sir Lothian, je suis heureux de vous voir. Vous trouverez ici quelques vieux amis.

 

Parmi la foule mobile des Corinthiens et des boxeurs qui se pressaient dans la pièce, j'avais entrevu la carrure solide et la face épanouie du champion Harrison.

 

Sa vue me fit l'effet d'une bouffée d'air de la dune du Sud qui avait pénétré jusque dans cette chambre au plafond bas, sentant l'huile, et je courus pour lui serrer la main.

 

– Ah ! maître Rodney. Ou bien dois-je vous appeler monsieur Stone, comme je le suppose ? Vous êtes si changé qu'on ne vous reconnaîtrait pas. J'ai bien de la peine à croire que c'est véritablement vous qui veniez si souvent tirer le soufflet, quand le petit Jim et moi nous étions à l'enclume. Eh ! comme vous voilà beau, pour sûr !

 

– Quelles nouvelles apportez-vous de Friar's Oak ? demandai-je avec empressement.

 

– Votre père est venu faire un tour chez moi pour causer de vous, et il me dit que la guerre va éclater de nouveau, et qu'il espère vous voir à Londres dans peu de jours, car il doit se rendre ici pour visiter Lord Nelson et se mettre en quête d'un vaisseau. Votre mère se porte bien. Je l'ai vue dimanche à l'église.

 

– Et Petit Jim ?

 

La figure bonhomme du champion Harrison s'assombrit.

 

– Il s'était mis sérieusement en tête de venir ici, ce soir, mais j'avais des raisons pour ne pas le désirer, de sorte qu'il y a un nuage entre nous. C'est le premier, et cela me pèse, maître Rodney. Entre nous, j'ai de très bonnes raisons pour désirer qu'il reste avec moi et je suis sûr qu'avec sa fierté de caractère et ses idées, il n'arriverait jamais à retrouver son équilibre une fois qu'il aurait goûté de Londres. Je l'ai laissé là-bas, avec une besogne suffisante pour le tenir occupé jusqu'à mon retour près de lui.

 

Un homme de haute taille, de proportions superbes et très élégamment vêtu, s'avançait vers nous.

 

Il nous regarda fixement, tout surpris, et tendit la main à mon interlocuteur.

 

– Eh quoi ? Jack Harrison ? Une vraie résurrection. D'où venez-vous ?

 

– Enchanté de vous voir, Jackson, dit mon ami. Vous avez l'air aussi jeune et aussi solide que jamais.

 

– Mais oui, merci, j'ai déposé la ceinture le jour où je n'ai plus trouvé personne avec qui je puisse lutter, et je me suis mis à donner des leçons.

 

– Et moi j'exerce le métier de forgeron, par là-bas, dans le Sussex.

 

– Je me suis souvent demandé pourquoi vous n'avez pas guigné ma ceinture. Je vous le dis franchement, d'homme à homme, je suis très content que vous ne l'ayez pas fait.

 

– Eh bien ! C'est très beau de votre part de parler ainsi, Jackson. Je l'aurais peut-être essayé, mais la bonne femme s'y est opposée. Elle a été une excellente épouse pour moi, et je n'ai pas un mot à dire contre elle. Mais je me sens quelque peu isolé, car tous ces jeunes gens ont paru depuis mon temps.

 

– Vous pourriez en battre quelques-uns encore, dit Jackson en palpant les biceps de mon ami. Jamais on ne vit meilleure étoile dans un ring de vingt-quatre pieds. Ce serait une vraie fête que de vous voir aux prises avec certains de ces jeunes. Voulez-vous que je vous engage contre eux ?

 

Les yeux d'Harrison étincelèrent à cette idée, mais il secoua la tête.

 

– C'est inutile, Jackson, j'ai promis à ma vieille. Voilà Belcher. N'est-ce pas ce jeune gaillard à belle tournure, à l'habit si voyant.

 

– Oui, c'est Jem, vous ne l'avez pas vu, c'est un joyau.

 

– Je l'ai entendu dire. Quel est ce tout jeune, qui est près de lui ? Il m'a l'air d'un solide gars.

 

– C'est un nouveau qui vient de l'Ouest. On le nomme Wilson le Crabe.

 

Harrison le considéra avec intérêt.

 

– J'ai entendu parler de lui. On organise un match sur lui, n'est-ce pas ?

 

– Oui, Sir Lothian Hume, le gentleman à figure maigre que l'on voit là-bas, l'a retenu contre l'homme de sir Charles Tregellis. Nous allons apprendre des nouvelles de ce match ce soir, à ce qu'il paraît. Jem Belcher s'attend à de beaux exploits de la part de Wilson le Crabe. Voici Tom le frère de Belcher. Il cherche aussi un engagement. On dit qu'il est plus vif que Jem avec les gants, mais qu'il ne frappe pas aussi dur. J'étais en train de parler de votre frère, Jem.

 

– Le petit fera son chemin, dit Belcher qui s'était approché. Pour le moment, il se joue plutôt qu'il ne se bat, mais quand il aura jeté sa gourme, je le tiens contre n'importe lequel de ceux qui sont sur la liste. Il y a dans Bristol, en ce moment, autant de champions qu'il y a de bouteilles dans un cellier. Nous en avons reçu deux de plus – Gully et Pearse –qui feront souhaiter à vos tourtereaux de Londres, qu'ils retournent bientôt dans leur pays de l'Ouest.

 

– Voici le Prince, dit Jackson, à un bourdonnement confus qui vint de la porte.

 

Je vis Georges s'avancer à grands fracas avec un sourire bienveillant sur sa face pleine de bonhomie.

 

Mon oncle lui souhaita la bienvenue et lui amena quelques Corinthiens pour les lui présenter.

 

– Nous aurons des ennuis, vieux, dit Belcher à Jackson. Berks boit du gin à même la cruche et vous savez quel cochon ça fait quand il est saoul.

 

– Il faut lui mettre un bouchon, papa, dirent plusieurs des autres boxeurs. Quand il est à jeun on ne peut pas dire qu'il est un charmeur, mais quand il est chargé, il n'y a plus moyen de le supporter.

 

Jackson, en raison de ses prouesses et du tact dont il faisait preuve, avait été choisi comme ordonnateur en chef de tout ce qui concernait le corps des boxeurs, qui le désignait habituellement sous le nom de commandant en chef.

 

Lui et Belcher s'approchèrent de la table sur laquelle Berks s'était perché.

 

Le coquin avait déjà la figure allumée, les yeux lourds et injectés.

– Il faut bien vous tenir ce soir, Berks, dit Jackson. Le Prince est ici et…

 

– Je ne l'ai pas encore aperçu, dit Berks quittant la table en chancelant. Où est-il, patron ? Allez lui dire que Joe Berks serait très fier de le secouer par la main.

 

– Non, pas de ça, Joe, dit Jackson en posant la main sur la poitrine de Berks qui faisait un effort pour se frayer passage dans la foule. Vous ferez bien de vous tenir à votre place. Sinon nous vous mettrons à un endroit où vous ferez autant de bruit qu'il vous plaira.

 

– Où est-il cet endroit, patron ?

 

– Dans la rue, par la fenêtre. Nous entendons avoir une soirée tranquille, comme Jem Belcher et moi nous allons vous le montrer, si vous prétendez nous faire voir de vos tours de Whitechapel.

 

– Doucement, patron, grogna Berks, sûrement j'ai toujours eu la réputation de me conduire comme il faut.

 

– C'est ce que j'ai toujours dit, Berks, et tâchez de vous conduire comme si vous l’étiez. Mais voici que notre souper est prêt. Le Prince et Lord Sele font leur entrée. Deux à deux, mes gars, et n'oubliez pas dans quelle société vous êtes.

 

Le repas fut servi dans une grande salle où le drapeau de la Grande-Bretagne et des devises en grand nombre décoraient les murs.

 

Les tables étaient arrangées de façon à former les trois côtés d'un carré.

 

Mon oncle occupait le centre de la plus grande et avait le Prince à sa droite, Lord Sele à sa gauche. Il avait eu la sage précaution de répartir les places à l'avance, de manière à répartir les gentlemen parmi les professionnels et à éviter le danger de mettre côte à côte deux ennemis, comme celui de placer un homme, qui avait été récemment vaincu, à côté de son vainqueur.

 

Quant à moi, j'avais d'un côté le champion Harrison et de l'autre un gros gaillard à figure épanouie qui m'apprit qu'il se nommait Bill War, qu'il était propriétaire d'un public house à l'Unique Tonne dans Jermyn Street, et qu'il était un des plus rudes champions de la liste.

 

– C'est ma viande qui me perd, monsieur, me dit-il. Ça me pousse sur le corps avec une rapidité surprenante. Je devrais me battre à treize stone huit onces et je suis arrivé au poids de dix-sept. Ce sont les affaires qui en sont la cause. Il faut que je reste derrière le comptoir toute la journée et pas moyen de refuser une tournée de peur de fâcher un client. Voilà qui a perdu plus d'un champion avant moi.

 

– Vous devriez prendre ma profession, dit Harrison. Je me suis fait forgeron et je n'ai pas pris un demi-stone de plus en quinze ans.

 

– Chez nous, les uns se mettent à un métier, les autres à un autre, mais le plus grand nombre se font tenanciers de bars pour leur compte.

 

– Voyez Will Wood que j'ai battu en quarante rounds au beau milieu d'une tempête de neige par là-bas, du côté de Navestock. Il conduit une voiture de louage. Le petit Firby, ce bandit, est garçon de café à présent. Dick Humphries… il est marchand de charbon, il a toujours tenu à être distingué. Georges Ingleston est voiturier chez un brasseur. Mais quand on vit à la campagne, il y a au moins une chose qu'on ne risque pas, c'est d'avoir des jeunes Corinthiens et des étourneaux de bonne famille toujours devant vous à vous provoquer en face.

 

C'était bien le dernier inconvénient auquel, selon moi, fût exposé un professionnel fameux par ses victoires, mais plusieurs gaillards à figures bovines, qui étaient de l'autre côté de la table, approuvèrent de la tête.

 

– Vous avez raison, Bill, dit l'un d'eux. Personne n'a autant que moi d'ennuis avec eux. Un beau soir, les voilà qui entrent dans mon bar, échauffés par le vin. « C'est vous qui êtes Tom Owen, le boxeur, que dit l'un d'eux » « À votre service, Monsieur, que je réponds. » « Eh bien, attrapez ça, » dit-il, et voilà une bourrade sur le nez, ou bien ils me lancent une gifle du revers de la main, à travers les chopes, ou bien c'est autre chose. Alors, ils peuvent aller brailler partout qu'ils ont tapé sur Tom Owen.

 

– Est-ce que vous ne leur débouchez pas quelques fioles en récompense ? demanda Harrison.

 

– Je ne discute jamais avec eux ; je leur dis : « À présent, Messieurs, ma profession est celle de boxeur et je ne me bats pas pour l'amour de l'art, pas plus qu'un médecin ne vous drogue pour rien, pas plus qu'un boucher ne vous fait cadeau de ses tranches de rumsteak. Faites une petite bourse, mon maître, et je vous promets de vous faire honneur. Mais ne vous figurez pas que vous aller sortir d'ici, vous faire gorger à l'œil par un champion de poids moyen. »

 

– C'est aussi comme cela que je fais, Tom, dit son gros voisin. S'ils mettent une guinée sur le comptoir – ils n'y manquent pas quand ils ont beaucoup bu – je leur donne ce que j'estime valoir une guinée et je ramasse l'argent.

 

– Mais s'ils ne le font pas.

– Eh bien ! dans ce cas, il s'agit d'une attaque ordinaire contre un fidèle sujet de Sa Majesté, le nommé William War. Je les traîne devant le magistrat le lendemain. Ça leur coûte huit jours ou vingt shillings.

 

Pendant ce temps, le souper avançait à grand train.

 

C'était un de ces repas solides et peu compliqués qui étaient à la mode au temps de nos grands-pères et cela vous expliquera, à certains d'entre vous, pourquoi ils n'ont jamais connu ces parents-là.

 

De larges tranches de bœuf, des selles de mouton, des langues fumées, des pâtés de veau et de jambon, des dindons, des poulets, des oies, toutes les sortes de légumes, un défilé de sherrys ardents, de grosses ales, tel était le fond principal du festin.

 

C'était la même viande et la même cuisine devant laquelle auraient pu s'attabler, quatorze siècles auparavant, leurs ancêtres norvégiens et germains.

 

Et à vrai dire, comme je contemplais à travers la vapeur des plats ces rangées de trognes farouches et grossières, ces larges épaules, qui s'arrondissaient par-dessus la table, j'aurais pu croire que j'assistais à une de ces plantureuses bombances de jadis, où les sauvages convives rongeaient la viande jusqu'à l'os, puis, en leurs jeux meurtriers, jetaient leurs restes à la tête de leurs captifs.

 

Ça et là, la figure plus pâle et les traits aquilins d'un Corinthien rappelaient de plus près le type normand, mais en grande majorité ces faces stupides, lourdes, aux joues rebondies, faces d'hommes pour qui la vie était une bataille, évoquaient la sensation la plus exacte possible dans notre milieu, de ce que devaient être ces farouches pirates, ces corsaires qui nous portaient dans leurs flancs.

Et cependant, lorsque j'examinais attentivement, un à un, chacun des hommes que j'avais en face de moi, il m'était aisé de voir que les Anglais, bien qu'ils fussent dix contre un, n'avaient pas été les seuls maîtres du terrain, mais que d'autres races s'étaient montrées capables de produire des combattants dignes de se mesurer avec les plus forts.

 

Sans doute, il n'y avait personne dans l'assistance qui fût comparable à Jackson ou à Belcher, pour la beauté des proportions et la bravoure. Le premier était remarquable par la structure magnifique, l'étroitesse de sa taille, la largeur herculéenne de ses épaules. Le second avait la grâce d'une antique statue grecque, une tête dont plus d'un sculpteur eut voulu reproduire la beauté. Il avait dans les reins, les membres, l'épaule, cette longueur, cette finesse de lignes qui lui donnaient l'agilité, l’activité de la panthère.

 

Déjà, pendant que je le regardais, j'avais cru voir sur sa physionomie comme une ombre tragique.

 

Je pressentais en quelque sorte l'événement qui devait arriver quelques mois plus tard, cette balle de raquette dont le choc lui fit perdre pour toujours la vue d'un côté.

 

Mais, avec son cœur fier, il ne se laissa pas arracher son titre sans lutte.

 

Aujourd'hui encore, vous pouvez lire le détail de ce combat où le vaillant champion, n'ayant qu'un œil et mis ainsi hors d'état de juger exactement la distance, lutta pendant trente-cinq minutes contre son jeune et formidable adversaire, et alors, dans l'amertume de sa défaite, on l'entendit exprimer son chagrin au sujet de l'ami qui l'avait soutenu de toute sa fortune.

 

Si à cette lecture, vous n'êtes pas ému, c'est qu'il doit manquer en vous certaine chose indispensable pour faire de vous un homme.

 

Mais, s'il n'y avait autour de la table aucun homme capable de tenir tête à Jackson ou à Jem Belcher, il y en avait d'autres d'une race, d'un type différents, possédant des qualités qui faisaient d'eux de dangereux boxeurs.

 

Un peu plus loin dans la pièce, j'aperçus la face noire et la tête crépue de Bill Richmond portant la livrée rouge et or de valet de pied.

 

Il était destiné à être le prédécesseur des Molineaux, des Sutton, de toute cette série de boxeurs noirs qui ont fait preuve de cette vigueur de muscle, de cette insensibilité à la douleur qui caractérisent l'Africain et lui assurent un avantage tout particulier, dans le sport du ring. Il pouvait aussi se glorifier d'avoir été le premier Américain de naissance qui eût conquis des lauriers sur le ring anglais.

 

Je vis aussi la figure aux traits fins de Dan Mendoza le juif, qui venait alors de quitter la vie active.

 

Il laissait derrière lui une réputation d'élégance, de science accomplie qui depuis lors, jusqu'à ce jour, n'a point été surpassée.

 

La seule critique qu'on pût lui faire était de ne pas frapper avec assez de force. C'était certes un reproche qu'on n'eût point adressé à son voisin, dont la figure allongée, le nez aquilin, les yeux noirs et brillants indiquaient clairement qu'il appartenait à la même vieille race.

 

Celui-là, c'était le formidable Sam, le Hollandais qui se battait au poids de neuf stone six onces, mais néanmoins, possédait une telle vigueur dans ses coups, que par la suite, ses admirateurs consentaient à le patronner contre le champion de quatorze stone, à la condition qu'ils fussent tous deux liés à cheval sur un banc.

 

Une demi-douzaine d'autres figures juives au teint blême prouvaient avec quelle ardeur les Juifs de Houndsditch et de Whitechapel s'étaient adonnés à ce sport de leur pays adoptif et qu'en cette carrière, comme en d'autres plus sérieuses de l'activité humaine, ils étaient capables de se mesurer avec les plus forts.

 

Ce fut mon voisin War qui mit le plus grand empressement à me faire connaître ces célébrités, dont la réputation avait retenti dans nos plus petits villages du Sussex.

 

– Voici, dit-il, Andrew Gamble le champion irlandais. C'est lui qui a battu Noah James de la Garde, et qui a ensuite été presque tué par Jem Belcher dans le creux du banal de Wimbledon, tout près de la potence d'Abbershaw. Les deux qui viennent après lui sont aussi des Irlandais, Jack O'Donnell et Bill Ryan. Quand vous trouvez un bon irlandais, vous ne sauriez rien trouver de mieux, mais ils sont terriblement traîtres. Ce petit gaillard à figure narquoise, c'est Cab Baldwin, le fruitier, celui qu'on appelle l'orgueil de Westminster. Il n'a que cinq pieds sept pouces et ne pèse que neuf stone cinq, mais il a autant de cœur qu'un géant. Il n'a jamais été battu, et il n'y a personne, ayant son poids à un stone près, qui soit capable de le battre, excepté le seul Sam le Hollandais. Voici Georges Maddox, un autre de la même couvée, un des meilleurs boxeurs qui aient jamais mis habit bas. Ce personnage à l'air comme il faut, et qui mange avec une fourchette, celui qui a la tournure d'un Corinthien, à cela près que la bosse de son nez n'est pas tout à fait à sa place, c'est Dick Humphries, le même qui était le Coq des poids moyens jusqu'au jour où Mendoza vint lui couper la crête. Vous voyez cet autre à la tête grisonnante et des cicatrices sur la figure ?

 

– Eh mais, c'est Tom Faulkner, le joueur de cricket, s'écria Harrison, en regardant dans la direction qu'indiquait le doigt de War. C'est le joueur le plus agile des Midlands et quand il était en pleine vigueur, il n'y avait guère de boxeurs en Angleterre qui fussent capables de lui tenir tête.

 

– Vous avez raison, Jack Harrison. Il fut un des trois qui se présentèrent, lorsque les trois champions de Birminghan portèrent un défi aux trois champions de Londres. C'est un arbre toujours vert, ce Tom. Eh bien, il avait cinquante cinq ans passés quand il défia et battit en cinquante minutes Jack Hornhill qui avait assez d'endurance pour venir à bout de bien des jeunes. Il est préférable de rendre des points en poids qu'en années.

 

– La jeunesse aura son compte, dit de l'autre côté de la table une voix chevrotante. Oui, mes maîtres, les jeunes auront leur compte.

 

L'homme, qui venait de parler, était le personnage le plus extraordinaire qu'il y eut dans cette salle où s'en trouvaient de si extraordinaires.

 

Il était vieux, très vieux, si vieux même qu'il échappait à toute comparaison et personne n'eut été en état de dire son âge, d'après sa peau momifiée et ses yeux de poisson.

 

Quelques rares cheveux gris étaient épars sur son crâne jauni. Quant à ses traits, ils avaient à peine quelque chose d'humain, tant ils étaient déformés, car les rides profondes et les poches flasques de l'extrême vieillesse étaient venues s'ajouter sur une figure qui avait toujours été d'une laideur grossière et que bien des coups avaient achevé de pétrir et d'écraser.

 

Dès le commencement du repas, j'avais remarqué cet être-là, qui appuyait sa poitrine contre le bord de la table, comme pour y trouver un soutien nécessaire, et qui épluchait, d'une main tremblante, les mets placés devant lui.

 

Mais, peu à peu, comme ses voisins le faisaient boire copieusement, ses épaules reprirent de leur carrure. Son dos se raidit, ses yeux s'allumèrent, et il regarda autour de lui, d'abord avec surprise, comme s'il ne se rappelait pas bien comment il était venu là, puis avec une expression d'intérêt véritablement croissant.

 

Il écoutait, en se faisant de sa main un cornet acoustique, les conversations de ceux qui l'entouraient.

 

– C'est le vieux Buckhorse, dit à demi-voix le champion Harrison. Il était exactement comme cela, il y a vingt ans, quand j'entrai pour la première fois dans le ring. Il y eut un temps où il était la terreur de Londres.

 

– Oui, il l'était, dit Bill War. Il se battait comme un cerf dix-cors et il avait une telle endurance qu'il se laissait jeter à terre d'un coup de poing, par le premier fils de famille venu, pour une demi-couronne. Il n'avait pas à ménager sa figure, voyez-vous, car il a toujours été l'homme le plus laid d'Angleterre. Mais voilà bien près de soixante ans qu'on lui a fendu l'oreille et il a fallu lui flanquer plus d'une raclée pour lui faire comprendre enfin que la force le quittait.

 

– La jeunesse aura son compte, mes maîtres, ronronnait le vieux en secouant pitoyablement la tête.

 

– Remplissez-lui son verre, dit War. Eh ! Tom, versez-lui une goutte de tord-boyaux à ce vieux Buckhorse. Réchauffez-lui le cœur.

 

Le vieux versa un verre de gin dans sa gorge ridée. Cela produisit sur lui un effet extraordinaire.

 

Une lueur brilla dans chacun de ses yeux éteints.

 

Une légère rougeur se montra sur ses joues cireuses.

 

Ouvrant sa bouche édentée, il lança soudain un son tout particulier, argentin comme celui d'une cloche au son musical.

 

De rauques éclats de rire de toute la compagnie y répondirent. Des figures allumées se penchèrent en avant les unes des autres pour apercevoir le vétéran.

 

– C'est Buckhorse, cria-t-on, c'est Buckhorse qui ressuscite.

 

– Riez si vous voulez, mes maîtres, s'écria-t-il dans son jargon de Lewkner Lane en levant ses deux mains maigres et sillonnées de veines. Il ne se passera pas longtemps avant que vous voyiez mes griffes qui ont cogné sur la boule de Figg et sur celle de Jack Broughton et celle de Harry Gray et bien d'autres boxeurs fameux qui se battaient pour gagner leur pain, avant que vos pères fussent capables de manger leur soupe.

 

La compagnie se remit à rire et à encourager le vétéran, par des cris où l'intonation railleuse n'était pas dépourvue de sympathie.

 

– Servez-les bien, Buckhorse, arrangez-les donc. Racontez leur comment les petits s'y prenaient de votre temps.

 

Le vieux gladiateur jeta autour de lui un regard des plus dédaigneux.

 

– Eh ! d'après ce que je vois, dit-il de son fausset aigu et chevrotant, il y en a parmi vous qui ne sont pas capables de faire partir une mouche posée sur de la viande. Vous auriez fait de très bonnes femmes de chambre, la plupart d'entre vous, mais vous vous êtes trompés de chemin, quand vous êtes entrés dans le ring.

 

– Donnez-lui un coup de torchon par la bouche, dit une voix enrouée.

 

– Joe Berks, dit Jackson, je me chargerais d'épargner au bourreau la peine de te rompre le cou, si Son Altesse royale n'était pas présente.

 

– Ça se peut bien, patron, dit le coquin à moitié ivre, qui se redressa en chancelant. Si j'ai dit quelque chose qui ne convienne pas à un m'sieu comme il faut…

 

– Asseyez-vous, Berks, cria mon oncle d'un ton si impérieux que l'individu retomba sur sa chaise.

 

– Eh bien ! Lequel de vous regarderait en face Tom Slack, pépia le vieux, ou bien Jack Broughton, lui qui a dit au vieux duc de Cumberland qu'il se chargeait de démolir la garde du roi de Prusse, à raison d'un homme par jour, tous les jours du mois de l'année, jusqu'à ce qu'il fût venu à bout de tout le régiment, et le plus petit de ces gardes avait six pieds de long. Lequel d'entre vous aurait été capable de se remettre d'aplomb après le coup de torchon que donna le gondolier italien à Bob Wittaker ?

 

– Qu'est-ce que c'était, Buckhorse ? crièrent plusieurs voix.

 

– Il vint ici d'un pays étranger, et il était si large qu'il se mettait de profil pour passer par une porte. Il y était forcé sur ma parole, et il était si fort que partout où il cognait, il fallait que l'os parte en morceaux et quand il eut cassé deux ou trois mâchoires, on crut qu'il n'y aurait personne dans le pays en mesure de se lever contre lui. Pour lors, le roi s'en mêle. Il envoie un de ses gentilshommes trouver Figg pour lui dire : « Il y a un petit qui casse un os à chaque fois qu'il touche et ça fait peu d'honneur aux gars de Londres, s'ils le laissent partir sans lui avoir flanqué une rossée. » Comme ça Figg se lève et il dit : « Je ne sais pas, mon maître. Il peut bien casser la gueule à n'importe qui des gens de son pays, mais je lui amènerai un gars de Londres à qui il ne cassera pas la mâchoire quand même il se servirait d'un marteau pilon. » J'étais avec Figg au café Slaughter, qui existait alors, quand il a dit ça au gentilhomme du roi : et j'y vais, oui, j'y vais.

 

Après ces mots, il lança de nouveau ce cri singulier qui ressemblait à un son de cloche. Sur quoi les Corinthiens et les boxeurs se mirent de nouveau à rire et à l'applaudir.

 

– Son Altesse… c'est-à-dire le comte de Chester… serait charmé d'entendre jusqu'au bout votre récit Buckhorse, dit mon oncle à qui le prince venait de parler à voix basse.

 

– Eh bien, Altesse Royale, voici ce qui se passa. Au jour venu, tout le monde se rassembla dans l'amphithéâtre de Figg, le même qui se trouvait à Tottenham Court. Bob Wittaker était là, et ce grand bandit de gondolier italien y était aussi. Il y avait également là tout le beau monde. Ils étaient plus de vingt mille entassés qu'on aurait cru à voir leurs têtes, comme des pommes de terre dans un tonneau faisant des rangées sur les bancs tout autour. Et Jack Figg était là en personne pour veiller à ce qu'on jouât franc jeu dans cette lutte, avec un coquin de l'étranger. Tout le peuple était entassé en cercle, sauf qu'à un endroit il y avait un passage pour que les messieurs de la noblesse pussent aller prendre leurs places assises. Quant au ring, il était en charpente, comme c'était la coutume alors, et élevé d'une hauteur d'homme par-dessus la tête des gens. Bon ! quand Bob eut été mis en face de ce géant italien, je lui dis : « Bob ! donnez-lui un bon coup dans les soufflets », parce que j'avais bien vu qu'il était aussi enflé qu'une galette au fromage. Alors, Bob marche et comme il s'avance vers l'étranger, il reçoit un rude coup sur la boule. J'entendis le bruit sourd que ça fit et j'entendis passer quelque chose tout près de moi, mais quand je regardai, l'Italien était en train de se tâter les muscles au milieu de la scène, mais quant à Bob, impossible de l'apercevoir, pas plus que s'il n'était jamais venu là.

 

L'auditoire était suspendu aux lèvres du vieux boxeur.

 

– Eh bien ! crièrent une douzaine de voix, eh bien, Buckhorse ! Est-ce qu'il l'avait avalé, quoi enfin ?

 

– Eh bien, mes garçons, voilà justement ce que je me demandais quand tout à coup, je vois deux jambes qui se dressaient en l'air, au milieu du public, à une bonne distance de là. Je reconnus les jambes de Bob, parce qu'il portait une sorte de culotte jaune avec des rubans bleus aux genoux. Le bleu, c'était sa couleur. Alors, on le remit sur le bon bout. Oui, on lui fraya un passage et on l'applaudit pour lui donner du courage, quoiqu'il n'en eût jamais manqué. Tout d'abord il était si ébloui qu'il ne savait pas s'il était à l'église ou dans la prison du Maquignon, mais quand je l'eus mordu aux deux oreilles, il se secoua et revint à lui. « Nous allons nous y remettre, Buck » qu'il dit. « Il vous a marqué » dis-je. Et il cligna de l'œil ou de ce qui lui en restait. Alors l'Italien lance de nouveau son poing, mais Bob fait un bond de côté et lui envoie un coup en pleine viande, avec toute la force que Dieu lui avait donnée.

 

– Eh bien ? Eh bien ?

 

– Eh bien ! L'Italien avait reçu ça en plein sur la gorge et ça le fit ployer en deux comme une mesure de deux pieds. Alors, il se redresse et lance un cri. Jamais vous n'avez entendu chanter Gloria ! Alléluia ! de cette force-là. Et voilà que d'un bond, il saute à bas de l'estrade et enfile le passage libre de toute la vitesse de ses pattes. Tout le public se lève et part avec lui aussi vite qu'on pouvait, mais on riait, on riait ! Tout le chenil était plein de gens sur trois de front, qui se tenaient les flancs comme s'ils eussent eu peur de se casser en deux. Bon, nous lui fîmes la chasse le long de Holborn jusque dans Fleet-Street, puis dans Cheapside, plus loin que la Bourse, et on ne le rattrapa qu'au bureau d'embarquement où il s'informait à quelle heure avait lieu le premier départ pour l'étranger.

 

Les rires redoublèrent, on fit tinter les verres sur la table, quand le vieux Buckhorse eut achevé son histoire.

 

Je vis le Prince de Galles remettre quelque chose au garçon qui s'approcha et glissa l'objet dans la main du vétéran. Il cracha dessus avant de le fourrer dans sa poche.

 

Pendant ce temps-là, la table avait été desservie. Elle était maintenant parsemée de bouteilles et de verres, et l'on distribuait de longues pipes de terre et des paquets de tabac.

 

Mon oncle ne fumait point, parce qu'il croyait que cette habitude noircissait les dents, mais un bon nombre de Corinthiens, et le Prince fut des premiers, donnèrent l'exemple en allumant leurs pipes.

 

Toute contrainte avait disparu.

 

Les boxeurs professionnels, allumés par le vin, s'interpellaient bruyamment d'un bout à l'autre des tables en envoyant à grands cris leurs souhaits de bienvenue à leurs amis qui se trouvaient à l'autre bout de la pièce.

 

Les amateurs, se mettant à l'unisson de la compagnie, n'étaient guère moins bruyants et, discutant à haute voix les mérites des uns et des autres, critiquaient à la face des professionnels leur manière de se battre et faisaient des paris sur les rencontres futures.

 

Au milieu de ce sabbat retentit un coup frappé d'un air autoritaire sur la table. Mon oncle se leva pour prendre la parole.

 

Tel qu'il était debout, sa figure pâle et calme, le corps si bien pris, je ne l'avais jamais vu sous un aspect si avantageux pour lui, car avec toute son élégance, il paraissait posséder un empire incontesté sur ces farouches gaillards.

 

On eût dit un chasseur qui va et vient sans souci, au milieu d'une meute qui bondit et aboie.

 

Il exprima son plaisir de voir un si grand nombre de bons sportsmen réunis, et reconnut l'honneur qui avait été fait tant à ses invités qu'à lui-même, par la présence, ce soir-là, d'une illustre personnalité qu'il devait mentionner sous le nom de comte de Chester.

 

Il était fâché que la saison ne lui eût pas permis de servir du gibier sur la table, mais il y avait autour d'elle de si beau gibier qu'on n'en regrettait pas l'absence.

 

Applaudissements et rires.

 

Selon lui, le sport du ring avait contribué à développer ce mépris de la douleur et du danger qui avait tant de fois contribué au salut du pays dans les temps passés et qui allait redevenir nécessaire s'il devait en croire ce qu'il avait entendu.

 

Si un ennemi débarquait sur nos rivages, alors, avec notre armée si peu nombreuse, nous serions dans la nécessité de compter sur la bravoure naturelle à la race, bravoure pliée à la persévérance par la vue et la pratique des sports virils.

En temps de paix également, les règles du ring avaient été utiles, en ce qu'elles consolidaient les principes du jeu loyal, en ce qu'elles rendaient l'opinion publique hostile à l'usage du couteau ou des coups de bottes si répandu à l'étranger.

 

Il concluait en demandant que l'on bût au succès de la Fantaisie, en associant à ce toast le nom de John Jackson, le digne représentant et le type de ce qu'il y avait de plus admirable dans la boxe anglaise.

 

Jackson ayant répondu avec une promptitude et un à-propos qu'aurait pu lui envier plus d'un homme public, mon oncle se leva encore une fois.

 

– Nous sommes réunis, ce soir, dit-il, non seulement pour célébrer les gloires passées du ring professionnel, mais encore pour organiser des rencontres prochaines. Il serait aisé, maintenant que les patrons et les boxeurs sont groupés sous ce toit, de régler quelques accords. J'en ai moi-même donné l'exemple en faisant avec Sir Lothian Hume un match dont les conditions vont vous être communiquées par ce gentleman.

 

Sir Lothian se leva, un papier à la main.

 

– Altesse Royale et gentlemen, voici en peu de mots les conditions. Mon homme, Wilson le Crabe, de Gloucester, qui ne s'est jamais battu pour un prix, s'engage à une rencontre qui aura lieu le 18 mai de la présente année avec tout homme, quel que soit son poids, qui aura été choisi par Sir Charles Tregellis. Le choix de Sir Charles Tregellis est limité à un homme au-dessous de vingt ans ou au-dessus de trente-cinq de manière à exclure Belcher et les autres candidats aux honneurs du championnat. Les enjeux sont de deux mille livres contre mille livres. Deux cents livres seront payées par le gagnant à son homme. Qui se dédira, paiera.

C'était chose curieuse que de voir avec quelle gravité tous ces gens-là, boxeurs et amateurs, penchaient la tête et jugeaient les conditions du match.

 

– On m'apprend, dit Sir John Lade, que Wilson le Crabe est âgé de vingt-trois ans, et que, sans avoir jamais disputé de prix dans un combat régulier, sur le ring public, il n'en a pas moins concouru pour des enjeux, dans l'enceinte des cordes, en maintes occasions.

 

– Je l'y ai vu six ou sept fois, dit Belcher.

 

– C'est précisément pour ce motif, Sir John, que je mise à deux contre un en sa faveur.

 

– Puis-je demander, dit le Prince, quels sont au juste la taille et le poids de Wilson ?

 

– Altesse royale, c'est cinq pieds onze pouces et treize stone dix.

 

– Voila une taille et un poids qui suffisent de reste pour n'importe quel bipède, dit Jackson au milieu des murmures approbateurs des professionnels.

 

– Lisez les règles du combat, Sir Lothian.

 

– Le combat aura lieu le mardi 18 mai, à dix heures du matin, dans un endroit qui sera fixé postérieurement. Le ring sera un carré de vingt pieds de côté. Ni l’un ni l'autre des combattants ne se retirera à moins d'un coup décisif reconnu pour tel par les arbitres. Ceux-ci seront au nombre de trois, ils seront choisis sur le terrain, savoir deux pour les cas ordinaires, et un pour les départager. Cela est-il conforme à vos désirs, Sir Charles ?

 

Mon oncle acquiesça d'un signe de tête.

 

– Avez-vous quelque chose à dire, Wilson ?

 

Le jeune pugiliste, qui était d'une structure singulière dans sa maigreur efflanquée, avec une figure accidentée, osseuse, passa ses doigts dans sa chevelure coupée court.

 

– Si ça vous plaît, monsieur, dit-il avec le léger zézaiement des campagnards de l'Ouest, un ring de vingt pieds de côté, c'est un peu étroit pour un homme de treize stone.

 

Nouveau murmure d'approbation parmi les professionnels.

 

– Combien vous faudrait-il, Wilson ?

 

– Vingt-quatre, Sir Lothian.

 

– Avez-vous quelque objection, Sir Charles ?

 

– Aucune.

 

– Avez-vous encore quelque chose à demander, Wilson ?

 

– Si ça vous plaît, monsieur, je ne serais pas fâché de savoir avec qui je vais me battre.

 

– À ce que je vois, vous n'avez pas encore officiellement désigné votre champion, Sir Charles.

 

– J'ai l'intention de ne le faire que le matin même du combat. Je crois que le texte même de notre pari me reconnaît ce droit.

 

– Certainement, vous pouvez en faire usage.

 

– C'est mon intention et je serais immensément obligé envers Mr Berkeley Craven, s'il voulait bien accepter le dépôt des enjeux.

 

Ce gentleman s'étant empressé de donner son consentement, toutes les formalités que comportaient ces modestes tournois furent accomplies.

 

Et alors, ces hommes sanguins, vigoureux, étant échauffés par le vin, échangeaient des regards de colère d'un bord à l'autre des tables.

 

La lumière pénétrant à travers les spirales grises de la fumée du tabac éclairait les figures sauvages, anguleuses des Juifs et les faces rougies des rudes Saxons. La vieille querelle qui s'était jadis élevée pour savoir si Jackson avait commis ou non un acte déloyal en prenant Mendoza par les cheveux lors de sa lutte à Hornchurch, se ranima de nouveau.

 

Sam le Hollandais jeta un shilling sur la table et offrit de se battre contre la gloire de Westminster, si celui-ci osait soutenir que Mendoza avait été vaincu loyalement.

 

Joe Berks, qui était devenu de plus en plus bruyant et agressif à mesure que la soirée s'avançait, tenta de monter sur la table, en proférant d'horribles blasphèmes, pour en venir aux mains avec un vieux Juif nommé Yussef le batailleur, qui s'était lancé à corps perdu dans la discussion.

 

Il n'en eût pas fallu beaucoup plus pour que le souper se terminât par une bataille générale et acharnée et ce ne fut que grâce aux efforts de Jackson, de Belcher et d'Harrison et d'autres hommes plus froids, plus rassis, que nous n'assistâmes pas à une mêlée.

Alors, cette question une fois écartée, surgit à la place celle des prétentions rivales pour les championnats de différents poids.

 

Des propos encolérés furent de nouveau échangés. Des défis étaient dans l'air.

 

Il n'y avait pas de limite précise entre les poids légers, moyens et lourds et, cependant, c'était une affaire importante, pour le classement d'un boxeur de savoir s'il serait coté comme le plus lourd des poids légers, ou le plus léger des poids lourds.

 

L'un se posait comme le champion de dix stone ; l'autre était prêt à accepter n'importe quel match à onze stone, mais se refusait à aller jusqu'à douze, ce qui aurait eu pour résultat de le mettre aux prises avec l'invincible Jem Belcher.

 

Faulkner se donnait comme le champion des vétérans, et l'on entendit même résonner à travers le tumulte le singulier coup de cloche du vieux Buckhorse, déclarant qu'il portait un défi à n'importe quel boxeur ayant plus de quatre-vingts ans et pesant moins de sept stone.

 

Mais malgré ces éclaircies, il y avait de l'orage dans l'air. Le champion Harrison venait de me dire tout bas qu'il était absolument certain que nous n'arriverions jamais au bout de la soirée sans désagréments. Il m'avait conseillé, dans le cas où la chose prendrait une mauvaise tournure, de me réfugier sous la table, quand le maître de l'auberge entra d'un pas pressé et remit un billet à mon oncle.

 

Celui-ci le lut et le fit passer au Prince qui le lui rendit en relevant les sourcils et en faisant un geste de surprise.

 

Alors, mon oncle se leva, tenant le bout de papier et le sourire aux lèvres :

– Gentlemen, dit-il, il y a en bas un étranger qui attend et exprime le désir d'engager un combat décisif avec le meilleur boxeur qu'il y ait dans la salle.

 

XI – LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES

 

Cette annonce concise fut suivie d'un moment de surprise silencieuse puis d'un éclat de rire général.

 

On pouvait argumenter pour savoir quel était le champion pour chaque poids, mais il était absolument certain que les champions de tous les poids se trouvaient assis autour des tables. Un défi assez audacieux pour s'adresser à tous, sans exception, sans distinction de poids ou d'âge était de nature telle qu'on ne pouvait y voir qu'une farce, mais c'était une farce qui pouvait coûter cher au plaisant.

 

– Est-ce pour tout de bon ? demanda mon oncle.

 

– Oui, sir Charles, répondit l'hôtelier. L'homme attend en bas.

 

– C'est un chevreau, crièrent plusieurs boxeurs, quelque gamin qui nous fait poser.

 

– Ne le croyez pas, répondit l'hôtelier. C'est un Corinthien à la dernière mode, à en juger par son habillement, et il parle sérieusement ou je ne me connais pas en hommes.

 

Mon oncle s'entretint quelques instants à voix basse avec le Prince de Galles.

 

– Eh bien ! gentlemen, dit-il ensuite, la nuit n'est pas très avancée et s'il y a dans la compagnie quelqu'un qui désire montrer son talent, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion.

– Quel est son poids, Bill ? demanda Jem Belcher.

 

– Il a près de six pieds et je le classerai dans les treize stone quand il sera déshabillé.

 

– Poids lourd. Qui est-ce qui le prend ? s'écria Jackson.

 

Tout le monde en voulait, depuis les hommes de neuf stone jusqu'à Sam le Hollandais.

 

La salle retentissait de cris enroués, des propos de ceux qui se prétendaient qualifiés pour ce choix.

 

Une bataille, alors qu'ils étaient échauffés par le vin et mûrs pour en découdre, et surtout une bataille devant une société aussi choisie, devant le Prince lui-même, c'était une chance qui ne se présentait pas souvent à eux.

 

Seuls, Jackson, Belcher, Mendoza et quelques autres anciens et des plus fameux gardaient le silence, jugeant au-dessous de leur dignité d'accepter un engagement ainsi improvisé.

 

– Eh bien ! mais vous ne pouvez pas vous battre tous avec lui, remarqua Jackson, quand la confusion des langues se fut apaisée : C'est au président de choisir.

 

– Votre Altesse Royale a peut-être un champion en vue, demanda mon oncle.

 

– Par Jupiter, dit le Prince dont la figure devenait plus rouge et les yeux de plus en plus ternes, je me présenterais moi-même si ma position était différente. Vous m'avez vu avec les gants Jackson. Vous connaissez ma forme ?

 

– J'ai vu Votre Altesse Royale, dit Jackson en bon courtisan, et j'ai senti les coups de Votre Altesse Royale.

 

– Peut-être Jem Belcher consentirait-il à nous donner une séance.

 

Belcher secoua sa belle tête en souriant.

 

– Voici mon frère Tom ici présent qui n'a jamais saigné à Londres. Il ferait un match plus équitable.

 

– Qu'on me le donne à moi, hurla Joe Berks. J'ai attendu tout ce soir une affaire et je me battrai contre quiconque cherchera à prendre ma place. Ce gibier-là, c'est pour moi, mes maîtres. Laissez-le-moi si vous tenez à voir comment on prépare une tête de veau. Si vous faites passer Tom Belcher avant moi, je me battrai avec Tom Belcher et après, avec Jem Belcher ou Bill Belcher ou tous les Belcher qui ont pu venir de Bristol.

 

Il était clair que Berks s'était mis dans un état tel qu'il fallait qu'il se battît avec quelqu'un.

 

Sa figure grossière était tendue.

 

Les veines faisaient saillie sur son front bas. Ses méchants yeux gris se portaient malignement sur un homme, puis sur un autre, en quête d'une querelle.

 

Ses grosses mains rouges étaient serrées en poings noueux. Il en brandit un d'un air menaçant tout en promenant autour des tables son regard d'ivrogne.

 

– Je suppose, gentlemen, que vous serez comme moi d'avis que Joe Berks ne s'en trouvera que mieux, s'il se donne un peu d'air frais et d'exercice, dit mon oncle. Avec le concours de Son Altesse Royale et de la compagnie, je le désignerai comme notre champion en cette occasion.

 

– Vous me faites grand honneur, s'écria l'individu qui se leva en chancelant et commença à ôter son habit. Si je ne l'avale pas en cinq minutes, puissé-je ne jamais revoir le Shroshire.

 

– Un instant, Berks, crièrent plusieurs amateurs. Dans quel endroit la lutte aura-t-elle lieu ?

 

– Où vous voudrez, mes maîtres, je me battrai dans la fosse d'un scieur de long ou sur le dessus d'une diligence, comme vous voudrez. Mettez-nous pied contre pied et je me charge du reste.

 

– Ils ne peuvent passe battre ici, au milieu de cet encombrement. Où donc aller ? dit mon oncle.

 

– Sur mon âme, Tregellis, s'écria le Prince, je crois que notre ami l'inconnu aurait son avis à donner sur l'affaire. Ce serait lui manquer complètement d'égards que de ne pas lui laisser le choix des conditions.

 

– Vous avez raison, Sir, il faut le faire monter.

 

– Voilà qui est bien facile, car il franchit justement le seuil.

 

Je jetai un regard autour de moi et j'aperçus un jeune homme de haute taille, fort bien vêtu, couvert d'un grand manteau de voyage de couleur brune et coiffé d'un chapeau de feutre noir.

 

Une seconde après, il se tourna et je saisis convulsivement le bras du champion Harrison.

 

– Harrison, fis-je d'une voix haletante, c'est le petit Jim.

 

Et cependant dès le premier moment, il m'était venu à l'esprit que la chose était possible, qu'elle était même probable.

 

Je crois qu'elle s'était également présentée à l'esprit d'Harrison, car je remarquai une expression sérieuse, puis agitée sur sa physionomie, dès qu'il fut question d'un inconnu qui était en bas.

 

En ce moment, dès que se fut calmé le murmure de surprise et d'admiration causé par la figure et la tournure de Jim, Harrison se leva en gesticulant avec véhémence.

 

– C'est mon neveu Jim, gentlemen, cria-t-il. Il n'a pas vingt ans, et s'il est ici, je n'y suis pour rien.

 

– Laissez-le tranquille, Harrison, s'écria Jackson. Il est assez grand pour répondre lui-même.

 

– Cette affaire est allée assez loin, dit mon oncle. Harrison, je crois que vous êtes trop bon sportsman pour vous opposer à ce que votre neveu prouve qu'il tient de son oncle.

 

– Il est bien différent de moi, s'écria Harrison au comble de l'embarras. Mais je vais vous dire, gentlemen, ce que je puis faire. J'avais décidé de ne plus remettre les pieds dans un ring. Je me mesurerai volontiers avec Joe Berks, rien que pour divertir un instant la société.

 

Le petit Jim s'avança et posa la main sur l'épaule du champion.

 

– Il le faut, oncle, dit-il à mi-voix mais de façon que je l'entendis, je suis fâché d'aller contre vos désirs, mais mon parti est pris, et j'irai jusqu'au bout.

 

Harrison secoua ses vastes épaules.

 

– Jim, Jim, vous ne vous doutez pas de ce que vous faites. Mais je vous ai déjà entendu tenir ce langage et je sais que cela finit toujours par ce qui vous plaît.

 

– J'espère, Harrison, que vous avez renoncé à votre opposition ? demanda mon oncle.

 

– Puis-je prendre sa place ?

 

– Vous ne voudriez pas qu'on dise que j'ai porté un défi et que j'ai laissé à un autre le soin de le tenir ? dit tout bas Jim. C'est mon unique chance. Au nom du ciel, ne vous mettez pas en travers de ma route.

 

La large figure, ordinairement impassible, du forgeron était bouleversée par la lutte des émotions contradictoires.

 

À la fin, il abattit brusquement son poing sur la table.

 

– Ce n'est point ma faute, s'écria-t-il, ça devait arriver et c'est arrivé. Jim, au nom du ciel, mon garçon, rappelez-vous vos distances et tenez-vous à bonne portée d'un homme qui pourrait vous rendre seize livres.

 

– J'étais certain qu'Harrison ne s'obstinerait pas quand il s'agit de sport, dit mon oncle. Nous sommes heureux que vous soyez venu, car nous pourrons nous entendre et prendre les arrangements nécessaires en vue de votre défi si digne d'un sportsman.

 

– Contre qui vais-je me battre ? dit Jim en jetant un regard sur toutes les personnes présentes qui étaient toutes debout en ce moment.

 

– Jeune homme, vous verrez à qui vous avez affaire, avant que la partie soit engagée à fond, cria Berks en se frayant passage par des poussées inégales à travers la foule. Vous aurez besoin d'un ami pour jurer qu’il vous reconnaît avant que j'aie fini, voyez-vous ?

 

Jim le toisa et le dégoût se peignit sur tous les traits de sa figure.

 

– Assurément, vous n'allez pas me mettre aux prises avec un homme ivre ? dit-il. Où est Jem Belcher ?

 

– Me voici, jeune homme.

 

– Je serais heureux de m'essayer avec vous, si je le puis.

 

– Mon garçon, il faut percer par degrés jusqu'à moi. On ne monte pas d'un bond d'un bout à l'autre de l'échelle, on la gravit échelon par échelon. Montrez-vous digne d'être un adversaire pour moi, et je vous donnerai votre tour.

 

– Je vous suis fort obligé.

 

– Et votre air me plaît, je vous veux du bien, dit Belcher en lui tendant la main.

 

Ils étaient assez semblables entre eux, tant de figure que de proportions, à cela près que le champion de Bristol avait quelques années de plus.

 

Il s'éleva un murmure d'admiration quand on vit côte à côte ces deux corps de haute taille, sveltes, et ces traits aux angles vifs et bien marqués.

 

– Avez-vous fait choix de quelque endroit pour le combat ? demanda mon oncle.

 

– Je m'en rapporte à vous, monsieur, dit Jim.

 

– Pourquoi n'irait-on pas à Five's Court ? suggéra sir John.

 

– Soit, allons à Five's Court.

 

Mais cela ne faisait pas du tout le compte de l'hôtelier. Il voyait dans cet heureux incident l'occasion de moissonner une récolte nouvelle dans les poches de la dépensière compagnie.

 

– Si vous le voulez bien, s'écria-t-il, il n'est pas nécessaire d'aller aussi loin. Mon hangar à voitures derrière la cour est vide et vous ne trouverez jamais d'endroit plus favorable pour se cogner.

 

Une exclamation unanime s'éleva en faveur du hangar à voitures et ceux qui étaient près de la porte s'esquivèrent en toute hâte dans l'espoir de s'emparer des meilleures places.

 

Mon gros voisin, Bill War, tira Harrison à l'écart.

 

– J'empêcherais ça, si j'étais à votre place.

 

– Si je le pouvais, je le ferais. Je ne désire pas du tout qu'il se batte. Mais, quand il s'est mis quelque chose en tête il est impossible de le lui ôter.

 

Tous les combats qu'avait livrés le pugiliste, si on les avait mis ensemble, ne l'auraient pas mis dans une semblable agitation.

 

– Alors chargez-vous de lui et prenez l'éponge, quand les choses commenceront à tourner mal. Vous connaissez le record de Joe Berks ?

 

– Il a commencé depuis mon départ.

 

– Eh bien ! C'est une terreur. Il n'y a que Belcher qui puisse venir à bout de lui. Vous voyez vous-même l'homme : six pieds et quatorze stone. Avec cela, le diable au corps. Belcher l’a battu deux fois, mais la seconde il lui a fallu se donner bien du mal.

 

– Bon, bon, il nous faut en passer par là. Vous n'avez pas vu le petit Jim sortir ses muscles. Sans quoi, vous auriez meilleure opinion de ses chances. Il n'avait guère que seize ans quand il rossa le Coq des Dunes du Sud, et depuis, il a fait bien du chemin.

 

La compagnie sortait à flots par la porte et descendait à grand bruit les marches.

 

Nous nous mêlâmes donc au courant.

 

Il tombait une pluie fine et les lumières jaunes des fenêtres faisaient reluire le pavage en cailloux de la cour.

 

Comme il faisait bon respirer cet air frais et humide, en sortant de l'atmosphère empestée de la salle du souper.

À l'autre bout de la cour, s'ouvrait une large porte qui se dessinait vivement à la lumière des lanternes de l'intérieur.

 

Par cette porte entra le flot des amateurs et des combattants qui se bousculaient dans leur empressement, pour se placer au premier rang.

 

De mon côté, avec ma taille plutôt petite, je n'aurais rien vu, si je n'avais rencontré un seau retourné sur lequel je me plantai en m'adossant au mur.

 

La pièce était vaste avec un plancher en bois et une ouverture en carré dans la toiture. Cette ouverture était festonnée de têtes, celles des palefreniers et des garçons d'écurie qui regardaient de la chambre aux harnais, située au-dessus.

 

Une lampe de voiture était suspendue à chaque coin et une très grosse lanterne d'écurie pendait au bout d'une corde attachée à une maîtresse poutre.

 

Un rouleau de cordage avait été apporté et quatre hommes, sous la direction de Jackson, avaient été postés pour le tenir.

 

– Quel espace leur donnez-vous ? demanda mon oncle.

 

– Vingt-quatre pieds, car ils sont tous deux fort grands, Monsieur.

 

– Très bien. Et une demi-minute après chaque round, je suppose. Je serai un des arbitres, si Sir Lothian Hume veut être l'autre et vous Jackson, vous tiendrez la montre et vous servirez d'arbitre suprême.

 

Tous les préparatifs furent faits avec autant de célérité que d'exactitude par ces hommes expérimentés.

 

Mendoza et Sam le Hollandais furent chargés de Berks. Petit Jim fut confié aux soins de Belcher et de Jack Harrison.

 

Les éponges, les serviettes et une vessie pleine de brandy furent passées de mains en mains, pour être mises à la disposition des seconds.

 

– Voici votre homme, s'écria Belcher. Arrivez, Berks, ou bien nous allons vous chercher.

 

Jim parut dans le ring, nu jusqu'à la ceinture, un foulard de couleur noué autour de la taille.

 

Un cri d'admiration échappa aux spectateurs quand ils virent les belles lignes de son corps, et je criai comme les autres.

 

Il avait les épaules plutôt tombantes que massives, mais il avait les muscles à la bonne place, faisant des ondulations longues et douces, du cou à l'épaule, et de l'épaule au coude.

 

Son travail à l'enclume avait donné à ses bras leur plus haut degré de développement.

 

La vie salubre de la campagne avait revêtu d'un luisant brillant sa peau d'ivoire qui reflétait la lumière des lampes.

 

Son expression indiquait un grand entrain, la confiance. Il avait cette sorte de demi-sourire farouche que je lui avais vu bien des fois dans le cours de notre adolescence et qui indiquait, sans l’ombre d'un doute pour moi, la détermination d'un orgueil dur comme fer.

Il perdrait connaissance, longtemps avant que le courage l’abandonnât.

 

Pendant ce temps, Joe Berks s'était avancé d'un air fanfaron et s'était arrêté les bras croisés entre ses seconds, dans l'angle opposé.

 

Son expression n'avait rien de la hâte, de l'ardeur de son adversaire et sa peau d'un blanc mat, aux plis profonds sur la poitrine et sur les côtes, prouvait, même à des yeux inexpérimentés, comme les miens, qu'il n'était pas un boxeur manquant d'entraînement.

 

Certes une vie passée à boire des petits verres et à se donner du bon temps l'avait rendu bouffi et lourd.

 

D'autre part, il était fameux par son adresse, par la force de son coup, de sorte que même devant la supériorité de l'âge et de la condition, les paris furent à trois contre un en sa faveur.

 

Sa figure charnue, rasée de près, exprimait la férocité autant que le courage.

 

Il restait immobile, fixant méchamment Jim de ses petits yeux injectés de sang, portant un peu en avant ses larges épaules, comme un mâtin farouche tire sur sa chaîne.

 

Le brouhaha des paris s'était augmenté, couvrant tous les autres bruits. Les hommes se jetaient leurs appréciations d'un côté à l'autre du hangar, agitaient les mains en l'air pour attirer l'attention ou pour faire signe qu'ils acceptaient un pari.

 

Sir John Lade, debout au premier rang, criait les sommes tenues contre Jim et les évaluait libéralement avec ceux qui jugeaient d'après l'apparence de l'inconnu.

– J'ai vu Berks se battre, disait-il à l'honorable Berkeley Craven. Ce n'est pas un blanc bec de campagnard qui battra un homme possesseur d'un pareil record.

 

– Il se peut que ce soit un blanc bec de campagnard, dit l'autre, mais on m'a tenu pour un bon juge en fait de bipèdes ou de quadrupèdes et je vous le dis, Sir John, je n'ai jamais vu de ma vie homme qui parût mieux en forme. Pariez-vous toujours contre moi ?

 

– Trois contre un.

 

– Chaque unité compte pour cent livres.

 

– Très bien, Craven ! les voilà partis. Berks ! Berks ! Bravo ! Berks ! Bravo ! Je crois bien Berkeley que j'aurai à vous faire verser ces cent livres.

 

Les deux hommes s'étaient mis debout face-à-face, l'un aussi léger qu'une chèvre, avec son bras gauche bien en dehors, et le bras droit en travers du bas de sa poitrine, tandis que Berks tenait les deux bras à demi ployés et les pieds presque sur la même ligne, de façon à pouvoir porter en arrière l'un ou l'autre.

 

Pendant une minute, ils se regardèrent.

 

Puis Berks baissant la tête et lançant un coup de sa façon qui était de passer sa main par-dessus celle de l'autre, poussa brusquement Jim dans son coin.

 

Ce fut une glissade en arrière plutôt qu'un Knock-down mais on vit un mince filet de sang couler au coin de la bouche de Jim.

 

En un instant, les seconds prirent leurs hommes et les entraînèrent dans leur coin.

 

– Vous est-il égal de doubler notre enjeu ? dit Berkeley Craven, qui allongeait le cou pour apercevoir Jim.

 

– Quatre contre un sur Berks ! Quatre contre un sur Berks ! crièrent les gens du ring.

 

– L'inégalité s'est accrue, comme vous voyez. Tenez-vous quatre contre un en centaines ?

 

– Parfaitement, Sir John !

 

– On dirait que vous comptez davantage sur lui, maintenant qu'il a eu un Knock-down.

 

–Il a été bousculé par un coup, mais il a paré tous ceux qui lui ont été portés et je trouve qu'il avait une mine à mon gré quand il s'est relevé.

 

– Bon ! Moi j'en tiens pour le vieux boxeur. Les voici de nouveau. Il a appris un joli jeu, et il se couvre bien, mais ce n'est pas toujours celui qui a les meilleures apparences qui gagne.

 

Ils étaient aux prises pour la seconde fois et je trépignais d'agitation sur mon seau.

 

Il était évident que Berks prétendait l'emporter de haute lutte, tandis que Jim, conseillé par les deux hommes les plus expérimentés de l'Angleterre, comprenait fort bien que la tactique la plus sûre consistait à laisser le coquin gaspiller sa force et son souffle en pure perte.

 

Il y avait quelque chose d'horrible dans l'énergie que mettait Berks à lancer ses coups et à accompagner chaque coup d'un grognement sourd.

 

Après chacun d'eux, je regardais Jim comme j'aurais regardé un navire échoué sur la plage du Sussex, après chaque vague succédant à une autre vague, qui venait de monter en grondant et chaque fois je m'attendais à le revoir cruellement abîmé.

 

Mais la lumière de la lanterne me montrait chaque fois la figure aux traits fins de l'adolescent, avec la même expression alerte, les yeux bien ouverts, la bouche serrée, pendant qu'il recevait les coups sur l’avant-bras ou que, baissant subitement la tête, il les laissait passer en sifflant par-dessus son épaule.

 

Mais Berks avait autant de ruse que de violence.

 

Graduellement, il fit reculer Jim dans un angle du carré de cordes, d'où il lui était impossible de s'échapper et dès qu'il l'y eut enfermé, il se jeta sur lui comme un tigre.

 

Ce qui se passa alors dura si peu de temps, que je ne saurais le détailler dans son ordre, mais je vis Jim se baisser rapidement sous les deux bras lancés à toute volée. En même temps, j'entendis un bruit sec, sonore, et je vis Jim danser au centre du ring, Berks gisant sur le côté, une main sur un œil.

 

Quelles clameurs ! Les professionnels, les Corinthiens, le Prince, les valets d'écurie, l'hôtelier, tout le monde criait à tue-tête.

 

Le vieux Buckhorse sautillait près de moi, sur une caisse, et de sa voix criarde, piaillait des critiques et des conseils en un jargon de ring étrange et vieilli que personne ne comprenait.

 

Ses yeux éteints brillaient. Sa face parcheminée frémissait d'excitation et son bruit musical de cloche domina le vacarme.

 

Les deux hommes furent entraînés vivement dans leurs coins.

 

Un des seconds les épongeait tandis que l'autre agitait une serviette, devant leur figure. Eux-mêmes, les bras ballants, les jambes allongées, absorbaient autant d'air que leurs poumons pouvaient en contenir pendant le court intervalle qui leur était accordé.

 

– Que pensez-vous de votre blanc bec campagnard ? cria Craven triomphant. Avez-vous jamais rien vu de plus magistral ?

 

– Ce n'est certes point un Jeannot, dit Sir John en hochant la tête. À combien tenez-vous pour Berks, Lord Sele ?

 

– À deux contre un.

 

– Je vous le prends à cent par unité.

 

– Voilà Sir John qui se couvre, s'écria mon oncle, en se retournant vers nous avec un sourire.

 

– Allez ! dit Jackson.

 

Ce round-là fut notablement plus court que le précédent.

 

Évidemment, Berks avait reçu la recommandation d'engager la lutte de près à tout prix, pour profiter de l'avantage que lui donnait sa supériorité de poids, avant que l'avantage que donnait à son adversaire sa supériorité de forme pût faire son effet.

 

D'autre part, Jim, après ce qui s'était passé dans le dernier round, était moins disposé à faire de grands efforts pour le tenir à distance d'une longueur de bras.

 

Il visa à la tête de Berks qui se lançait à fond, le manqua et reçut à rebours un violent coup en plein corps, qui lui imprima sur les côtes, en haut, la marque en rouge de quatre phalanges.

 

Comme ils se rapprochaient, Jim saisit à l'instant sous son bras la tête sphérique de son adversaire et y appliqua deux coups du bras ployé, mais grâce à son poids le professionnel le fit sauter par-dessus lui et tous deux roulèrent à terre, côte à côte, essoufflés.

 

Mais Jim se releva d'un bond et se rendit dans son coin, tandis que Berks, étourdi par ses excès de ce soir, se dirigeait vers son siège en s'appuyant d'un bras sur Mendoza et de l'autre sur Sam le Hollandais.

 

– Soufflets de forge à raccommoder, s'écria Jem Belcher. Et maintenant qui tient quatre contre un ?

 

– Donnez-nous le temps d'ôter le couvercle de notre poivrière, dit Mendoza. Nous entendons qu'il y en ait pour la nuit.

 

– Voilà qui en a bien l'air ! dit Jack Harrison. Il a déjà un œil de fermé. Je tiens un contre un que mon garçon gagne.

 

– Combien ? crièrent plusieurs voix.

 

– Deux livres quatre shillings trois pence, dit Harrison comptant tout ce qu'il possédait en ce monde.

 

Jackson cria une fois de plus.

– Allez !

 

Tous deux furent d'un bond à la marque, Jim avec autant de ressort et de confiance et Berks avec un ricanement fixé sur sa face de bouledogue et un éclair de féroce malice dans l'œil qui pouvait lui servir.

 

Sa demi-minute ne lui avait pas rendu tout son souffle et sa vaste poitrine velue se soulevait, s'abaissant avec un halètement rapide, bruyant comme celui d'un chien courant qui n'en peut plus.

 

– Allez-y, mon garçon, bourrez-le sans relâche, hurlèrent Belcher et Harrison.

 

– Ménagez votre souffle, Berks ! Ménagez votre souffle, criaient les Juifs.

 

Ainsi donc nous assistâmes à un renversement de tactique, car cette fois c'était Jim qui se lançait avec toute la vigueur de la jeunesse, avec une énergie que rien n'avait entamée, tandis que Berks, le sauvage, payait à la nature la dette qu'il avait contractée, en l'outrageant tant de fois.

 

Il ouvrait la bouche. Il avait des gargouillements dans la gorge, sa figure s'empourprait dans les efforts qu'il faisait pour respirer tout en étendant son long bras gauche et reployant son bras droit en travers, pour parer les coups de son nerveux antagoniste.

 

– Laissez-vous tomber quand il frappera, cria Mendoza. Laissez-vous tomber et prenez un instant de repos.

 

Mais il n'y avait pas de sournoiserie ni de changement dans le jeu de Berks.

Il avait toujours été une courageuse brute qui dédaignait de s'effacer devant un adversaire, tant qu'il pouvait tenir sur ses jambes.

 

Il tint Jim à distance avec ses longs bras et si bien que Jim bondit autour de lui pour trouver une ouverture, il était arrêté comme s'il avait eu devant une barre de fer de quarante pouces.

 

Maintenant, chaque instant gagné était un avantage pour Berks.

 

Déjà il respirait plus librement et la teinte bleuâtre s'effaçait sur sa figure.

 

Jim devinait que les chances d'une prompte victoire allaient lui glisser entre les doigts. Il revint, il multiplia ses attaques rapides comme l'éclair, sans pouvoir vaincre la résistance passive que lui opposait le professionnel expérimenté.

 

C'était alors que la science du ring trouvait son application. Heureusement pour Jim, il avait derrière lui deux maîtres de cette science.

 

– Portez votre gauche sur sa marque, mon garçon, et visez à la tête avec le droit, crièrent-ils.

 

Jim entendit et agit à l'instant.

 

– Pan !

 

Son poing gauche arriva juste à l'endroit où la courbe des côtes de son adversaire quittait le sternum.

 

La violence du coup fut atténuée de moitié par le coude de Berks, mais elle eut pour résultat de lui faire porter la tête en avant.

 

– Pan ! fit le poing droit, avec un son clair, net, d'une boule de billard qui en heurte une autre.

 

Berks chancela, battit l'air de ses bras, pivota et s'abattit en une vaste masse de chair sur le sol.

 

Ses seconds s'élancèrent aussitôt et le mirent sur son séant. Sa tête se balançait inconsciemment d'une épaule à l'autre et finit même par tomber en arrière le menton tendu vers le plafond.

 

Sam le Hollandais lui fourra la vessie de brandy entre les dents, pendant que Mendoza le secouait avec fureur en lui hurlant des injures aux oreilles ; mais ni l'alcool ni les injures ne pouvaient le faire sortir de cette insensibilité sereine.

 

Le mot : « Allez ! » fut prononcé au moment prescrit et les Juifs, voyant que l'affaire était finie, lâchèrent la tête de leur homme qui retomba avec bruit sur le plancher. Il y resta étendu, ses gros bras, ses fortes jambes allongés, pendant que les Corinthiens et les professionnels s'empressaient d'aller plus loin secouer la main de son vainqueur.

 

De mon côté, j'essayai aussi de fendre la foule, mais ce n'était pas une tâche aisée pour l'homme le plus faible qu'il y eût dans la pièce.

 

Tout autour de moi, des discussions animées s'engageaient entre amateurs et professionnels sur la performance de Jim et sur son avenir.

 

– C'est le plus beau début que j'aie jamais vu, depuis le jour où Jem Belcher se battit pour la première fois avec Paddington Jones à Wormwood Scrubbs, il y aura de cela quatre ans au dernier avril, dit Berkeley Craven. Vous lui verrez la ceinture autour du corps, avant qu'il ait vingt-cinq ans, ou je ne me connais pas en hommes.

 

– Cette belle figure que voila me coûte bel et bien cinq cents livres, grommelait Sir John Lade. Qui aurait cru qu'il tapait d'une façon si cruelle ?

 

– Malgré cela, disait un autre, je suis convaincu que si Joe Berks avait été à jeun, il l'aurait mangé. En outre, le jeune gars était en plein entraînement, tandis que l'autre était prêt à éclater comme une pomme de terre trop cuite, s'il avait été touché. Je n'ai jamais vu un homme aussi mou et avec le souffle en pareille condition. Mettez les hommes à l'entraînement et votre casseur de têtes sera comme une poule devant un cheval.

 

Quelques-uns furent de l'avis de celui qui venait de parler. D'autres furent d'un avis contraire, de sorte qu'une discussion passionnée s'engagea autour de moi.

 

Pendant qu'elle marchait, le prince partit et comme à un signal donné, la majorité de la compagnie gagna la porte.

 

Cela me permit d'arriver enfin jusqu'au coin où Jim finissait sa toilette pendant que le champion Harrison, avec des larmes de joie sur les joues, l'aidait à remettre son pardessus.

 

– En quatre rounds ! ne cessait-il de répéter dans une sorte d'extase. Joe Berks en quatre rounds ! Et il en a fallu quatorze à Jem Belcher !

 

– Eh bien ! Roddy, cria Jim en me tendant la main, je vous l'avais bien dit que j'irais à Londres et que je m'y ferais un nom.

 

– C'était splendide, Jim !

 

– Bon vieux Roddy ! J'ai vu dans le coin votre figure, vos yeux fixés sur moi. Vous n'êtes pas changé avec tous vos beaux habits et vos vernis de Londres.

 

– C'est vous qui avez changé, Jim. J'ai eu de la peine à vous reconnaître quand vous êtes entré dans la salle.

 

– Et moi aussi, dit le forgeron. Où avez-vous pris tout ce beau plumage, Jim ? Je sais pour sûr que ce n'est pas votre tante qui vous aura aidé à faire les premiers pas vers le ring et ses prix.

 

– Miss Hinton a été une amie pour moi, la meilleure amie que j'aie jamais eue !

 

– Hum ! je m'en doutais, grommela le forgeron. Eh bien ! Jim, je n'y suis pour rien et vous, Jim, vous aurez à me rendre témoignage sur ce point quand nous retournerons à la maison. Je ne sais pas trop ce que… Mais ce qui est fait est fait et on n'y peut plus rien… Après tout, elle est… À présent que le diable emporte ma langue maladroite.

 

Je ne saurais dire si c'était l'effet du vin qu'il avait bu au souper ou l'excitation que lui causait la victoire du petit Jim, mais Harrison était très agité et sa physionomie d'ordinaire placide avait une expression de trouble extrême.

 

Ses manières semblaient tour à tour trahir la jubilation et l'embarras.

 

Jim l'examinait avec curiosité et évidemment, se demandait ce qui pouvait se cacher derrière ces phrases hachées et ces longs silences.

 

Pendant ce temps, le hangar aux voitures avait été débarrassé.

 

Jem Belcher était resté à causer d'un air fort grave avec mon oncle.

 

– C'est parfait, Belcher, dit mon oncle, à portée de mon oreille.

 

– Je me ferais un vrai plaisir de m'en charger, monsieur, dit le fameux pugiliste.

 

Et tous deux se dirigèrent vers nous.

 

– Je désirais vous demander, Jim Harrison, si vous consentiriez à être mon champion dans le combat avec Wilson le Crabe, de Gloucester, dit mon oncle.

 

– Ce que je désire, sir Charles, c'est la chance de faire mon chemin.

 

– Il y a de gros enjeux, de très gros enjeux sur l’event, dit mon oncle. Vous recevrez deux cents livres si vous gagnez. Cela vous convient-il ?

 

– Je combattrai pour l'honneur et parce que je veux qu'on m'estime digne de me mettre en ligne avec Jem Belcher.

 

Belcher se mit à rire de bon cœur.

 

– Vous prenez le chemin pour y arriver, jeune homme, dit-il, mais c'était chose assez aisée pour vous, ce soir, de battre un homme qui avait bu et qui n'était pas en forme.

 

– Je ne tenais pas du tout à me battre avec lui, dit Jim en rougissant.

 

– Oh ! je sais que vous avez assez de courage pour vous battre avec n'importe quel bipède. J'en étais sûr dès que mes yeux se sont arrêtés sur vous. Mais je vous rappelle que quand vous aurez à vous battre avec Wilson, vous aurez affaire à l'homme de l'Ouest qui donne les plus belles promesses et l'homme le plus fort de l'Ouest sera sans doute l'homme le plus fort de l'Angleterre. Il a les mouvements aussi vifs et la portée de bras aussi longue que vous, et il s'entraîne jusqu'à sa demi-once de graisse. Je vous en avertis dès maintenant, voyez-vous, parce que si je dois me charger de vous…

 

– Vous charger de moi ?

 

– Oui, dit mon oncle, Belcher a consenti à vous entraîner pour la prochaine lutte, si vous consentiez à l’accepter.

 

– Certainement, et je vous en suis très reconnaissant, dit Jim avec empressement ; à moins que mon oncle ne veuille bien m'entraîner, il n'y a personne que je choisisse plus volontiers.

 

– Non, Jim, je resterai avec vous quelques jours, mais Belcher en sait bien plus long que moi en fait d'entraînement. Où se logera-t-on ?

 

– Je pensais que si nous choisissions l'hôtel Georges à Crawley, ce serait plus commode pour vous. Puis, si nous avions le choix de l'emplacement, nous prendrions la dune de Crawley, car, en dehors de Molesey Hurst, ou peut-être du creux de Smitham, il n'y a guère d'endroit plus convenable pour un combat. Êtes-vous de cet avis ?

 

– J'y adhère de tout mon cœur, dit Jim.

 

– Alors, vous m'appartenez à partir de cette heure, voyez-vous, dit Belcher. Vous mangerez ce que je mangerai, vous boirez ce que je boirai, vous dormirez comme moi, et vous aurez à faire tout ce qu'on vous dira de faire. Nous n'avons pas une heure à perdre, car Wilson est au demi entraînement depuis le mois dernier. Vous avez vu ce soir son verre vide.

 

– Jim est prêt au combat, comme il ne le sera jamais plus en sa vie, dit Harrison, mais nous irons tous deux à Crawley demain. Ainsi donc, bonsoir, Sir Charles.

 

– Bonne nuit, Roddy, dit Jim, vous viendrez à Crawley me voir dans mon lieu d'entraînement, n'est-ce pas ?

 

Je lui promis avec empressement que je viendrais.

 

– Il faut être plus attentif, mon neveu, dit mon oncle pendant que nous roulions vers la maison dans son vis-à-vis modèle. En première jeunesse, on est quelque peu porté à se laisser diriger par son cœur, plus que par sa raison. Jim Harrison me paraît un jeune homme des plus convenables, mais après tout il est apprenti forgeron et candidat au prix du ring. Il y a un large fossé entre sa position et celle d'un de mes proches parents et vous devez lui faire sentir que vous êtes son supérieur.

 

– Il est le plus ancien et le plus cher ami que j'aie au monde, monsieur. Nous avons passé notre jeunesse ensemble et nous n'avons jamais eu de secret l'un pour l'autre. Quant à lui montrer que je suis son supérieur, je ne sais trop comment je pourrais faire, car je vois bien qu'il est le mien.

– Hum ! dit sèchement mon oncle.

 

Et ce fut la dernière parole qu'il m'adressa ce soir-là.

 

XII – LE CAFÉ FLADONG

 

Le petit Jim se rendit donc au Georges à Crawley pour se remettre aux soins de Jem Belcher et du champion Harrison et s'entraîner en vue de sa grande lutte avec Wilson le Crabe, de Gloucester.

 

Pendant ce temps, on racontait dans tous les clubs, dans tous les salons de bars comment il avait paru, à un souper de Corinthiens et battu en quatre rounds le formidable Joe Berks.

 

Je me rappelai cet après-midi de Friar's Oak où Jim m'avait dit qu'il se ferait un nom, et son projet s'était réalisé plutôt qu'il ne s'y était attendu, car, quelque part qu'on allât, on était certain de ne point parler autre chose que du match entre Sir Lothian Hume et Sir Charles Tregellis et des qualités des deux combattants probables.

 

Les paris en faveur de Wilson haussaient régulièrement, car il avait à son avoir bon nombre de combats officiels et Jim n'avait qu'une victoire.

 

Les connaisseurs, qui avaient vu s'exercer Wilson, étaient d'avis que la singulière tactique défensive qui lui avait valu son surnom, était très propre à déconcerter son antagoniste.

 

Pour la taille, la force, et la réputation d'endurance, on eût eu peine à décider entre eux, mais Wilson avait été soumis à des épreuves plus rigoureuses.

 

Ce fut seulement quelques jours avant la bataille, que mon père fit la visite à Londres qu'il avait promise.

 

Le marin ne se plaisait point dans les cités. Il trouvait plus de charme à se promener sur les dunes, à diriger sa lunette sur la moindre voile de hune qui se montrait à l'horizon qu'à s'orienter dans les rues encombrées par la foule.

 

Il se plaignait de ne pouvoir diriger sa marche d'après celle du soleil et trouvait qu'on était à chaque instant arrêté dans ses calculs.

 

Il y avait dans l'air des bruits de guerre et il devait utiliser son influence auprès de Lord Nelson dans le cas où un emploi se présenterait pour lui ou pour moi.

 

Mon oncle venait de se mettre en route, vêtu, comme c'était son habitude le soir, de son grand habit vert de cheval, aux boutons d'argent, chaussé de ses bottes en cuir de Cordoue, coiffé de son chapeau rond, pour se montrer au Mail, sur son petit cheval à queue coupée court.

 

J'étais resté à la maison, car j'avais déjà reconnu, à part moi, que je n'avais aucune vocation pour la vie fashionable.

 

Ces hommes-là, avec leurs petits gilets, leurs gestes, leurs façons dépourvues de naturel, m'étaient devenus insupportables et mon oncle, lui-même, avec ses airs de froideur et de protection, m'inspirait des sentiments fort mêlés.

 

Mes pensées se reportaient vers le Sussex.

 

Je rêvais de la vie cordiale et simple qu'on mène à la campagne, quand tout à coup, on frappa à la porte et j'entendis une voix familière, puis j'aperçus sur le seuil une figure souriante, au teint hâlé, aux paupières ridées, aux yeux bleu clair.

 

– Eh bien ! Roddy, s'écria-t-il, comme vous voilà grand personnage ! Mais j'aimerais mieux vous voir avec l'uniforme bleu du roi sur le dos, qu'avec toutes ces cravates et toutes ces manchettes.

 

– Et je ne demanderais pas mieux, moi aussi, père.

 

– Cela me réchauffe le cœur de vous entendre parler ainsi. Lord Nelson m'a promis de vous trouver une cabine. Demain nous nous mettrons à sa recherche et nous lui rafraîchirons la mémoire. Mais où est votre oncle ?

 

– Il fait sa promenade à cheval au Mail.

 

Une expression de soulagement passa sur l'honnête figure de mon père, car il ne se sentait jamais complètement à son aise en compagnie de son beau-frère.

 

– Je suis allé à l'Amirauté et je compte avoir un navire quand la guerre éclatera. En tout cas, cela ne tardera pas bien longtemps. Lord Saint-Vincent me l'a dit de sa propre bouche. Mais je suis attendu chez Fladong, Roddy. Si vous voulez venir y souper avec moi, vous y verrez quelques-uns de mes camarades de là Méditerranée.

 

Quand on se rappelle que, dans la dernière année de la guerre, nous avions cinquante mille marins et soldats de marine embarqués, que commandaient quatre mille officiers, quand on songe que la moitié de ce nombre avait été licencié, quand le traité de paix d'Amiens mit leurs navires à l'ancre dans Hamoaze ou dons la baie de Portsmouth, on comprendra sans peine que Londres, aussi bien que les ports de mer, étaient pleins de gens de mer.

 

On ne pouvait circuler dans les rues, sans rencontrer de ces hommes à figures de bohémiens, aux yeux vifs, dont la simplicité de costume dénonçait la maigreur de la bourse, tout comme leur air distrait témoignait combien leur pesait une vie d'inaction forcée, si contraire à leurs habitudes.

 

Ils avaient l'air complètement dépaysés, dans les rues sombres aux maisons de briques, comme les mouettes qui, chassées au loin par le mauvais temps, se montrent dans les comtés du centre.

 

Cependant, pendant que les tribunaux de prises s'attardaient dans leurs opérations et tant qu'il y avait une chance d'obtenir un emploi en montrant à l'Amirauté leurs figures hâlées, ils continuaient à aller par Whitehall avec leur allure de marins arpentant le pont, à se réunir le soir pour discuter sur les événements de la dernière guerre où les chances de la guerre prochaine, au café Fladong, dans Oxford Street, qui était réservé aux marins aussi exclusivement que celui de Slaughter l'était à l'armée et celui d'Ibbetson à l'église d'Angleterre.

 

Je ne fus donc pas surpris de voir la vaste pièce, où nous soupions, pleine de marins, mais je me rappelle que ce qui me causa quelque étonnement, ce fut de voir tous ces gens de mer, qui, bien qu'ils eussent servi dans les situations les plus diverses, dans toutes les régions du globe, de la Baltique aux Indes Orientales, étaient tous coulés dans un moule unique, qui les rendait encore plus semblables entre eux qu'on ne l'est ordinairement entre frères.

 

Les règles du service exigeaient qu'on fût constamment rasé de près, que chaque tête fût poudrée, que sur chaque nuque tombât la petite queue de cheveux naturels attachés par un ruban de soie noire.

 

Les morsures du vent et les chaleurs tropicales avaient réuni leur influence pour leur donner un teint foncé, en même temps que l'habitude du commandement et la menace de dangers toujours prêts à reparaître avaient imprimé sur tous le même caractère d'autorité et de vivacité.

 

Il y avait parmi eux quelques faces joviales, mais les vieux officiers avaient des figures sillonnées de rides profondes et des nez imposants qui faisaient, à la plupart d'entre eux, une figure d'ascètes austères et durcis par les intempéries comme ceux du désert.

 

Les veilles solitaires, une discipline qui interdisait toute camaraderie, avaient laissé leurs marques sur ces figures de Peaux-Rouges.

 

Pour ma part, j'étais si occupé à les examiner, que je touchai à peine à mon souper. Malgré ma grande jeunesse, je savais que, s'il restait quelque liberté en Europe, nous la devions à ces hommes, et je croyais lire sur leurs traits farouches et durs le résumé de ces dix années de luttes qui avaient fini par faire disparaître de la mer le pavillon tricolore.

 

Lorsque nous eûmes fini de souper, mon père me conduisit dans la grande salle du café où étaient réunis une centaine d'autres officiers de marine qui buvaient du vin, fumaient leurs longues pipes de terre en faisant une fumée aussi épaisse que celle qui règne sur le pont supérieur quand on combat bord à bord.

 

Comme nous entrions, nous nous trouvâmes face-à-face avec un officier d'un certain âge qui allait sortir.

 

C'était un homme aux grands yeux intelligents, à figure pleine et placide, une de ces figures que l'on attribuerait à un philosophe, à un philanthrope, plutôt qu'à un marin guerrier.

– Voici Cuddie Collingwood, dit tout bas mon père.

 

– Hello, lieutenant Stone ! dit d'un ton très cordial le fameux amiral. Je vous ai à peine entrevu, depuis que vous vîntes à bord de l’Excellent après Saint-Vincent. Vous avez eu la chance de vous trouver aussi sur le Nil, à ce qu'on m'a dit ?

 

– J'étais troisième sur le Thésée, sous Millar, monsieur.

 

– J'ai failli mourir de chagrin de ne m'y être point trouvé. J'ai eu bien de la peine à m'en remettre Quand on pense à cette brillante expédition !… Et dire que j'étais chargé de faire la chasse à des bateaux de légumes, aux misérables bateaux chargés de choux, à San Lucar.

 

– Votre tâche valait mieux que la mienne, Sir Cuthbert, dit une voix derrière nous, celle d'un gros homme en uniforme de capitaine de poste qui fit un pas en avant pour se mettre dans notre cercle.

 

Sa figure de mâtin était agitée par l'émotion et, en parlant, il hochait piteusement la tête.

 

– Oui, oui, Troubridge, je sais comprendre les sentiments et y compatir.

 

– J'ai passé cette nuit-là dans le tourment, Collingwood, et elle a laissé ses traces sur moi, des traces qui dureront jusqu'à ce qu'on me lance par-dessus le bord dans un cercueil de toile à voile. Dire que j'avais mon beau Culloden échoué sur un banc de sable, trop loin pour tirer un coup de canon. Entendre et voir la bataille pendant toute la nuit, sans pouvoir tirer une seule bordée, sans même ôter le tampon d'un seul canon ! Deux fois, j'ai ouvert ma boîte à pistolets pour me faire sauter la cervelle, et deux fois j'ai été retenu par la pensée que Nelson pourrait encore peut-être m’employer.

 

Collingwood serra la main du malheureux capitaine.

 

– L'amiral Nelson n'a pas été longtemps sans vous trouver un emploi utile, Troubridge. Nous avons tous entendu parler de votre siège de Capoue et conter comment vous avez mis en position vos canons, sans tranchées ni parallèles, et tiré à bout portant par les embrasures.

 

La mélancolie disparut de la large face du gros marin et son rire sonore remplit la salle.

 

– Je ne suis pas assez malin ou assez patient pour leurs façons en zigzag, dit-il. Nous nous sommes placés bord à bord et nous avons foncé sur leurs sabords jusqu'à ce qu'ils aient amené pavillon. Mais vous, Sir Cuthbert, où avez-vous été ?

 

– Avec ma femme et mes deux fillettes, à Morpeth, là-haut dans le Nord. Je ne les ai vues qu'une seule fois en dix ans et il peut se passer dix autres années, je n'en sais rien, avant que je les revoie. J'ai fait là-bas de bonne besogne pour la flotte.

 

– Je croyais, monsieur, que c'était dans l'intérieur, dit mon père.

 

– C'est en effet dans l'intérieur, dit-il, mais j'y ai fait néanmoins de bonne besogne pour la flotte. Dites-moi un peu ce qu'il y a dans ce sac.

 

Collingwood tira de sa poche un petit sac noir et l'agita.

 

– Des balles, dit Troubridge.

– C'est quelque chose de plus nécessaire encore à un marin, dit l'amiral ; et retournant le sac, il fit tomber quelques grains dans le creux de la main.

 

« Je l'emporte dans mes promenades à travers champs et partout où je trouve un endroit de bonne terre, j'enfonce un grain profondément avec le bout de ma canne. Mes chênes combattront ces gredins sur l'eau quand je serai déjà oublié. Savez-vous combien il faut de chênes pour construire un vaisseau de quatre vingt canons ?

 

Mon père secoua la tête.

 

– Deux mille, pas un de moins. Chaque navire à deux ponts qui amène le drapeau blanc, coûte à l'Angleterre tout un bois. Comment nos petits-fils arriveront-ils à battre les Français si nous ne leur préparons pas de quoi construire leurs vaisseaux ?

 

Il remit son petit sac dans sa poche, puis, prenant le bras de Troubridge, il franchit la porte avec lui.

 

– Voici un homme dont la vie pourrait vous aider à régler la vôtre, dit mon père, comme nous nous installions à une table libre. C'est toujours le même gentleman paisible, toujours préoccupé du bien-être de son équipage et chérissant, dans le fond de son cœur, sa femme et ses enfants qu'il a vus si rarement. On dit dans la flotte que jamais il n'a laissé échapper un juron, Rodney, et pourtant, je ne sais comment il a pu faire, quand il était premier lieutenant, avec un équipage de débutants. Mais tout le monde aime Cuddie, car on sait que c'est un ange au combat. Comment allez-vous, capitaine Foley ? Mes respects, Sir Edward. Eh bien ! il n'y aurait qu'à exercer l'enrôlement forcé dans la compagnie présente pour faire à une corvette un équipage d'officiers à pavillon.

 

« Il y a ici, Rodney, reprit mon père, en jetant les yeux autour de lui, plus d'un homme dont le nom n'ira jamais plus loin que le livre de loch de son navire et qui, dans sa sphère, ne s'est pas montré moins digne qu'un amiral d'être cité en exemple. Nous les connaissons et nous parlons d'eux, bien qu'on n'ait jamais braillé leurs noms dans les rues de Londres. Il y a autant de science de la mer et de talent à se débrouiller dans la conduite d'un cutter que dans celle d'un vaisseau de ligne, lorsqu'il s'agit de combattre, bien que cela ne doive pas vous rapporter un titre ni les remerciements du Parlement. Voici par exemple Hamilton, cet homme à l'air calme, à la figure pale, adossé à la colonne. C'est lui qui, avec six bateaux à rames, a coupé la retraite à la frégate l’Hermione sous la gueule de deux cents canons de côte dans le port de Puerto Caballo. C'est lui qui a attaqué douze canonnières espagnoles avec son seul petit brick et a forcé quatre d'entre elles à se rendre. Voici Walker, du Cutter la Rose, qui a attaqué trois navires corsaires français avec des équipages de cent cinquante-six hommes. Il en a coulé un, capturé un autre et forcé le troisième a la fuite. Comment allez-vous, capitaine Bail ? J'espère que vous vous portez bien ?

 

Deux ou trois officiers qui connaissaient mon père et qui étaient assis aux environs, rapprochèrent leurs chaises, et il se forma bientôt un petit cercle où tout le monde parlait à très haute voix et discutait sur les choses de la mer. On brandissait de longues pipes de terre à bout de tuyau rouge.

 

On les dirigeait vers les interlocuteurs en causant.

 

Mon père me chuchota à l'oreille que mon voisin était le capitaine Foley, du Goliath, qui marchait en tête à la bataille du Nil, que cet autre grand mince, roux foncé, assis en face, était Lord Cochrane, le plus hardi capitaine de frégate qu'il y eût dans la marine. Même à Friar's Oak, on nous avait dit comment, sur son petit vaisseau le Rapide armé de quatorze petits canons, monté par cinquante-quatre hommes, il avait pris à l'abordage la frégate espagnole Gamo, montée par trois cents hommes d'équipage.

 

Il était aisé à voir que c'était un homme vif, irascible, emporté, car il parlait de ses griefs d'un ton de colère qui rougissait ses joues piquées de taches de rousseur.

 

– Nous ne ferons rien de bon sur l'Océan, tant que nous n'aurons pas pendu les entrepreneurs des chantiers de la marine. Je voudrais avoir un cadavre d'entrepreneur comme figure de poupe à chaque navire de première classe de la flotte, et à chaque frégate, il y aurait un fournisseur d'approvisionnements. Je les connais bien avec leurs pièces à la glu, leurs rivets du diable. Ils risquent cinq cents existences pour économiser quelques livres de cuivre. Qu'est-il advenu de la Chance ? Et de l’Oreste et du Martin ? Ils ont coulé en pleine mer et nous n'en avons jamais reçu de nouvelles. Je puis donc dire que leurs équipages ont été massacrés.

 

Il parait que Lord Cochrane exprimait l'opinion de tous, car un murmure d'approbation, mêlé de jurons lancés avec conviction par des marins au long cours, se fit entendre dans tout le cercle.

 

– Ces coquins de l'autre côté de l'eau savent mieux s'y prendre, dit un capitaine borgne qui avait à la boutonnière le ruban bleu et blanc du combat de Saint-Vincent. C'est bel et bien sa tête que l’on risque à commettre de pareilles sottises. A-t-on jamais vu sortir de Toulon un vaisseau dans l'état où était ma frégate de trente-huit canons, au sortir de Plymouth, l'an dernier ? Ses mâts avaient tant de jeu que d'un côté ses voiles étaient raides comme des barres de fer, tandis que de l'autre elles pendaient en festons. Le moindre sloop, qui ait jamais quitté un port de France, aurait pu la gagner de vitesse, et ensuite ce serait moi et non pas ce bousilleur de Devonport que l'on aurait fait comparaître devant une cour martiale.

Ils aimaient à grogner ces vieux loups de mer, car à peine l'un d'eux avait-il fini d’exposer ses griefs, qu'un autre commençait les siens et y mettait encore plus d'aigreur.

 

– Regardez nos voiles, dit le capitaine Foley, mettez ensemble à l'ancre un vaisseau français et un vaisseau anglais et dites ensuite à quelle nation est celui-ci ou celui-là.

 

– Francinet a son mat de misaine et son grand mat de perroquet presque égaux, dit mon père.

 

– Dans les anciens vaisseaux peut-être, mais combien y a-t-il de vaisseaux neufs qui sont établis sur le type français ? Non, quand ils sont à l'ancre, il est impossible de les déterminer. Mais quand ils mettent à la voile, comment les distinguerez-vous ?

 

– Francinet a des voiles blanches, s'écrièrent plusieurs.

 

– Et les nôtres sont noires de moisissure. Voilà la différence. Étonnez-vous ensuite qu'ils nous dépassent à la voile, quand le vent passe à travers les trous de notre toile.

 

– Sur le Rapide, dit Cochrane, la toile était si mince, que quand je prenais mon observation, je relevais toujours mon méridien à travers le petit hunier et mon horizon à travers la voile de misaine.

 

Ces mots provoquèrent un éclat de rire général.

 

Ensuite tous repartirent, se soulageant enfin de ces longues bouderies, de ces souffrances supportées en silence qui s'étaient accumulées pendant de nombreuses années de service et que la discipline leur interdisait de révéler tant qu'ils avaient les pieds sur la dunette.

 

L'un parlait de sa poudre dont il fallait six livres pour lancer un boulet à mille yards, l'autre maudissait les tribunaux de l'Amirauté, où la prise entre comme un vaisseau bien gréé et en sort comme un schooner.

 

Le vieux capitaine parla de l'avancement subordonné aux intérêts parlementaires, qui avaient souvent mis dans une cabine de capitaine un freluquet dont la place aurait été dans la sainte barbe.

 

Puis ils revinrent à la difficulté de trouver des équipages pour leurs vaisseaux. Ils haussèrent la voix pour gémir en chœur.

 

– À quoi bon construire de nouveaux vaisseaux, disait Foley, alors qu'avec une prime de cent livres vous n'arriverez pas à équiper ceux que vous avez ?

 

Mais lord Cochrane voyait la question autrement.

 

– Les hommes ! monsieur, vous les auriez s'ils étaient bien traités. L'amiral Nelson trouve les hommes qu'il lui faut pour ses navires. Et de même l'amiral Collingwood. Pourquoi ? Parce qu'il se préoccupe de ses hommes et dès lors ses hommes se souviennent de lui. Que les officiers et les hommes se respectent mutuellement et alors on n'aura aucune peine à maintenir l'effectif de l'équipage. Ce qui pourrit la marine, c'est cet infernal système qui consiste à faire passer les équipages d'un navire à l'autre, sans les officiers. Mais moi, je n'ai jamais rencontré de difficulté et je crois pouvoir dire que, si demain je hissais mon pennon, je trouverais tous mes vieux du Rapide et j'aurais autant de volontaires que je voudrais en prendre.

 

– C'est très bien, mylord, dit le vieux capitaine avec quelque chaleur. Quand les marins entendent dire que le Rapide a pris cinquante navires en treize mois, on peut être sûr qu'ils s'offriront volontiers pour servir sous son commandant. Un bon croiseur est toujours sûr de compléter facilement son équipage. Mais ce ne sont pas les croiseurs qui livrent les batailles pour la défense du pays et qui bloquent les ports de l'ennemi. Je dis que tout le bénéfice des prises devrait être réparti également entre la flotte entière, et tant qu'on n'aura pas établi cette règle, les hommes les plus capables iront toujours là où ils rendent le moins de services et où ils font les plus grands profits.

 

Ce discours produisit un chœur de protestations de la part des officiers de croiseurs et de véhémentes approbations de la part de ceux qui servaient à bord des vaisseaux de ligne.

 

Ces derniers paraissaient former la majorité dans le cercle qui s'était rassemblé.

 

À voir l'animation des figures et la colère qui brillait dans les regards il était évident que la question tenait fort à cœur à chacun des deux partis.

 

– Ce que le croiseur obtient, s'écria un capitaine de frégate, le croiseur le gagne.

 

– Entendez-vous par là, monsieur, dit le capitaine Foley, que les devoirs d'un officier à bord d’un croiseur exigent plus d'attention ou plus d'habileté professionnelle que ceux d'un officier chargé d'un blocus, qui a la côte à tribord toutes les fois que le vent tourne à l'ouest et qui a continuellement en vue les huniers de l'escadre ennemie ?

 

– Je ne prétends point à une habileté supérieure, monsieur.

 

– Alors, pourquoi réclamez-vous une solde plus forte ? Pouvez-vous nier qu'un marin devant le mât rend plus de services sur une frégate rapide qu'un lieutenant ne peut le faire sur un vaisseau de guerre ?

– L'année dernière, pas plus tard, dit un officier à tournure de gentleman qui aurait pu être pris pour un petit maître à la ville, sans le teint cuivré qu'il devait à un soleil comme on n'en voit jamais à Londres, l'année dernière, j'ai ramené de la Méditerranée le vieil Océan qui flottait comme une barrique vide et ne rapportait absolument rien, comme chargement, que de la gloire. Dans le canal nous rencontrâmes la frégate La Minerve de l'Océan occidental qui plongeait jusqu'aux sabords et était prête à éclater sous un butin que l'on avait jugé trop précieux pour le confier aux équipages de prise. Il y avait des lingots d'argent jusqu'au long de ses vergues et près de son beaupré, de la vaisselle d'argent à la pomme de ses mâts. Mes marins auraient tiré sur elle, oui, ils auraient tiré, si on ne les avait pas retenus. Cela les enrageait de penser à tout ce qu'ils avaient fait dans le Sud, et de voir cette impudente frégate faire parade de son argent sous leurs yeux.

 

– Je ne vois pas le bien fondé de leurs griefs, capitaine Bail, dit Cochrane.

 

– Quand vous serez promu au commandement d'un navire à deux ponts, milord, il pourra bien se faire qu'il vous apparaisse plus clairement.

 

– Vous parlez comme si un croiseur n'avait d'autre tâche que de faire des prises. Si c'est là votre manière de voir, permettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas au fait de la chose. J'ai commandé un sloop, une corvette et une frégate et, sur chacun d'eux, j'ai eu à remplir des devoirs fort divers. Il m'a fallu éviter les vaisseaux de ligne de l'ennemi et livrer bataille à ses croiseurs. J'ai dû donner la chasse à ses corsaires et les capturer et leur couper la retraite quand ils se réfugiaient sous ses batteries. Il m'a fallu faire une diversion sur ses forts, débarquer mes hommes, détruire ses canons et postes de signaux. Tout cela, et en outre les convois, les reconnaissances, la nécessité de risquer son propre navire, pour arriver à connaître les mouvements de l'ennemi, incombe à l'officier qui commande un croiseur. Je vais même jusqu'à dire que quand on est capable d'accomplir avec succès ces tâches, on mérite mieux de son pays que l'officier du vaisseau de ligne, qui fait le va et vient entre Ouessant et les Roches Noires, assez longtemps pour construire un récif avec la masse de ses os de bœuf.

 

– Monsieur, dit le colérique vieux marin, un officier comme ça ne court pas du moins le risque d'être pris pour un corsaire.

 

– Je suis surpris, capitaine Bulkeley, répliqua avec vivacité Cochrane, que vous alliez jusqu'à mettre ensemble les termes de corsaire et d'officier du roi.

 

Les choses tournaient à l'orage entre ces loups de mer aux têtes chaudes, aux propos laconiques, mais le capitaine Foley para au danger en portant la discussion sur les nouveaux vaisseaux que l'on construisait dans les ports de France.

 

Je prenais grand intérêt à écouter ces hommes, qui passaient leur vie à combattre nos voisins, à en discuter le caractère et les méthodes.

 

Vous qui vivez en des temps de paix et d'entente cordiale, vous ne sauriez vous imaginer avec quelle rage l'Angleterre haïssait alors la France, et par-dessus tout son grand chef.

 

C'était plus qu'un simple préjugé, qu'une antipathie.

 

C'était une aversion profonde, agressive, dont vous pouvez encore aujourd'hui vous faire quelque idée en jetant les yeux sur les journaux et les caricatures de l'époque.

 

Le mot de Français n'était guère prononcé que précédé de l'épithète coquin ou canaille.

 

Dans tous les rangs de la société, dans toutes les parties du pays, ce sentiment était le même.

 

Et les soldats de marine, qui étaient à bord de nos vaisseaux, menaient à combattre contre les Français une férocité qu'ils n'auraient jamais montrée, s'il s'était agi de Danois, de Hollandais ou d'Espagnols.

 

Si, maintenant que cinquante ans se sont écoulés, vous me demandez d'où venait ce sentiment de virulence à leur égard, ce sentiment si étranger au caractère anglais avec son laisser-aller et sa tolérance, je vous avouerai que, selon moi, c'était la crainte.

 

Naturellement, ce n'était point une crainte individuelle. Nos détracteurs les plus venimeux ne nous ont jamais qualifiés de lâches. C'était la crainte de leur étoile, la crainte de leur avenir, la crainte de l'homme subtil dont les plans paraissaient toujours tourner heureusement, la crainte de la lourde main qui avait jeté à bas une nation, puis une autre.

 

Notre pays était petit et au temps de la guerre, sa population n'était guère supérieure à la moitié de celle de la France.

 

Et alors, la France s'était agrandie par des bonds gigantesques.

 

Elle s'était avancée au nord jusqu'à la Belgique et à la Hollande.

 

Elle s'était accrue par le sud en Italie.

 

Pendant ce temps, nous étions affaiblis par la haine profonde qui régnait en Irlande entre les Catholiques et les Presbytériens.

 

Le danger était imminent, évident pour l'homme le plus incapable de réflexion.

 

On ne pouvait se promener le long de la côte du Kent sans voir les amas de bois amoncelés pour servir de signaux et avertir le pays du débarquement de l'ennemi, et quand le soleil brillait sur les hauteurs du côté de Boulogne, on voyait son éclat se refléter sur les baïonnettes des vétérans qui manœuvraient.

 

Rien d'étonnant à ce qu'il y eut, au fond du cœur des plus braves, une crainte de la puissance française, et cette animosité a toujours pour résultat d'engendrer une haine amère et pleine de rancune.

 

Alors les marins parlèrent sans bienveillance de leurs récents ennemis.

 

Ils les haïssaient sincèrement et selon l'usage de notre pays, ils disaient tout haut ce qu'ils avaient sur le cœur.

 

En ce qui concernait les officiers français, il était impossible d'en parler dune façon plus chevaleresque, mais quant à la nation, ils l'avaient en horreur.

 

Les vieux avaient combattu contre eux dans la guerre d'Amérique, combattu encore pendant ces dix dernières années, et on eût dit que le désir le plus ardent qu'ils eussent dans le cœur était de passer le reste de leur vie à combattre encore contre eux.

 

Mais si j'étais surpris de la violente animosité qu'ils témoignaient à l'égard des Français, je ne l'étais pas moins de voir à quel degré ils les appréciaient.

 

La longue série des victoires anglaises avait fini par obliger les Français à s'abriter dans les ports, à renoncer avec désespoir à la lutte et cela nous avait fait croire à tous que, pour une raison ou une autre et par la nature même des choses, l'Anglais sur mer avait toujours le dessus contre le Français.

 

Mais ceux qui avaient participé à la lutte n'étaient nullement de cet avis.

 

Ils se répandaient en bruyants éloges sur la vaillance de leurs adversaires et ils expliquaient leur défaite par des raisons précises.

 

Ils rappelaient que les officiers de l'ancienne marine française étaient presque tous des aristocrates, que la Révolution les avait chassés de leurs vaisseaux et que la face navale était tombée entre les mains de matelots indisciplinés et de chefs sans compétence.

 

Cette flotte mal commandée avait été rudement rejetée dans les ports par la poussée de la flotte anglaise qui avait de bons équipages bien commandés.

 

Elle les y avait maintenus immobiles, de sorte qu'ils n'avaient eu aucune occasion d'apprendre les choses de la mer. Leur exercice dans les ports, leur tir au canon dans les ports ne servaient à rien, quand il s'agissait de voiles à carguer, de bordées à tirer sur un vaisseau de ligne qui se balançait sur les vagues de l'Atlantique.

 

Quand une de leurs frégates gagnait le large et qu'elle pouvait naviguer librement un couple d'années, alors son équipage arrivait à connaître son affaire et un officier anglais pouvait espérer mettre une plume à son chapeau, lorsque avec un navire d'égale force il arrivait à lui faire amener son pavillon.

 

Telles étaient les opinions de ces officiers expérimentés qui les appuyaient de nombreux souvenirs de preuves multiples de la vaillance française.

 

Ils citaient, entre autres, la façon dont l'équipage de l’Orient avait employé ses canons de gaillard d'arrière, pendant que, sous leurs pieds, le pont était en feu et qu'ils savaient qu'ils se battaient sur une soute aux poudres prête à sauter.

 

On espérait en général que l'expédition des Indes Occidentales qui avait eu lieu depuis la paix, aurait donné à beaucoup de navires l'expérience de l'Océan et qu'on pourrait se hasarder à les faire sortir du Canal si la guerre venait à éclater de nouveau.

 

Mais recommencerait-elle ?

 

Nous avions dépensé des sommes fabuleuses et fait des efforts immenses pour faire fléchir la puissance de Napoléon et l'empêcher de se faire le despote de l'Europe entière.

 

Le gouvernement l'essaierait-il une fois de plus ?

 

Se laisserait-il épouvanter par le poids effrayant d'une dette qui ferait courber le dos à bien des générations futures ?

 

Pitt était là et certes, il n'était point homme à laisser la besogne à moitié faite.

 

Soudain, il y eut de l'agitation près de la porte.

 

Parmi les nuages gris de fumée de tabac, j'entrevis un uniforme bleu et des épaulettes d'or, autour desquels se formait un rassemblement dense, pendant qu'un rauque murmure, partant du groupe, se changeait en applaudissements lancés par de fortes poitrines.

 

Tout le monde se leva pour regarder.

 

On se demandait les uns aux autres de quoi il s'agissait.

 

Mais la foule bouillonnait et les applaudissements redoublaient.

 

– Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'il arrive ? demandaient une vingtaine de voix.

 

– Enlevons-le ! Hissons-le, cria quelqu'un et, aussitôt après, je vis le capitaine Troubridge au-dessus des épaules de la foule.

 

Sa figure était rouge, comme s'il était sous l'influence du vin et il agitait quelque chose qui ressemblait à une lettre.

 

Les applaudissements se turent peu à peu et il se fit un tel silence que j'aurais pu discerner le froissement du papier dans sa main.

 

– Grandes nouvelles, gentlemen, cria-t-il, grandes nouvelles ! Le contre-amiral Collingwood m'a chargé de vous les communiquer. L'ambassadeur de France a reçu ses passeports ce soir. Tous les vaisseaux qui figurent à l'Annuaire vont recevoir leur commission. L'amiral Cornwallis doit quitter la baie de Cawsand pour croiser au large d'Ouessant. Une escadre part pour la Mer du Nord, une autre pour la mer d'Irlande.

 

Il avait sans doute d'autres nouvelles à donner, mais son auditoire ne voulut pas en entendre davantage.

 

Comme on criait, comme on trépignait, quel délire !

 

Prudes et vieux officiers à pavillon, graves capitaines d'armes, jeunes lieutenants, tous criaient à tue-tête comme des écoliers échappés en vacances.

 

On ne songeait plus à ces cuisants et multiples griefs que j'avais entendu énumérer.

 

Le mauvais temps était passé.

 

Les oiseaux de mer, captifs sur terre, allaient raser l'écume, une fois encore.

 

Les notes du God Save the King dominèrent majestueusement le bruit confus.

 

J'entendis les antiques vers chantés d'une façon qui faisait oublier leurs mauvaises rimes et leur banalité.

 

J'espère que vous ne les entendrez jamais chanter ainsi, avec des larmes sur les joues ridées, avec des sanglots dans des voix d'hommes énergiques.

 

Ceux qui parlent du flegme de nos compatriotes ne les ont jamais vus quand la croûte de lave est brisée et que, pendant un instant, la flamme ardente et durable du Nord apparaît à découvert.

 

C'est ainsi que je la vis alors, et si je ne la vois point aujourd'hui, je ne suis ni assez vieux, ni assez sot pour croire qu'elle soit éteinte.

 

XIII – LORD NELSON

 

Le rendez-vous entre Lord Nelson et mon père devait avoir lieu à une heure matinale, et il tenait d'autant plus à être exact qu'il savait combien les allées et venues de l'amiral seraient modifiées par les nouvelles que nous avions apprises, la veille au soir.

 

Je venais à peine de déjeuner et mon oncle n'avait pas sonné pour son chocolat, quand mon père vint me prendre à Jermyn Street.

 

Au bout de quelques centaines de pas dans Piccadilly, nous nous trouvâmes devant le grand bâtiment de briques déteintes qui servait de logement de ville aux Hamilton et qui devenait le quartier général de Lord Nelson lorsque affaires ou plaisirs le faisaient venir de Merton.

 

Un valet de pied répondit à notre coup de marteau et nous introduisit dans un grand salon au mobilier sombre, aux tentures de nuance triste.

 

Mon père fit passer son nom et nous nous assîmes, jetant les yeux sur les blanches statuettes italiennes qui occupaient les angles, sur un tableau qui représentait le Vésuve et la baie de Naples et qui était accroché au-dessus du clavecin.

 

Je me rappelle encore une pendule noire au bruyant tic-tac qui était sur la cheminée ; et de temps à autre, au milieu du bruit des voitures de louage, il nous arrivait de bruyants éclats de rire de je ne sais quelle autre pièce.

 

Lorsque enfin la porte s'ouvrit, mon père et moi nous nous levâmes, nous attendant à nous trouver en présence du plus grand des Anglais. Mais ce fut une personne bien différente qui entra.

 

C'était une dame de haute taille et qui me parut extrêmement belle, bien que peut-être un critique plus expérimenté et plus difficile eût trouvé que son charme appartenait plutôt aux temps passé qu'au présent.

 

Son corps de reine présentait des lignes grandes et nobles, tandis que sa figure qui commençait à s'empâter, à devenir grossière, était encore remarquable par l’éclat du teint, la beauté de grands yeux bleu clair et les reflets de sa noire chevelure qui se frisait sur un front blanc et bas.

 

Elle avait un port des plus imposants, si bien qu'en la regardant à son entrée majestueuse, et devant cette pose qu'elle prit en jetant un coup d'œil sur mon père, je me rappelai alors la reine des Péruviens, qui sous les traits de Miss Polly Hinton, nous excitait le petit Jim et moi à nous révolter.

 

– Lieutenant Anson Stone ? demandait-elle.

 

–Oui, belle, dame, répondit mon père.

 

– Ah ! s'écria-t-elle en sursautant d'une façon affectée, avec exagération. Alors, vous me connaissez ?

 

– J'ai vu Votre Seigneurie à Naples.

 

– Alors, vous avez vu aussi sans doute, mon pauvre Sir William ? Mon pauvre Sir William !

 

Et elle toucha sa robe de ses doigts blancs couverts de bagues, comme pour attirer notre attention sur ce fait qu'elle était en complet costume de deuil.

 

– J'ai entendu parler de la triste perte qu'avait éprouvée Votre Seigneurie, dit mon père.

 

– Nous sommes morts ensemble, s'écria-t-elle. Que peut être désormais mon existence, sinon une mort lentement prolongée ?

 

Elle parlait d'une belle et riche voix qu'agitait le frémissement le plus douloureux, mais je ne pus m'empêcher de reconnaître qu'elle avait l'air de la personne la plus robuste que j'eusse jamais vue et je fus surpris de voir qu'elle me lançait de petites œillades interrogatives comme si elle prenait quelque plaisir à se voir admirer, fût-ce par un individu aussi insignifiant que moi.

 

Mon père, en son rude langage de marin, tâchait de balbutier quelques banales paroles de condoléances, mais ses yeux se détournaient de cette figure revêche, hâlée, pour épier quel effet elle avait produit sur moi.

 

– Voici son portrait, à cet ange tutélaire de cette demeure, s'écria-t-elle en montrant d'un geste grandiose, large, un portrait suspendu au mur et représentant un gentleman à la figure très maigre, au nez proéminent et qui avait plusieurs décorations à son habit.

 

« Mais c'est assez parler de mes chagrins personnels, dit-elle en essuyant sur ses yeux d'invisibles larmes. Vous êtes venus voir Lord Nelson. Il m'a chargée de vous dire qu'il serait ici dans un instant. Vous avez sans doute appris que les hostilités vont reprendre ?

 

– Nous avons appris cette nouvelle hier soir.

– Lord Nelson a reçu l'ordre de prendre le commandement de la flotte de la Méditerranée.

 

– Vous pouvez croire qu'en un tel moment… Mais n'est-ce pas le pas de Sa Seigneurie que j'entends ?

 

Mon attention était si absorbée par les singulières façons de la dame, et par les gestes, les poses dont elle accompagnait toutes ses remarques, que je ne vis pas le grand amiral entrer dans la pièce.

 

Lorsque je me retournai, il était tout près à côté de moi.

 

C'était un petit homme brun à la tournure svelte et élancée d'un adolescent.

 

Il n'était point en uniforme.

 

Il portait un habit brun à haut collet, dont la manche droite et vide, pendait à son côté.

 

L'expression de sa figure était, je m'en souviens bien, extrêmement triste et douce, avec les rides profondes qui décelaient les luttes de son âme impatiente, ardente.

 

Un de ses yeux avait été crevé et abîmé par une blessure, mais l'autre se portait de mon père à moi avec autant de vivacité que de pénétration.

 

À vrai dire, d'ensemble, avec ses regards brefs et aigus, la belle pose de sa tête, tout en lui indiquait l'énergie, la promptitude, en sorte que, si je puis comparer les grandes choses aux petites, il me rappela un terrier de bonne race, bien dressé au combat, doux et leste, mais vif et prêt à tout ce que le hasard pourrait mettre sur sa voie.

 

– Eh bien ! lieutenant Stone, dit-il du ton le plus cordial en tendant sa main gauche à mon père, je suis fort content de vous voir. Londres est plein de marins de la Méditerranée, mais je compte qu'avant une semaine, il ne restera plus aucun officier d'entre vous sur la terre ferme.

 

– Je suis venu vous demander, Sir, si vous pourriez m'aider à avoir un vaisseau.

 

– Vous en aurez un, Stone, si on fait quelque cas de ma parole à l'Amirauté. J'aurai besoin d'avoir derrière moi tous les anciens du Nil. Je ne puis vous promettre un vaisseau de première ligne, mais ce sera au moins un vaisseau de soixante-quatre canons, et je puis vous assurer qu'on est à même de faire bien des choses avec un vaisseau de soixante-quatre canons, bien maniable, qui a un bon équipage et qui est bien bâti.

 

– Qui pourrait en douter, quand on a entendu parler de l’Agamemnon ? s'écria Lady Hamilton.

 

Et en même temps, elle se mit à parler de l'amiral et de ses exploits en termes d'une exagération élogieuse, avec une telle averse de compliments et d’épithètes, que mon père et moi nous ne savions quelle figure faire.

 

Nous nous sentions humiliés et chagrins de la présence d'un homme qui était forcé d'entendre dire devant lui de telles choses.

 

Mais, après avoir risqué un coup d'œil sur Lord Nelson, je m'aperçus à ma grande surprise que, bien loin de témoigner de l'embarras, il souriait, il avait l'air enchanté comme si cette grossière flatterie de la dame était pour lui la chose la plus précieuse du monde.

 

– Allons, allons, ma chère dame, vos éloges surpassent de beaucoup mes mérites…

 

Ces mots l'encourageant, elle se lança dans une apostrophe théâtrale au favori de la Grande-Bretagne, au fils aîné de Neptune, et il s'y soumit en manifestant la même gratitude, le même plaisir.

 

Qu'un homme du monde, âgé de quarante-cinq ans, pénétrant, honnête, au fait du manège des cours, se laissât entortiller par des hommages aussi crus, aussi grossiers, j'en fus stupéfait, comme le furent tous ceux qui le connaissaient.

 

Mais vous qui avez beaucoup vécu, vous n'avez pas besoin qu'on vous dise combien de fois il arrive que la nature la plus énergique, la plus noble, à quelque faiblesse unique, inexplicable, une faiblesse qui se montre d'autant plus visiblement qu'elle contraste avec le reste, ainsi qu'une tache noire apparaît d'une manière plus choquante sur le drap le plus blanc.

 

– Vous êtes un officier de mer comme je les aime, Stone, dit-il, quand Sa Seigneurie fut arrivée au bout de son panégyrique. Vous êtes un marin de la vieille école.

 

Il arpenta la pièce à petits pas impatients tout en parlant et en pivotant de temps à autre sur un talon, comme si quelque barrière invisible l'avait arrêté.

 

– Nous commençons à devenir trop beaux pour notre besogne avec ces inventions d'épaulettes, d'insignes de gaillard d’arrière. Au temps où j'entrai au service, vous auriez pu voir un lieutenant faire les liures et le gréement de son beaupré, ayant parfois un épissoir suspendu au cou, pour donner l'exemple à ses hommes. Aujourd'hui, c'est tout juste, s’il veut bien porter son sextant jusqu'à l'écoutille. Quand serez-vous prêt à embarquer, Stone ?

 

– Ce soir, Mylord.

 

– Bien, Stone, bien. Voilà le véritable esprit. On double la besogne à chaque marée sur les chantiers, mais je ne sais quand les vaisseaux seront prêts. J'arbore mon pavillon sur la Victoire mercredi, et nous mettons à la voile aussitôt.

 

– Non, non, pas si tôt, il ne pourra pas être prêt à prendre la mer, dit Lady Hamilton d'une voix plaintive en joignant les mains, et elle tourna les yeux vers le plafond, tout en parlant.

 

– Il faut qu'il soit prêt et il le sera, s'écria Nelson avec une véhémence extraordinaire. Par le ciel, quand même le diable serait à la porte, je m'embarquerai mercredi. Qui sait ce que ces gredins peuvent bien faire en mon absence ? La tête me tourne à la pensée des diableries qu'ils projettent peut-être. En cet instant même, chère dame, la reine, notre reine, s'écarquille peut-être les yeux pour apercevoir les voiles des hunes des vaisseaux de Nelson.

 

Comme je me figurais qu'il parlait de notre vieille reine Charlotte, je ne comprenais rien à ses paroles, mais mon père me dit ensuite que Nelson et Lady Hamilton s'étaient pris d'une affection extraordinaire pour la reine de Naples et c'étaient les intérêts de ce petit royaume qui lui tenaient si fort à cœur.

 

Peut-être mon air d'ahurissement attira-t-il l'attention de Nelson sur moi, car il suspendit tout à coup sa promenade à l'allure de gaillard d'arrière et me toisa des pieds à la tête, d'un air sévère.

– Eh bien ! jeune gentleman, dit-il d'un ton sec.

 

– C'est mon fils unique, Sir, dit mon père. Mon désir est qu'il entre au service si l'on peut trouver une cabine pour lui, car voici bien des générations que nous sommes officiers du roi.

 

– Ainsi donc, vous tenez à venir vous faire rompre les os, s'écria Nelson d'un ton rude, et en regardant d'un air de mécontentement les beaux habits qui avaient été si longuement discutés entre mon oncle et Mr Brummel. Vous aurez à quitter ce grand habit pour une jaquette de toile cirée, si vous servez sous mes ordres.

 

Je fus si embarrassé par la brusquerie de son langage, que je pus à peine répondre en balbutiant que j'espérais faire mon devoir.

 

Alors, sa bouche sévère se détendit en un sourire plein de bienveillance, et bientôt, il posa sur mon épaule sa petite main brune.

 

– Je crois pouvoir dire que vous marcherez très bien. Je vois que vous êtes de bonne étoffe. Mais ne vous imaginez pas entrer dans un service facile, jeune gentleman, quand vous entrez dans le service de Sa Majesté. C'est une profession pénible. Vous entendez parler du petit nombre qui réussit, mais que savez-vous de centaines d'autres qui n'arrivent pas à faire leur chemin ? Voyez combien j'ai eu de chance. Sur deux cents qui étaient avec moi à l'expédition de San Juan, cent quarante-cinq sont morts en une seule nuit. J'ai pris part à cent quatre-vingts engagements, et comme vous voyez, j'ai perdu un œil et un bras sans compter d'autres graves blessures. La chance m'a permis de passer à travers tout cela, et maintenant, je bats pavillon amiral, mais je me rappelle plus d'un honnête homme qui me valait et qui n'a point percé.

 

« Oui, reprit-il, comme la dame se répandait en protestations loquaces, bien des gens, bien des gens qui me valaient sont devenus la proie des requins et des crabes de terre. Mais c'est un marin sans valeur que celui qui ne se risque pas chaque jour, et nos existences à tous sont dans la main de celui qui connaît parfaitement l'heure où il nous la redemandera.

 

Pendant un instant, le sérieux de son regard, le ton religieux de sa voix nous firent entrevoir peut-être les profondeurs du vrai Nelson, l'homme des contes orientaux, imbu de ce viril puritanisme qui fit surgir de cette région, les Côtes de fer, ceux qui devaient façonner le cœur de l'Angleterre et les Pères Pèlerins qui devaient le propager au dehors.

 

C'était là le Nelson qui affirmait avoir vu la main de Dieu s'appesantir sur les Français et qui s'agenouillait dans la cabine de son vaisseau amiral, pour attendre le moment de se porter sur la ligue ennemie.

 

Il y avait aussi une humaine tendresse dans le ton qu'il prenait pour parler de ses camarades morts, et elle me fit comprendre pourquoi il était si aimé de tous ceux qui servirent sous lui.

 

En effet, bien qu'il eût la dureté du fer quand il s'agissait de naviguer et de combattre, en sa nature complexe, il se combinait une faculté qui manque à l'Anglais, cette émotion affectueuse qui s'exprimait par des larmes, lorsqu'il était touché, et par des mouvements instinctifs de tendresse, comme celui dans lequel il demanda à son capitaine de pavillon de l'embrasser quand il gisait mourant, dans le poste de la Victoire.

 

Mon père s'était levé pour partir, mais l'amiral, avec cette bienveillance qu'il témoigna toujours à la jeunesse, et qui avait été un instant glacée par l'inopportune splendeur de mes habits, continua à se promener devant nous, en jetant des phrases brèves et substantielles pour m'encourager et me conseiller.

 

– C'est de l'ardeur que nous demandons dans le service, jeune gentleman, dit-il. Il nous faut des hommes chauffés au rouge, qui ne sachent ce que c'est que le repos. Nous en avons de tels dans la Méditerranée et nous les retrouverons. Quelle troupe fraternelle. Lorsqu'on me demandait d'en désigner un pour une tâche difficile, je répondais à l'amirauté de prendre le premier venu, car le même esprit les animait tous. Si nous avions pris dix-neuf vaisseaux, nous n'aurions jamais déclaré notre tâche bien remplie, tant que le vingtième aurait navigué sur les mers. Vous savez ce qu’il en était chez nous, Stone. Vous avez passé trop de temps sur la Méditerranée, pour que j'aie besoin de vous en dire quoi que ce soit.

 

– J'espère être sous vos ordres, Mylord, dit mon père, la prochaine fois que nous les rencontrerons.

 

– Nous les rencontrerons, il le faut, et cela sera. Par le ciel ! je n'aurai pas de repos, tant que je ne leur aurai pas donné une secousse. Ce coquin de Bonaparte prétend nous abaisser. Qu'il essaie et que Dieu favorise la bonne cause !

 

Il parlait avec tant d'animation, que la manche vide s'agitait en l'air, ce qui lui donnait l'air le plus extraordinaire.

 

Voyant mes yeux fixés sur lui, il sourit et se tourna vers mon père.

 

– Je peux encore faire de la besogne avec ma nageoire, dit-il en posant la main sur son moignon. Qu'est-ce qu'on disait dans la flotte à ce propos ?

 

– Que c'était un signal indiquant qu'il ne ferait pas bon se mettre en travers de votre écubier.

 

– Ils me connaissent, les coquins. Vous le voyez, jeune gentleman, il ne s'est pas perdu la moindre étincelle de l'ardeur que j'ai mise à servir mon pays. Il pourra arriver un jour, que vous arborerez votre propre pavillon et, quand ce jour viendra, vous vous souviendrez que le conseil que je donne à un officier, c'est qu'il ne fasse rien à moitié, par demi mesures. Mettez votre enjeu d'un seul coup, et si vous perdez sans qu'il y ait de votre faute, le pays vous confiera un autre enjeu de même valeur. Ne vous préoccupez pas de manœuvres. Foin des manœuvres ! La seule dont vous ayez besoin, consiste à vous mettre bord à bord avec l'ennemi. Combattez jusqu'au bout et vous aurez toujours raison. N'ayez jamais une arrière pensée pour vos aises, pour votre propre vie, car votre vie ne vous appartient plus à partir du jour où vous avez endossé l'uniforme bleu. Elle appartient au pays et il faut la dépenser sans compter pour peu que le pays en retire le moindre avantage. Comment est le vent, ce matin, Stone ?

 

– Est, sud-est, dit mon père sans hésitation.

 

– Alors, Cornwallis est sans doute en bon chemin pour Brest, quoique pour ma part, j'eusse préféré tâcher de les attirer au large.

 

– C'est aussi ce que souhaiteraient tous les officiers et tous les hommes de la flotte, Votre Seigneurie, dit mon père.

 

– Ils n'aiment pas le service de blocus, et cela n'est pas étonnant, puisqu'il ne rapporte ni argent, ni honneur. Vous vous rappelez comment cela se passait dans les mois d'hiver, devant Toulon, Stone, alors que nous n'avions à bord ni poudre, ni bœuf, ni vin, ni porc, ni farine, pas même des câbles, de la toile et du filin de réserve. Et nous consolidions nos vieux pontons avec des cordages. Dieu sait si je ne m'attendais pas à voir le premier Levantin venu couler nos vaisseaux. Mais, quand même nous n'avons pas lâché prise. Néanmoins, je crains que là-bas, nous n'ayons pas fait grand chose pour l'honneur de l'Angleterre. Chez nous, on illumine les fenêtres à la nouvelle d'une grande bataille, mais on ne comprend pas qu'il nous serait plus aisé de recommencer six fois la bataille du Nil que de rester en station tout l'hiver pour le blocus. Mais je prie Dieu qu'il nous fasse rencontrer cette nouvelle flotte ennemie, et que nous puissions en finir par une bataille corps à corps.

 

– Puissé-je être avec vous, mylord ! dit gravement mon père. Mais nous vous avons déjà pris trop de temps et je n'ai plus qu'à vous remercier de votre bonté et à vous offrir tous mes souhaits.

 

– Bonjour, Stone, dit Nelson, vous aurez votre vaisseau et si je puis avoir ce jeune gentleman parmi mes officiers, ce sera chose faite. Mais si j'en crois son habillement, reprit-il en portant ses yeux sur moi, vous avez été mieux partagé pour la répartition des prises que la plupart de vos camarades. Pour ma part, jamais je n'ai songé, jamais je n'ai pu songer à gagner de l'argent.

 

Mon père expliqua que le fameux Sir Charles Tregellis était mon oncle, qu'il s'était chargé de moi et que je demeurais chez lui.

 

– Alors, vous n'avez pas besoin que je vous vienne en aide, dit Nelson avec quelque amertume. Quand on a des guinées et des protections, on peut passer par-dessus la tête des vieux officiers de marine, fût-on incapable de distinguer la poupe d'avec la cuisine, ou une caronade d'avec une pièce longue de neuf. Néanmoins… Mais que diable se passe-t-il ?

 

Le valet de pied s'était précipité soudain dans la chambre, mais il s'arrêta devant le regard de colère que lui lança l'amiral.

 

– Votre Seigneurie m'a dit d'accourir chez vous dès que cela arriverait, expliqua-t-il en montrant une grande enveloppe bleue.

– Par le ciel ! Ce sont mes ordres, s'écria Nelson en la saisissant vivement et faisant des efforts maladroits pour en rompre les cachets avec la main qui lui restait.

 

Lady Hamilton accourut à son aide, mais elle eut à peine jeté les yeux sur le papier, qui s'y trouvait, qu'elle jeta un cri perçant, porta la main à ses yeux et se laissa choir évanouie.

 

Mais je ne pus m'empêcher de reconnaître qu'elle se laissa choir fort habilement et que, malgré la perte de ses sens, elle eut la bonne fortune d'arranger fort habilement les plis de son costume et de prendre une attitude classique et gracieuse.

 

Quant à lui, l'honnête marin, il était si incapable de supercherie et d'affectation, qu'il ne les soupçonnait point chez autrui, aussi courut-il tout affolé à la sonnette, pour réclamer à grands cris domestiques, médecin, sels, en jetant des mots incohérents dans sa douleur, se répandant en paroles si passionnées, si émues, que mon père jugea plus discret de me tirer par la manche, comme pour m'avertir qu'il nous fallait sortir à la dérobée.

 

Nous le laissâmes donc dans ce sombre salon de Londres, perdant la tête tant il était ému de pitié pour cette femme superficielle qui n'avait rien de naturel, pendant que dehors, tout contre le chasse-roues, dans Piccadilly, l'attendait la haute berline noire prête à l'emporter pour ce long voyage qui allait aboutir à poursuivre la flotte française sur un parcours de sept mille milles a travers l'Océan, à la rencontrer enfin et à la vaincre.

 

Cette victoire devait limiter aux conquêtes continentales l'ambition de Napoléon, mais elle coûterait à notre grand marin la vie qu'il devait perdre au moment le plus glorieux de son existence, comme je souhaiterais qu'il vous advînt à tous.

 

XIV – SUR LA ROUTE

 

Déjà approchait le jour de la grande bataille.

 

La guerre sur le point d'éclater et Napoléon qui devenait de plus en plus menaçant n'étaient que des objets de second ordre pour tous les sportsmen et en ce temps-là les sportsmen formaient bien la moitié de la population.

 

Dans le club patricien, dans la taverne plébéienne, dans le café que fréquentait le négociant, dans la caserne du soldat, à Londres et dans les provinces, la même question passionnait toute la nation.

 

Toutes les diligences qui arrivaient de l'Ouest apportaient des détails sur la belle condition de Wilson le Crabe, qui était retourné dans son pays natal pour s'entraîner et qu'on savait être sous la direction immédiate du capitaine Barclay, l'expert.

 

D'un autre côté, bien que mon oncle n'eût pas encore désigné son champion, personne dans le public ne doutait que ce ne fût Jim, et les renseignements qu'on avait sur son physique et sa performance lui valurent bon nombre de parieurs.

 

Toutefois, la côte était en faveur de Wilson et les gens de l'Ouest, comme un seul homme, tenaient pour lui, tandis qu’à Londres l'opinion était partagée.

 

Deux jours avant le combat, on donnait Wilson à trois contre deux, dans tous les clubs du West End.

 

J'étais allé deux fois voir Jim à Crawley, dans l'hôtel où il était installé pour son entraînement et je l'y trouvai soumis au sévère régime en usage.

Depuis la pointe du jour jusqu'à la tombée de la nuit, il courait, sautait, frappait sur une vessie suspendue à une barre ou s'exerçait contre son formidable entraîneur.

 

Ses yeux brillaient. Sa peau luisait de santé débordante.

 

Il avait une telle confiance dans le succès que mes appréhensions s'évanouirent à la vue de sa vaillante attitude et quand j'entendis son langage empreint d'une joie tranquille.

 

– Mais je m'étonne que vous veniez me voir maintenant, Rodney, me dit-il en faisant un effort pour rire, maintenant que me voilà devenu boxeur, et à la solde de votre oncle, tandis que vous êtes à la ville et passé Corinthien. Si vous n'aviez pas été le meilleur, le plus sincère petit gentleman du monde, c'est vous qui auriez été mon patron d'ici peu de temps au lieu d'être mon ami.

 

En contemplant ce superbe gaillard à la figure distinguée, aux traits fins, en pensant à ses belles qualités, aux impulsions généreuses dont je le savais capable, je trouvai si absurde qu'il regardât mon amitié comme une marque de condescendance, que je ne pus retenir un bruyant éclat de rire.

 

– Tout cela est fort bien, Rodney, me dit-il en me regardant fixement dans les yeux. Mais, qu'est-ce que votre oncle en pense ?

 

Cette question était une colle.

 

Je dus me borner à répondre d'un ton mal assuré que, si redevable que je fusse envers mon oncle, j'avais tout d'abord connu Jim et qu'assurément j'étais assez grand pour choisir mes amis.

 

Les doutes de Jim étaient fondés jusqu'à un certain point. Mon oncle s'opposait très nettement à ce qu'il y eût entre nous la moindre intimité. Mais comme il trouvait bon nombre d'autres choses à désapprouver dans ma conduite, celle-là perdait de son importance.

 

Je crains de lui avoir causé bien des désappointements.

 

Je n'avais inventé aucune excentricité, bien qu'il eût eu la bonté de m'en indiquer plusieurs, au moyen desquelles je parviendrais à « sortir de l'ornière », selon son expression, et à m'imposer à l'attention du monde étrange au milieu duquel il vivait.

 

– Vous êtes un jeune gaillard des plus agiles, mon neveu. Ne vous croyez-vous pas capable de faire le tour d'une chambre en sautant d'un meuble sur l'autre sans toucher le parquet ? Un petit tour de force dans ce genre, serait extrêmement goûté. Il y avait un capitaine des gardes qui est arrivé à se faire un grand succès dans la société en pariant une petite somme qu'il le ferait. Madame Liéven, qui est extrêmement exigeante, l'invitait fréquemment à ses soirées rien que pour qu'il pût s'exhiber.

 

Je lui affirmai que je me sentais incapable de cet exploit.

 

– Vous êtes tout de même un peu difficile, dit-il en haussant les épaules. Étant mon neveu, vous auriez pu vous assurer une position en continuant ma réputation de goût délicat. Si vous aviez déclaré la guerre au mauvais goût, le monde de la fashion se serait empressé de vous regarder comme un arbitre en vertu de vos traditions de famille et vous seriez parvenu sans la moindre concurrence à la position que vise ce jeune parvenu de Brummel. Mais vous n'avez aucun instinct dans cette direction. Vous êtes incapable d'attention pour les moindres détails. Regardez vos souliers ! Et encore votre cravate ! et enfin votre chaîne de montre ! Il ne faut en laisser voir que deux anneaux. J'en ai laissé voir trois, mais c'était aller trop loin et en ce moment, je ne vous en vois pas moins de cinq. Je le regrette, mon neveu, mais je ne vous crois pas destiné à atteindre la situation sur laquelle j'ai le droit de compter pour un proche parent.

 

– Je suis désolé de vous avoir causé ces désillusions, monsieur, dis-je.

 

– Votre mauvaise fortune consiste en ce que vous ne vous êtes pas trouvé plus tôt sous mon influence, dit-il. J'aurais pu vous modeler de façon à satisfaire même mes propres aspirations. J'avais un frère cadet qui fut dans un cas semblable. J'ai fait de mon mieux pour lui, mais il prétendait mettre des cordons à ses souliers et il commettait en public l'erreur de prendre le vin de Bourgogne pour le vin du Rhin. Le pauvre garçon a fini par se jeter dans les livres et il a vécu et il est mort curé de village. C'était un brave homme, mais d'une banalité… et il n'y a pas place dans la société pour les gens dépourvus de relief.

 

– Alors, monsieur, je crains qu'elle n'ait pas de place pour moi, dis-je. Mais mon père a le plus grand espoir que Lord Nelson me trouvera un emploi dans la flotte. Si j'ai fait four à la ville, je n'en ai pas moins de reconnaissance pour les bontés que vous m'avez témoignées en vous chargeant de moi et j'espère que, si je reçois ma commission, je pourrai encore vous faire honneur.

 

– Il pourrait bien arriver que vous parveniez à la hauteur que je m'étais assignée pour vous, mais que vous y parveniez par un autre chemin, dit mon oncle. Il y a à la ville des hommes, tels que Lord Saint-Vincent, Lord Hood, qui font figure dans les sociétés les plus respectables, bien qu'ils n'aient pour toute recommandation que leurs services dans la marine.

 

Ce fut dans l'après-midi du jour qui précédait le combat, qu'eut lieu cette conversation entre mon oncle et moi, dans le coquet sanctuaire de sa maison de Jermyn Street.

 

Il était vêtu, je m'en souviens, de son ample habit de brocart, qu'il portait ordinairement pour aller à son club, et il avait le pied posé sur une chaise, car Abernethy, qui venait de sortir, le traitait pour un commencement de goutte.

 

Était-ce l'effet de la souffrance, était-ce peut-être celui du désappointement que lui avait causé mon avenir, mais ses façons avec moi étaient plus sèches que d'ordinaire et il y avait, je le crains bien, un peu d'ironie dans son sourire, quand il parlait de mes défauts.

 

Quant à moi, cette explication me fut un soulagement, car mon père était parti de Londres avec la ferme conviction qu'on trouverait de l'emploi pour nous deux, et le seul poids que j'eusse sur l'esprit était l'idée de la peine que j'aurais à quitter mon oncle sans détruire les plans qu'il avait formés à mon sujet.

 

J’avais pris en aversion cette existence vide pour laquelle j'étais si peu fait, j'étais pareillement excédé de ces propos égoïstes d'une coterie de femmes frivoles et de sots petits-maîtres qui prétendaient se faire regarder comme le centre de l'univers.

 

Peut-être le sourire railleur de mon oncle voltigea-t-il sur mes lèvres quand je l'entendis parler de la surprise dédaigneuse qu'il avait éprouvée, en rencontrant dans ce milieu sacro-saint les hommes qui avaient sauvé le pays de l'anéantissement.

 

– À propos, mon neveu, dit-il, il n'y a pas de goutte qui tienne et qu'Abernethy le veuille ou non, il faut que nous soyons à Crawley ce soir. Le combat aura lieu sur la dune de Crawley. Sir Lothian Hume et son champion sont à Reigate. J'ai retenu des lits pour nous deux à l'hôtel Georges. À ce que l'on me dit, l'affluence dépassera tout ce que l'on a vu jusqu'à ce jour. L'odeur de ces auberges de campagne m'est toujours désagréable, mais, que voulez-vous ? L'autre jour, au club Berkeley, Craven disait qu'il n'y avait pas un lit disponible à vingt milles autour de Crawley et qu'on faisait payer trois guinées par nuit. J'espère que votre jeune ami, si je dois le regarder comme tel, sera à la hauteur de ce qu'il promettait, car j'ai mis sur l'évent plus que je ne voudrais perdre. Sir Lothian, lui aussi, s'engage à fond, car il a fait chez Limmer un pari supplémentaire de cinq mille contre trois mille sur Wilson. D'après ce que je sais de l'état de ses affaires, il sera sérieusement entamé si nous l'emportons… Eh bien, Lorimer ?

 

– Une personne qui désire vous voir, Sir Charles, dit le nouveau valet.

 

– Vous savez que je ne reçois personne jusqu'à ce que ma toilette soit achevée.

 

– Il insiste pour vous voir, monsieur. Il a presque enfoncé la porte.

 

– Enfoncé la porte ? Que voulez-vous dire, Lorimer ? Pourquoi ne l'avez-vous pas mis dehors ?

 

Un sourire passa sur la figure du domestique.

 

Au même instant, on entendit dans le corridor une voix de basse profonde.

 

– Je vous dis de me faire entrer tout de suite, mon garçon. Autrement, ce sera tant pis pour vous.

 

Il me sembla que j'avais déjà entendu cette voix, mais lorsque par-dessus l'épaule du domestique j'entrevis une large face charnue, bovine, avec un nez aplati à la Michel-Ange au centre, je reconnus aussitôt l'homme que j'avais eu pour voisin au souper.

 

– C'est War le boxeur, monsieur, dis-je.

– Oui, monsieur, dit notre visiteur en introduisant sa volumineuse personne dans la pièce. C'est Bill War, le tenancier du cabaret à la Tonne dans Jermyn Street et l'homme le mieux côté pour l'endurance. Il n'y a qu'une chose qui est cause qu'on me bat, Sir Charles, et c'est ma viande, ça me pousse si vite, que j'en ai toujours quatre stone, quand je n'en ai pas besoin. Oui, monsieur, j'en ai attrapé assez pour faire un champion des petits poids, avec ce que j'ai en trop. Vous auriez peine à croire en me voyant que, même après m'être battu avec Mendoza, j'étais capable de sauter par-dessus les quatre pieds de hauteur de la corde qui entoure le ring, avec l'agilité d'un petit cabri, mais, maintenant, si je lançais mon castor dans le ring, je n'arriverais jamais à le ravoir, à moins que le vent ne l'en fasse sortir, car le diable m'emporte si je pourrais passer par-dessus la corde pour le rattraper. Je vous présente mes respects, jeune homme, et j'espère que vous êtes en bonne santé.

 

Une expression de vive contrariété avait paru sur la figure de mon oncle, en voyant envahir ainsi son séjour intime. Mais c'était une des nécessités de sa situation de rester en bons termes avec les professionnels. Il se contenta donc de lui demander quelle affaire l'amenait.

 

Pour toute réponse, le gros lutteur jeta sur le domestique un regard significatif.

 

– C'est chose importante, Sir Charles, et ça doit rester entre vous et moi.

 

– Vous pouvez sortir, Lorimer… À présent, War, de quoi s'agit-il ?

 

Le boxeur s'assit fort tranquillement à cheval sur une chaise, en posant ses bras sur le dossier.

 

– J’ai eu des renseignements, Sir Charles, dit il.

– Eh bien ! Qu'est-ce que c'est ? s'écria mon oncle avec impatience.

 

– Des renseignements de valeur.

 

– Allons, expliquez-vous.

 

– Des renseignements qui valent de l'argent, dit War en pinçant les lèvres.

 

– Je vois que vous voulez qu'on vous paie ce que vous savez.

 

Le boxeur eut un sourire affirmatif.

 

– Oui, mais je n'achète rien de confiance. Vous me connaissez assez pour ne pas jouer ce jeu-là avec moi.

 

– Je vous connais pour ce que vous êtes, Sir Charles, c'est-à-dire pour un noble Corinthien, un Corinthien fini. Mais voyez-vous, si je me servais de ça contre vous, ça me mettrait des centaines de livres dans la poche. Mais mon cœur ne le souffrira pas. Bill War a toujours été pour le bon sport et le franc jeu. Si je m'en sers pour vous, j'espère que vous ferez en sorte que je n'y perde pas.

 

– Vous pouvez agir comme il vous plaira, dit mon oncle. Si vos informations me sont utiles, je saurai ce que je dois faire pour vous.

 

– On ne saurait parler plus franchement que ça. Nous nous en contenterons, patron, et vous vous montrerez généreux comme vous avez toujours passé pour l'être. Eh bien, notre homme, Jim Harrison, combat contre Wilson le Crabe, de Gloucester, demain, sur la dune de Crawley pour un enjeu.

– Eh bien, après ?

 

– Connaîtriez-vous par hasard quelle était la cote hier ?

 

– Elle était à trois contre deux sur Wilson.

 

– C'est ça même, patron. Trois contre deux, voilà ce qui a été offert dans le salon de mon bar. Savez vous où en est la cote aujourd'hui ?

 

– Je ne suis pas encore sorti.

 

– Eh bien ! je vais vous le dire, elle est à sept contre un sur votre homme.

 

– Vous dites ?

 

– Sept contre un, patron, pas moins.

 

– Vous dites des bêtises, War. Comment peut-il se faire que la cote ait passé de trois contre deux à sept contre un ?

 

– Je suis allé chez Tom Owen, je suis allé au Trou dans le Mur, je suis allé à La Voiture et les Chevaux, et vous pouvez miser à sept contre un dans n'importe laquelle de ces maisons. On joue de l'argent par tonnes contre votre homme. C'est la même proportion qu'un cheval contre une poule dans toutes les maisons de sport, dans toutes les tavernes, depuis ici jusqu'à Stepney.

 

L’expression qui parut sur la figure de mon oncle me convainquit que l'affaire était vraiment sérieuse pour lui. Puis il haussa les épaules avec un sourire d'incrédulité.

 

– Tant pis pour les sots qui misent, dit-il. Mon homme est en bonne forme. Vous l'avez vu hier, mon neveu ?

 

– Il allait très bien, hier, monsieur.

 

– S'il était arrivé quelque chose de fâcheux, j'en aurais été informé.

 

– Mais peut-être qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux pour le moment, dit War.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Je vais m'expliquer, monsieur. Vous vous rappelez, Berks ? Vous savez que c'est un homme qui ne doit guère inspirer de confiance en tout temps et qu'il en veut à votre homme, parce qu'il a été battu par lui dans le hangar aux voitures.

 

« Bon ! hier soir, vers dix heures, il entre dans mon bar escorté des trois plus fieffés coquins qu'il y ait à Londres. Ces trois-là, c'étaient Ike-le-Rouge, celui qui a été exclu du ring pour avoir triché avec Bittoon, puis Yussef le batailleur, qui vendrait sa mère pour une pièce de sept shillings ; le troisième était Chris Mac Carthy, un voleur de chiens par profession, qui a un chenil du côté de Haymarket. Il est bien rare de voir ensemble ces quatre types de beauté, et ils en avaient tous plus qu'ils ne pouvaient en tenir, excepté Chris, un lapin trop malin pour se griser quand il y a une affaire en train. De mon côté, je les fais entrer au salon.

 

« Ce n’était pas que la chose en valût la peine, mais je craignais qu'ils ne commencent à chercher noise à mes clients et je ne voulais pas non plus compromettre ma licence en les laissant devant le comptoir. Je leur sers à boire et je reste avec eux, rien que pour les empêcher de mettre la main sur le perroquet empaillé et les tableaux.

 

« Bon ! patron, pour abréger, ils se mirent à parler du combat et ils éclatèrent de rire à l'idée que le jeune Harrison pourrait gagner, tous, excepté Chris qui restait à faire des signes et des grimaces aux autres, tellement, qu'à la fin Berks fut sur le point de lui lancer un coup de torchon dans la figure pour sa peine.

 

« Je devinai qu'il se mijotait quelque chose et ça n'était pas bien difficile à voir, surtout quant Ike-le-Rouge se dit prêt à parier un billet de cinq livres que Jim Harrison ne se battrait pas.

 

« Donc, je me lève pour aller chercher une autre bouteille de délie-langues et je me mets derrière le guichet fermé d'un volet par lequel on fait passer les boissons du comptoir dans le salon. Je l'ouvre de la largeur d'un pouce et j'aurais été attablé avec eux que je n'aurais pas mieux entendu ce qu'ils disaient.

 

« Il y avait Chris Mac Carthy qui bougonnait après eux, parce qu'ils ne tenaient pas leur langue tranquille. Il y avait Joe Berks qui parlait de leur casser la figure s'ils avaient l'aplomb de l'interpeller davantage.

 

« Comme ça, Chris se mit à les raisonner, car il avait peur de Berks et il leur demanda s'ils voulaient décidément être en état de faire la besogne le lendemain matin et si le patron consentirait à payer en voyant qu'ils s'étaient grisés et qu'il ne fallait pas compter sur eux.

 

« Ça les calma tous les trois et Yussef le batailleur demanda à quelle heure on partirait.

 

« Chris leur dit que tant que l'hôtel Georges à Crawley ne serait pas fermé, on pourrait travailler à cela.

« – C'est bien mal payé pour employer la corde, dit Ike-le-Rouge.

 

« – Au diable la corde, dit Chris en tirant un petit bâton plombé de sa poche de côté. Pendant que trois de vous le tiendront à terre, je lui casserai l'os du bras avec ça. Nous aurons gagné notre argent et nous risquons tout au plus six mois de prison.

 

« – Il se défendra, dit Berks.

 

« – Eh bien, dit Chris, ce sera son seul combat.

 

« Je n'en ai pas entendu davantage. Ce matin je suis sorti, et j'ai vu comme je vous l'ai dit que la cote en faveur de Wilson montait à des sommes fabuleuses, que les joueurs ne la trouvaient jamais assez haute.

 

« Voila où on en est, patron, et vous savez ce que ça signifie, mieux que Bill War ne pourrait vous le dire.

 

– Très bien, War, dit mon oncle en se levant, je vous suis très obligé de m'avoir appris cela et je ferai en sorte que vous n'y perdiez pas. Je regarde cela comme des propos en l'air de coquins ivres, mais vous ne m'en avez pas moins rendu un immense service en attirant mon attention de ce côté. Je compte vous voir demain aux Dunes.

 

– Mr Jackson m'a prié de me charger de la garde du ring.

 

– Très bien. J'espère que nous aurons un loyal et bon combat. Bonsoir et merci.

 

– Mon oncle avait conservé son attitude un peu narquoise pendant que War était présent, mais celui-ci avait à peine refermé la porte qu'il se tourna vers moi avec un air d'agitation que je ne lui avais jamais vu.

 

– Il faut que nous partions à l'instant pour Crawley, mon neveu, dit-il en souriant. Il n'y a pas une minute à perdre. Lorimer, faites atteler les juments baies à la voiture. Mettez-y le nécessaire de toilette et dites à William qu'il soit devant la porte le plus tôt possible.

 

– J'y veillerai, monsieur, dis-je.

 

Et je courus à la remise de Little Ryder Street où mon oncle logeait ses chevaux.

 

Le garçon d'écurie était absent et je dus envoyer un lad à sa recherche. Pendant ce temps-là, aidé du palefrenier, je tirai dehors la voiture et je fis sortir les deux juments de leurs boxes.

 

Il fallut une demi-heure, peut-être trois quarts d'heure, avant que tout fut en place.

 

Lorimer attendait déjà dans Jermyn Street avec les inévitables paniers pendant que mon oncle restait debout dans l'embrasure de la porte ouverte, vêtu de son grand habit de cheval couleur faon.

 

Sa figure pâle était d'un calme impassible et ne laissait rien voir des émotions tumultueuses qui se livraient bataille dans son âme.

 

J'en étais certain.

 

– Nous allons vous laisser, Lorimer. Nous aurions peut-être des difficultés à vous trouver un lit. Tenez-leur la tête, William. Montez, mon neveu. Holà ! War, qu'y a-t-il encore ?

 

Le boxeur accourait de toute la vitesse que lui permettait sa corpulence.

 

– Rien qu'un mot de plus avant votre départ, Sir Charles, dit-il tout haletant. J'ai entendu dire dans mon comptoir que les quatre hommes en question étaient partis pour Crawley à une heure.

 

– Très bien, War, dit mon oncle, un pied, sur le marchepied.

 

– Et la cote est montée à dix contre un.

 

– Lâchez la tête, William.

 

– Encore un mot, patron, un seul. Vous m'excuserez ma liberté. Mais à votre place, j'emporterais mes pistolets.

 

– Merci, je les ai.

 

La longue lanière claqua entre les oreilles du cheval de tête. Le groom s'élança à terre et l'on passa de Jermyn Street à Saint James Street et de là à Whitehall avec une rapidité qui indiquait que les vaillantes juments n'étaient pas moins impatientes que leur maître.

 

L'horloge du parlement marquait un peu plus de quatre heures et demie quand nous franchîmes comme au vol le pont de Westminster.

 

L'eau se refléta au-dessous de nous aussi vite que l'éclair, puis on roula entre les deux rangées de maisons aux murailles brunes formant l'avenue qui nous avait menés à Londres. Nous étions arrivés à Streatham, quand il rompit le silence.

 

– J'ai un enjeu considérable, mon neveu, dit-il.

 

– Et moi aussi, répondis-je.

 

– Vous ! s'écria-t-il avec surprise.

 

– J'ai mon ami, monsieur !

 

– Ah ! oui, j'avais oublié. Vous avez votre excentricité, après tout, mon neveu. Vous êtes un ami fidèle, ce qui est chose rare dans notre monde. Je n'en ai jamais eu qu'un dans ma position et celui-là… Mais vous m'avez entendu raconter l'histoire. Je crains qu'il ne fasse nuit quand nous arriverons à Crawley.

 

– Je le crains aussi.

 

– En ce cas, nous arriverons peut-être trop tard.

 

– Dieu fasse que non, Monsieur.

 

– Nous sommes derrière les meilleures bêtes qui soient en Angleterre, mais je crains que nous ne trouvions les routes encombrées, avant que nous arrivions à Crawley.

 

« Avez-vous entendu, mon neveu ! War a entendu ces quatre bandits parler de quelqu'un qui leur donnait les ordres et qui les payait pour leur crime. Vous avez compris, n'est-ce pas ? qu'ils ont été engagés pour estropier mon homme.

 

« Dès lors, qui peut bien les avoir pris à gage, qui peut y être intéressé ? À moins que ce ne soit…

 

« Je connais sir Lothian Hume pour un homme capable de tout. Je sais qu'il a perdu de fortes sommes aux cartes chez Wattier et chez White. Je sais qu'il a joué une grosse somme sur cet évent et qu'il s'y est engagé avec une témérité qui fait croire à ses amis qu'il a quelque raison personnelle pour compter sur le résultat.

 

« Par le ciel ! Comme tout cela s'enchaîne. S'il en était ainsi…

 

Il retomba dans le silence, mais je vis reparaître cette expression de froideur farouche que j'avais remarquée en lui, le jour où lui et sir John Lade couraient côte à côte sur la route de Godstone.

 

Le soleil descendait lentement sur les basses collines du Surrey et l'ombre surgissait d'instant en instant, mais les roues continuaient à bourdonner et les sabots à frapper sans se ralentir.

 

Un vent frais nous soufflait à la figure, quoique les feuilles pendissent immobiles aux branches d'arbres qui s'étendaient au-dessus de la route.

 

Les bords dorés du soleil venaient à peine de disparaître derrière les chênes de la côte de Reigate quand les juments inondées de sueur arrivèrent devant l'hôtel de la Couronne à Red Hill.

 

Le propriétaire, sportsman et amateur de ring, accourut pour saluer un Corinthien aussi connu que l'était Sir Charles Tregellis.

 

– Vous connaissez Berks, le boxeur ? demanda mon oncle.

 

– Oui, Sir Charles.

 

– Est-il passé ?

 

– Oui, Sir Charles. Il devait être environ quatre heures, bien qu'avec cette cohue de gens et de voitures, il soit difficile d'en jurer. Il y avait là lui, Ike le Rouge, le Juif Yussef et un autre. Ils avaient entre les brancards une bête de sang. Ils l'avaient menée à fond de train, car elle était couverte d'écume.

 

– Voilà, qui est bien grave, mon neveu, dit mon oncle, pendant que nous volions vers Reigate. S'ils allaient ce train, c'est qu'évidemment, ils tenaient à faire leur coup de bonne heure.

 

– Jim et Belcher seraient certainement de force à leur tenir tête à tous les quatre, suggérai-je.

 

– Si Belcher était avec lui, je ne craindrais rien ; mais on ne saurait prévoir quelle diablerie ils ont arrangée. Que nous le trouvions seulement sain et sauf, et je ne perdrai pas un moment jusqu'à ce que je le voie sur le ring. Nous veillerons pour monter la garde avec nos pistolets, mon neveu, et j'espère, seulement que ces bandits seront assez hardis pour tenter leur coup. Mais il faut qu'ils aient été à l'avance bien certains de réussir, pour que la cote ait monté à un pareil chiffre, et c'est là ce qui m'inquiète.

 

– Mais assurément, ils n’ont rien à gagner à commettre une pareille infamie, Monsieur. S'ils arrivent à blesser Jim, la lutte ne pourrait avoir lieu et les paris ne seraient pas décidés.

 

– Il en serait ainsi dans une lutte ordinaire pour gagner un prix, et c'est heureux qu'il en soit ainsi, autrement les coquins qui infestent le ring, ne tarderaient pas à rendre tout sport impossible, mais ici il en est autrement. D'après les conditions du pari, je dois perdre, à moins que je ne présente un homme dans une certaine limite d'âge, qui soit vainqueur de Wilson le Crabe. Vous devez vous souvenir que je n'ai point nommé mon homme ; C'est dommage, mais c'est ainsi. Nous savons qui il est, nos adversaires le savent aussi, mais les arbitres et le dépositaire des enjeux refuseraient d'en tenir compte. Si nous nous plaignions que Jim Harrison est hors de combat, ils nous répondraient qu'ils n'ont pas été dûment informés que Jim Harrison était notre champion. Les conditions sont, jouer ou payer, et les gredins en profitent.

 

Les craintes qu'avait exprimées mon oncle au sujet de l'encombrement de la route ne furent que trop justifiées, car lorsque nous eûmes dépassé Reigate, nous vîmes un tel défilé de voitures de toute espèce que, pendant les huit milles qui restaient à parcourir, il n'y avait pas, je crois, un seul cheval dont les naseaux ne fussent à plus de quelques pieds de l'arrière de la voiture ou carriole qui le précédait.

 

Toutes les routes qui partaient de Londres, comme celles qui s'éloignaient de Guildford à l'ouest, de Tunbridge à l'est, avaient contribué pour leur part à grossir ce flot de four in hand, de gigs, de sportsmen à cheval, si bien que la large route de Brighton était emplie d'un fossé à l'autre, d'une cohue qui riait, criait, chantait et marchait dans la même direction.

 

Il était impossible à quiconque eut contemplé cette foule bigarrée de ne pas reconnaître que la passion du ring, bonne ou mauvaise peu importe, n'était point le trait distinctif d'une certaine classe, mais qu'elle était une marque du caractère national, profondément enracinée dans la nature de l'Anglais, qu'elle avait été transmise de génération en génération, aussi bien au jeune aristocrate qui conduisait sa fine voiture, qu'aux grossiers revendeurs assis sur six rangs de profondeur dans leur carriole que traînait un bidet.

 

Là, je vis des hommes d'État et des soldats, des gentilshommes et des gens de lois, des fermiers et des hobereaux, des vagabonds d'East End et des lourdauds de province. Tout ce monde se démenait avec la perspective de passer une nuit pénible, rien que pour avoir la chance d'assister à une lutte qui pouvait se terminer en un seul round, chose impossible à prévoir.

 

On ne saurait imaginer une foule plus joyeuse, plus cordiale.

 

Les plaisanteries se croisaient, aussi dru que les nuages de poussière, et devant chaque auberge du bord de la route, le patron et les garçons se tenaient prêts avec leurs plateaux chargés de pots débordants de mousse pour désaltérer ces bouches pressées.

 

Ces haltes pour boire la bière, cette rude camaraderie, la cordialité, les incommodités accueillies par des éclats de rire, cette impatience de voir la lutte, étaient autant de traits, qui pouvaient être qualifiés de vulgaires, de populaires, par les gens au goût difficile, mais quant à moi, maintenant que je prête l'oreille aux lointains et vagues échos de notre temps passé, tout cela me paraît constituer l'ossature qui formait la charpente si solide et si virile dont cette race antique était constituée.

 

Mais hélas ! quelle chance avions-nous de gagner du terrain ?

 

Mon oncle, avec toute son habileté, n'arrivait pas à apercevoir un passage dans cette masse en mouvement.

 

Il fallut garder notre rang dans la file et ramper comme des escargots de Reigate à Horley, puis à la Croix de Povey, puis à la bruyère de Lowfield, pendant que le jour faisait place au crépuscule et qu'à celui-ci succédait la nuit.

 

Au pont de Kimberham, toutes les lanternes furent allumées.

 

C'était un merveilleux spectacle que cette courbe de la route qui s'étendait devant nous, que les replis de ce serpent aux écailles dorées qui se déroulait dans l'obscurité.

 

Enfin ! Enfin, nous aperçûmes l'immense et l'informe masse de l'orme de Crawley qui nous dominait dans les ténèbres, et nous arrivâmes à l'entrée de la rue du village où toutes les fenêtres des cottages étaient éclairées, puis devant la haute façade du vieil hôtel Georges, où l'on voyait de la lumière à toutes les portes, à toutes les vitres, à toutes les fentes en l'honneur de la noble compagnie qui devait y passer la nuit.

 

XV – JEU DÉLOYAL

 

L'impatience de mon oncle ne lui permit pas d'attendre son tour dans le défilé qui devait nous amener devant la porte.

 

Il jeta les rênes et une pièce d'une couronne à un des individus mal vêtus qui encombraient l'allée des piétons, et se frayant vivement passage à travers la foule, il poussa vers l'entrée.

 

Lorsqu'il parut dans la zone de lumière que projetaient les fenêtres, on se demanda à voix basse quel pouvait être cet impérieux gentleman, à la figure pâle, sous son manteau de cheval, et un vide se forma pour nous laisser passer.

 

Jusqu'alors je ne m'étais pas douté combien mon oncle était populaire dans le monde sportif, car sur notre passage, les gens se mirent à crier à tue-tête :

 

– Hurrah ! pour le beau Tregellis ! Bonne chance pour vous et pour votre champion, Sir Charles ! Place au fameux, au noble Corinthien !

 

Cependant le maître d'hôtel attiré par les acclamations accourait à notre rencontre.

 

– Bonsoir, Sir Charles, s'écria-t-il. Vous allez bien, j'espère ? Et vous reconnaîtrez, j'en suis sûr, que votre champion fait honneur au Georges.

 

– Comment va-t-il ? demanda vivement mon oncle.

 

– Il ne saurait aller mieux, Monsieur. Il est aussi beau qu'une peinture. Oui, il est en état de gagner un royaume à la lutte.

Mon oncle eut un soupir de soulagement.

 

– Où est-il ? demanda-t-il.

 

– Il est rentré de bonne heure dans sa chambre, monsieur, car il avait une affaire toute particulière pour demain, dit le maître d'hôtel avec un gros rire.

 

– Où est Belcher ?

 

– Le voici dans le salon du bar.

 

En disant ces mots, il ouvrit la porte.

 

Nous y jetâmes un coup d'œil et nous vîmes une vingtaine d'hommes bien mis, parmi lesquels je reconnus plusieurs figures qui m'étaient devenues familières pendant ma courte carrière au West-End.

 

Ils étaient assis autour d'une table sur laquelle fumait une soupière pleine de punch.

 

À l'autre bout, installé très à son aise, parmi les aristocrates et les dandys qui l'entouraient, était assis le champion de l'Angleterre, le magnifique athlète, renversé sur sa chaise, un foulard rouge négligemment noué autour du cou, de la façon pittoresque à laquelle son nom fut longtemps attaché.

 

Plus d'un demi-siècle s'est écoulé et j'ai vu ma part de beaux hommes.

 

Peut-être cela tient-il à ce que je suis moi-même d'assez petite taille, mais c'est un des traits de mon caractère de trouver plus de plaisir à la vue d'un bel homme qu'à celle de tout autre chef-d'œuvre de la nature.

 

Néanmoins, pendant toute cette période, je n'ai jamais vu un homme plus beau que Jim Belcher et si je cherche à lui trouver un pendant en mes souvenirs, je ne puis en trouver d'autre que le second, Jim, dont je cherche à vous raconter le destin et les aventures.

 

Il y eut de joyeuses exclamations de bienvenue, quand la figure de mon oncle apparut sur le seuil.

 

– Entrez, Tregellis, nous vous attendions… Nous avons commandé une fameuse épaule de mouton… Quelles nouvelles fraîches nous apportez-vous de Londres ?… Qu'est-ce que cela signifie, cette hausse de la cote contre votre champion ?… Est-ce que les gens sont devenus fous ?… Que diable se passe-t-il ?…

 

Tout le monde parlait à la fois.

 

– Excusez-moi, gentlemen, répondit mon oncle, je me ferai un devoir de vous donner plus tard toutes les nouvelles que je pourrai. J'ai une affaire de quelque importance à régler. Belcher, je voudrais vous dire quelques mots.

 

Le champion vint nous rejoindre dans le corridor.

 

– Où est votre homme, Belcher ?

 

– Il est rentré dans sa chambre, monsieur. Je crois que douze heures de bon sommeil lui feront grand bien avant la lutte.

 

– Comment a-t-il passé la journée ?

 

– Je lui ai fait faire de légers exercices, du bâton, des altères, de la marche et une demi-heure avec les gants de boxe. Il nous fera grand honneur, monsieur, ou je ne suis qu'un Hollandais. Mais que diable se passe-t-il au sujet des paris ? Si je ne le savais pas aussi droit qu'une ligne à pêche, j'aurais cru qu'il jouait double jeu et pariait contre lui-même.

 

– C'est pour cela que je suis accouru, Belcher. J'ai été informé de source sûre qu'il y a un complot organisé pour l'estropier et que les gredins sont tellement certains de réussir qu'ils sont prêts à parier n'importe quelle somme qu'il ne se présentera pas.

 

Belcher siffla entre ses dents.

 

– Je n'ai aperçu aucun indice en ce sens, monsieur. Personne n'a été auprès de lui, personne ne lui a adressé la parole, si ce n'est votre neveu et moi.

 

– Quatre bandits, et de ce nombre Berks qui les dirige, nous ont devancés de plusieurs heures. C'est War qui me l'a appris.

 

– Ce que dit War est droit et ce que fait Joe Berks est tordu. Quels étaient les autres ?

 

– Ike le rouge, Yussef le batailleur, et Chris Mac Carthy.

 

– Une jolie bande en effet. Eh bien ! monsieur, le jeune homme est sain et sauf, mais il serait peut-être prudent que l'un ou l'autre de nous reste dans sa chambre avec lui. Pour ma part, tant qu'il est confié à mes soins, je ne m'éloigne jamais beaucoup de lui.

 

– C'est dommage de l'éveiller.

 

– Il aura quelque peine à s'endormir avec tout ce vacarme dans la maison. Par ici, monsieur, suivez le corridor.

 

Nous traversâmes les longs et bas et tortueux corridors de l'auberge, construction à l'ancienne mode, jusqu'à l'arrière de la maison.

 

– Voici ma chambre, monsieur, dit Belcher, en indiquant d'un signe de tête une porte à droite. Celle de gauche est la sienne.

 

En disant ces mots, il l'ouvrit.

 

– Jim, dit-il, voici Sir Charles Tregellis qui vient vous voir.

 

Et ensuite.

 

– Grands Dieux ! Qu'est-ce que cela signifie ?

 

La petite chambre nous apparut dans toute son étendue, fortement éclairée par une lampe de cuivre posée sur la table. Les draps n'avaient pas été tirés, mais des plis sur la courtepointe montraient qu'on s'était étendu dessus.

 

Une moitié du volet à claire-voie se balançait sur ses gonds, une casquette de drap jetée sur là table, voilà tout ce qui restait de celui qui occupait la chambre.

 

Mon oncle jeta les yeux autour de lui et hocha la tête.

 

– Nous sommes arrivés trop tard à ce qu'il paraît.

 

– Voici sa casquette, monsieur. Où diable peut-il être allé tête nue ? Il y a une heure, je le croyais tranquille et au lit. Jim ! Jim ! appela-t-il.

 

– Il est certainement sorti par la fenêtre, s'écria mon oncle. Je suis persuadé que ces bandits l'ont attiré au-dehors par quelque artifice diabolique de leur invention. Prenez la lampe pour m'éclairer, mon neveu. Ha ! je m'en doutais, voici la trace de ses pieds sur la plate-bande de fleurs.

 

Le maître de l'hôtel et deux ou trois des Corinthiens, qui se trouvaient dans le salon du bar, nous avaient suivis jusqu'au fond de la maison.

 

L'un d'eux ouvrit la porte de côté et nous nous trouvâmes dans le jardin potager et là, groupés sur l'allée sablée, nous pûmes abaisser la lampe jusqu'à la terre molle, fraîchement remuée, qui se trouvait entre nous et la fenêtre.

 

– Voici la marque de ses pieds, dit Belcher. Il portait ce soir ses bottes de marche et vous pouvez voir les clous. Mais qu'est ceci ? Quelque autre est venu ici.

 

– Une femme ! m'écriai-je.

 

– Par le ciel ! vous avez raison, mon neveu.

 

Belcher lança un juron avec conviction.

 

– Il n'a jamais dit un mot à aucune jeune fille du village. J'y ai fait tout particulièrement attention ! Et dire que les voilà qui arrivent ainsi à un tel moment !

 

– C'est aussi clair que possible, Tregellis, dit l'honorable Berkeley Craven, qui avait quitté la société réunie au salon du bar. Quelle que soit la personne qui est venue, elle est arrivée par le dehors et a frappé à la fenêtre. Vous voyez ici et ici encore les traces de petits souliers qui toutes ont la pointe dans la direction de la maison, tandis que les autres traces sont tournées en dehors. Elle est venue l'appeler et il l'a suivie.

 

– Voilà qui est parfaitement certain, dit mon oncle. Il faut nous séparer pour chercher dans des directions diverses, à moins que quelque indice nous révèle où ils sont allés.

 

– Il n'y a qu'une allée qui conduise hors du jardin, dit le maître de l'hôtel, en se mettant à notre tête. Il donne sur cette ruelle écartée qui conduit aux écuries. L'autre bout va rejoindre la petite route.

 

Soudain apparut la forte lumière jaune d'une lanterne d'écurie qui dessina un rond brillant dans l'obscurité, et un palefrenier sortit dans la cour en flânant.

 

– Qui va là ? cria le maître de l'hôtel.

 

– C'est moi, patron, Bill Shields.

 

– Depuis quand êtes-vous ici, Bill ?

 

– Patron, voici une heure que je suis dans les écuries à aller et venir. Il n'y a pas moyen de mettre un cheval de plus. Ce n'est pas la peine d'essayer et j'ose à peine leur donner à manger, car pour peu qu'ils tiennent plus de place…

 

– Venez par ici, Bill, et faites attention à vos réponses, car une erreur peut vous coûter votre place. Avez-vous vu quelqu'un passer dans le sentier ?

– Il s'y trouvait, il y a quelque temps, un individu avec une casquette en poil de lapin. Il était là, à flâner, aussi, je lui ai demandé qu'est-ce qu'il avait à faire, car sa figure ne m'allait pas, non plus que sa façon de reluquer aux fenêtres. J'ai tourné la lanterne de l'écurie sur lui, mais il a baissé la tête, et tout ce que je peux dire, c'est qu'il avait les cheveux rouges.

 

Je jetai un rapide coup d'œil sur mon oncle, et je vis que sa figure s'était encore assombrie.

 

– Qu'est-il devenu ? demanda-t-il.

 

– Il s'est esquivé et je ne l'ai plus vu, monsieur.

 

– Vous n'avez vu aucune autre personne ? Vous n'avez pas vu, par exemple, une femme et un homme sortir ensemble par le sentier ?

 

– Non, monsieur.

 

– Rien entendu d'extraordinaire ?

 

– Ah ! puisque vous en parlez, monsieur, oui, j'ai entendu quelque chose, mais, dans une nuit pareille, quand toutes les fripouilles de Londres sont dans le village…

 

– Eh bien ! qu'était-ce ?

 

– Eh bien ! monsieur, c'était comme qui dirait un cri parti de là-bas. On aurait dit quelqu'un qui avait attrapé un mauvais coup. Je me suis dit : C'est sans doute deux lurons qui se battent et je n'ai pas fait grande attention.

 

– De quel coté partait ce cri ?

– Du côté de la route, monsieur.

 

– Venait-il de loin ?

 

– Non, monsieur, je suis sur que ça venait de deux cents yards au plus.

 

– Un seul cri ?

 

– Oui, comme qui dirait un hurlement. Puis j'ai entendu une voiture passer à fond de train sur la route. Je me rappelle que j'ai trouvé singulier que l’on quittât Crawley en voiture, dans une nuit comme celle-ci.

 

Mon oncle prit la lanterne des mains de l'homme, et nous, nous descendîmes le sentier, groupés derrière lui.

 

Le sentier aboutissait à angle droit sur la route.

 

Mon oncle y courut, mais il ne fut pas longtemps à chercher.

 

La forte lumière éclaira soudain quelque chose qui amena un gémissement sur mes lèvres et un âpre juron sur celle de Belcher.

 

À la surface blanchie de la poussière de la route s'allongeait une traînée écarlate et près de la tache de mauvais augure, gisait un petit et meurtrier instrument, un assommoir de poche, tel que War l'avait mentionné le matin.

 

XVI – LES DUNES DE CRAWLEY

 

Pendant cette nuit terrible, mon oncle et moi, Belcher, Berkeley Craven et une douzaine de Corinthiens nous fouillâmes toute la campagne pour trouver quelque trace de notre champion perdu, mais à part cette trace inquiétante sur la route, on ne découvrit pas le moindre indice de ce qui lui était arrivé.

 

Personne ne l'avait vu, personne n'avait rien appris sûr son compte.

 

Le cri isolé, jeté dans la nuit et dont le palefrenier avait parlé, était l’unique preuve qu'une tragédie avait eu lieu.

 

Divisés en petits groupes, nous battîmes tout le pays jusqu'à East Grintead et même Bletchingley et le soleil était déjà assez élevé au-dessus de l'horizon lorsque nous fûmes de retour à Crawley, le cœur gros et accablés de fatigue.

 

Mon oncle, qui s'était rendu en voiture à Reigate, dans l'espoir d'en rapporter quelques renseignements, n'en revint qu'à sept heures passées et un coup d'œil, jeté sur sa figure, nous apprit des nouvelles aussi sombres que celles qu'il lut sur nos figures à nous.

 

Nous tînmes conseil autour de la table où nous était servi un déjeuner qui ne nous tentait guère et auquel avait été invité Mr Berkeley Craven, en sa qualité d'homme de bon conseil et de grande expérience en matière de sport.

 

Belcher était à moitié fou de voir tourner ainsi brusquement toutes les peines qu'il s'était données pour cet entraînement.

 

Il était incapable d'autre chose que de lancer de délirantes menaces contre Berks et ses compagnons et de leur promettre de les arranger de belle façon dès qu'il les rencontrerait.

 

Mon oncle restait grave et pensif. Il ne mangeait pas et tambourinait avec ses doigts sur la table.

 

Moi, j'avais le cœur gros, j'étais sur le point de cacher ma figure dans mes mains et de fondre en larmes, à la pensée de l'impuissance où j'étais de secourir mon ami.

 

Mr Berkeley Craven, homme du monde à la figure florissante, était le seul d’entre nous qui parût avoir gardé à la fois, son sang-froid et son appétit.

 

– Voyons, la lutte devait avoir lieu à dix heures, n'est-ce pas ? demanda-t-il.

 

– C'était convenu ainsi.

 

– Je me permets de croire qu'elle aura lieu. Ne dites jamais : « c'est fini » Tregellis. Votre champion a trois heures pour revenir. Mon oncle hocha la tête.

 

– Les bandits auront trop bien accompli leur œuvre pour que cela soit possible. Je le crains, dit-il.

 

– Voyons, raisonnons sur la chose, dit Berkeley Craven. Une jeune femme veut tirer le jeune homme de sa chambre par ses agaceries. Connaissez-vous une jeune femme qui ait de l'influence sur lui ?

 

Mon oncle m'interrogea du regard.

 

– Non, je n'en connais aucune.

 

– Bon, nous savons qu'il en est venu une, dit Berkeley Craven. Il n'y a pas le moindre doute à ce sujet. Elle est venue conter quelque histoire touchante, quelque histoire qu'un galant jeune homme ne peut se refuser à écouter. Il est tombé dans le piège et s'est laissé attirer dans quelque endroit où les gredins l'attendaient. Nous pouvons regarder tout cela comme prouvé, je le suppose, Tregellis ?

 

– Je ne vois pas d'explication plus plausible, dit mon oncle.

 

– Eh bien alors, il est évident que ces hommes n'ont aucun intérêt à le tuer. War le leur a entendu dire. Ils n'étaient pas certains peut-être de faire à un jeune homme aussi solide assez de mal pour le mettre absolument hors d'état de se battre. Même avec un bras cassé, il aurait pu risquer la lutte : d'autres l'ont déjà fait. Il y avait trop d'argent en jeu pour qu'ils se missent dans le moindre danger. Ils lui auront sans doute donné un coup sur la tête pour l'empêcher de faire trop de résistance, puis ils l'auront emmené dans une ferme ou une étable où ils le retiendront prisonnier jusqu'à ce que l'heure de la lutte soit passée. Je vous garantis que vous le reverrez avant la nuit aussi bien portant qu'avant.

 

Cette théorie avait des apparences si plausibles qu'il me semblait qu'elle m'ôtait un poids de dessus le cœur, mais je vis bien qu'au point de vue de mon oncle ce n'était guère consolant.

 

– Je crois pouvoir dire que vous avez raison, Craven, dit-il.

 

– J'en suis convaincu.

 

– Mais cela ne nous aidera guère à remporter la victoire.

 

– C'est là le point essentiel, monsieur, s'écria Belcher. Par le Seigneur, je voudrais qu'on me permît de prendre sa place, même avec mon bras gauche attaché sur mon dos.

 

– En tout cas, je vous conseillerais de vous rendre au ring, dit Craven. Il faut que vous teniez bon jusqu'au dernier moment, avec l'espoir que votre homme reviendra.

 

– C'est ce que je ferai certainement et je protesterai si l'on m'oblige à payer l'enjeu dans de pareilles circonstances.

 

Craven haussa les épaules.

 

– Vous vous rappelez les conditions du match, dit-il. Je crains qu'elles ne soient toujours : Jouez ou payez. Sans doute, le cas pourrait être soumis aux juges, mais ils se prononceront contre vous, cela ne fait aucun doute pour moi.

 

Nous étions retombés dans un silence mélancolique, quand tout à coup Belcher sauta sur la table.

 

– Écoutez, cria-t-il, écoutez cela.

 

– Qu'est-ce que c'est ? nous écriâmes-nous d'une seule voix.

 

– C'est la cote. Écoutez cela.

 

Par-dessus le brouhaha de voix et le grondement des roues qui venait du dehors, une seule phrase parvint à nos oreilles.

 

– Au pair sur le champion de Sir Charles.

 

– Au pair, s'écria mon oncle. Elle était à sept à un contre moi hier. Qu'est-ce que cela signifie ?

 

– Au pair sur les deux champions, répéta la voix.

 

– Il y a quelqu'un qui sait certaine chose, dit Belcher, et il n'y a personne qui plus que nous ait le droit de le savoir. Venez, monsieur, et nous irons jusqu'au fond de l'affaire.

 

La rue du village était encombrée de monde, car les gens avaient couché par douze ou quinze dans une même chambre et des centaines de gentlemen avaient passé la nuit dans leurs voitures.

 

La foule était si dense qu'il ne fut pas facile de sortir de l'hôtel Georges. Un homme, qui ronflait d'une façon épouvantable, était vautré sur le seuil et n'avait pas l'air de s'apercevoir du flot de peuple qui passait autour de lui et quelquefois sur lui.

 

– Quelle est la cote, mes enfants ? demanda Belcher du haut des marches.

 

– Au pair, Jim, crièrent plusieurs voix.

 

– Elle était bien plus élevée en faveur de Wilson, quand je l'ai entendue pour la dernière fois.

 

– Oui, mais il est arrivé un homme qui l'a fait baisser bientôt et après lui, on s'est mis à le suivre, si bien que maintenant vous trouvez à parier au pair.

 

– Qui a commencé ?

 

– Eh le voici ! C'est cet homme, qui est étendu ivre sur les marches. Il n'a cessé de boire, comme si c'était de l'eau, depuis qu'il est arrivé en voiture à six heures, et il n'est pas étonnant qu'il se trouve dans cet état.

 

Belcher se pencha et tourna la tête inerte de l'individu de façon à ce qu'on vit ses traits.

 

– Il m'est inconnu, monsieur.

 

– Et à moi aussi, ajouta mon oncle.

 

– Mais pas à moi, m'écriai-je. C'est John Cummings, le propriétaire de l'auberge de Friar's Oak, je le connais depuis que j'étais tout petit et je ne saurais m'y tromper.

 

– Et que diable celui-là peut-il savoir de l'affaire ? dit Craven.

 

– Rien du tout, selon toute probabilité, répondit mon oncle. Je vous prie de m'apporter un peu d'eau de lavande, propriétaire, car l'odeur de cette cohue est épouvantable. Mon neveu, je crois que vous n'arriverez pas à tirer un mot raisonnable de cet ivrogne, ni à lui faire dire ce qu'il sait.

 

Ce fut en vain que je le secouai par les épaules, que je lui criai son nom aux oreilles. Rien n'était capable de le tirer de cette ivresse béate.

 

– Eh bien ! voilà une situation unique, aussi loin, que remonte mon expérience, dit Berkeley Craven. Nous voici à deux heures de la lutte et cependant vous ne savez pas si vous aurez un homme pour vous représenter. J'espère que vous ne vous êtes pas engagé de façon à perdre beaucoup, Tregellis ?

 

Mon oncle haussa les épaules et prit une pincée de son tabac de ce geste large, inimitable, que jamais personne ne s'était risqué à imiter.

 

– Très bien, mon garçon, dit-il, mais il est temps que nous pensions à nous mettre en route pour les Dunes. Ce voyage de nuit m'a laissé quelque peu effleuré et je ne serais pas fâché de rester seul une demi-heure pour m'occuper de ma toilette. Si ce doit être ma dernière ruade, au moins elle sera lancée par un sabot bien ciré.

 

J'ai entendu un homme qui avait voyagé dans les régions incultes, dire que, selon lui, le Peau Rouge et le gentleman anglais étaient proches parents, il en donnait comme preuve leur commune passion pour le sport et leur aptitude à ne point laisser percer l'émotion.

 

Je me rappelai ce langage, en voyant mon oncle, ce matin-là, car je ne crois pas que jamais victime liée au poteau ait eu sous les yeux une perspective aussi cruelle.

 

Non seulement une bonne partie de sa fortune était en jeu, mais encore, il s'agissait de la situation terrible où il allait se trouver devant cette foule immense, parmi laquelle étaient bien des gens qui avaient risqué leur argent d'après son jugement, et il se verrait peut-être au dernier moment réduit à faire des excuses sans valeur, au lieu d'avoir un champion à présenter.

 

Quelle situation pour un homme qui s'était toujours fait gloire de son aplomb, se donnait comme capable de mener toutes les entreprises avec un grand succès.

 

Moi qui le connaissais bien, je voyais à la couleur livide de ses joues et à l'agitation nerveuse de ses doigts, qu'il ne savait réellement plus où donner de la tête. Mais un étranger qui eût vu son attitude dégagée, la façon dont il faisait voltiger son mouchoir brodé, dont il maniait son bizarre lorgnon, dont il agitait ses manchettes, n'eût jamais cru que cette sorte de papillon pût avoir le moindre souci terrestre.

 

Il était bien près de neuf heures lorsque nous fûmes prêts à partir pour les dunes de Crawley.

 

À ce moment-là, la voiture de mon oncle était presque la seule qui restât dans la rue du village. Les autres voitures étaient restées la nuit, avec leurs roues entrecroisées, les brancards de l'une posés sur la caisse de l'autre en rangs aussi serrés qu'on avait pu les mettre, depuis la vieille église jusqu'à l'orme de Crawley et qui couvraient la route sur cinq de front et un bon demi-mille de longueur.

 

À ce moment, la rue grise du village s'allongeait devant nous, presque déserte.

 

On n'y voyait plus que quelques femmes et enfants.

 

Hommes, chevaux, voitures, tout était parti.

 

Mon oncle tira ses gants de cheval et arrangea son habillement avec un soin méticuleux, mais je remarquai qu'il jeta sur la route et dans les deux sens un coup d’œil où se voyait cependant encore quelque espoir avant de monter en voiture.

 

J'étais assis en arrière avec Belcher. L'honorable Berkeley Craven prit place à côté de mon oncle.

 

La route de Crawley gagne, par une belle courbe, le plateau couvert de bruyères qui s'étend à bien des milles dans tous les sens.

 

Des files de piétons, pour la plupart si fatigués, si couverts de poussière qu'ils avaient évidemment fait à pied et pendant la nuit les trente milles qui les séparaient de Londres, marchaient d'un pas lourd sur les bords de la route ou coupaient au plus court en grimpant la longue pente bigarrée qui grimpait au plateau.

 

Un cavalier, en costume fantaisiste vert et superbement monté, attendait à la croisée des routes, et quand il eut lancé son cheval d'un coup d'éperon jusqu'à nous, je reconnus la belle figure brune et les yeux noirs et hardis de Mendoza.

 

– J'attends ici pour donner les renseignements officiels, Sir Charles, dit-il. C'est au bas de la route de Grinstead, à un demi-mille sur la gauche.

 

– Très bien, dit mon oncle, en tirant sur les rênes des juments pour prendre la route qui débouchait à cet endroit.

 

– Vous n'avez pas amené votre homme là-bas, remarqua Mendoza d'un air un peu soupçonneux.

 

– Que diable cela peut-il vous faire ? cria Belcher d'un ton furieux.

 

– Cela nous fait beaucoup à nous tous, car on raconte d'étranges histoires.

 

– Alors vous ferez bien de les garder pour vous ou vous pourriez bien vous repentir de les avoir écoutées.

 

– All right, Jim ! À ce que je vois, votre déjeuner de ce matin n'est pas bien passé.

 

– Les autres sont-ils arrivés ? dit mon oncle, d'un air insouciant.

 

– Pas encore, Sir Charles, mais Tom Oliver est là-bas avec les cordages et les piquets. Jackson vient d'arriver en voiture et la plupart des gardiens du ring sont à leur poste.

 

– Nous avons encore une heure, fit remarquer mon oncle, en se remettant en marche. Il est possible que les autres soient en retard, puisqu'ils doivent venir de Reigate.

 

– Vous prenez la chose en homme, Tregellis, dit Craven.

 

– Nous devons faire bonne contenance et avoir un front d'airain jusqu'au dernier moment.

 

– Naturellement, monsieur, s'écria Belcher, je n'aurais jamais cru que les paris montent comme cela. C'est qu'il y a quelqu'un qui sait… Nous devons y aller du bec et des ongles, Sir Charles, et voir comment cela tournera.

 

Il nous arriva un bruit pareil à celui que font les vagues sur la plage, bien avant que nous fussions en présence de cette immense multitude.

 

Enfin, à un plongeon brusque que fit la route, nous vîmes cette foule, ce tourbillon d'êtres humains se déployant devant nous, avec un vide tournoyant au centre.

 

Tout autour, les voitures et les chevaux étaient disséminés par milliers à travers la lande. Les pentes étaient animées par la présence de tentes et de boutiques improvisées.

 

On avait choisi pour emplacement du ring un endroit où l'on avait pratiqué dans le sol une grande cuvette, de façon que le contour formât un amphithéâtre naturel d'où tout le monde pût bien voir ce qui se passait au centre.

 

À notre approche, un murmure de bienvenue partit de la foule qui était placée sur les bords et par conséquent le plus proche de nous et ces acclamations se répétèrent dans toute la multitude.

 

Un instant après, on entendit de grands cris qui commençaient à l'autre bout de l'arène.

 

Toutes les figures, qui étaient tournées vers nous, se retournèrent, si bien qu'en un clin d'œil, tout le premier plan passa du blanc au noir.

 

– Ce sont eux. Ils sont exacts, dirent ensemble mon oncle et Craven.

 

En nous tenant debout sur notre voiture, nous pûmes apercevoir la cavalcade qui approchait des Dunes.

 

Elle commençait par la spacieuse barouche où étaient assis Sir Lothian Hume, Wilson le Crabe et le capitaine Barclay, son entraîneur.

 

Les postillons avaient à leur coiffure des flots de faveurs jaune serin. C'était la couleur sous laquelle devait lutter Wilson.

 

Derrière la voiture venaient à cheval une centaine au moins de gentlemen de l'Ouest, puis une file, à perte de vue, de gigs, de tilburys, de voitures.

 

Tout cela descendit par la route de Grinstead. La grosse barouche arrivait, en tanguant sur la prairie, dans notre direction.

 

Sir Lothian Hume nous aperçut et donna à ses postillons l'ordre d'arrêter.

 

– Bonjour, Sir Charles, dit-il en mettant pied à terre. J'ai cru reconnaître votre voiture rouge. Voilà une belle matinée pour la lutte.

 

Mon oncle s'inclina d'un air froid, sans répondre.

 

– Je suppose, puisque nous voilà tous présents, que nous pouvons commencer tout de suite, dit Sir Lothian, sans faire attention aux façons de son interlocuteur.

 

– Nous commencerons à dix heures. Pas une minute plus tôt.

 

– Très bien, puisque vous y tenez. À propos, Sir Charles, où est votre homme ?

 

– C'est à vous que je devrais adresser cette question, Sir Lothian. Où est mon homme ?

 

Une expression d'étonnement se peignit sur les traits de Sir Lothian, expression admirablement feinte si elle n'était pas vraie.

 

– Qu'entendez-vous dire, en me faisant une pareille question ?

 

– C'est que je tiens à le savoir.

 

– Mais comment puis-je répondre ? Est-ce que c'est mon affaire ?

 

– J'ai des motifs de croire que vous en avez fait votre affaire.

 

– Si vous aviez la bonté de vous expliquer un peu plus clairement, il me serait peut-être possible de vous comprendre.

 

Tous deux étaient très pâles, très froids, très raides et impassibles dans leur attitude, mais ils échangeaient des regards comme s'ils croisaient le fer.

 

Je me rappelai la réputation de terrible duelliste qu'avait Sir Lothian et je tremblai pour mon oncle.

 

– Maintenant, monsieur, si vous vous imaginez avoir un grief contre moi vous m'obligeriez infiniment en me le faisant connaître clairement.

 

– C'est ce que je vais faire, dit mon oncle. Il a été organisé un complot pour estropier où enlever mon champion et j'ai toutes les raisons possibles de croire que vous y êtes mêlé.

 

Un vilain sourire narquois passa sur la figure bilieuse de Sir Lothian.

 

– Je vois, dit-il, votre homme n'est pas devenu le champion sur lequel vous comptiez, au bout de son entraînement, et vous voilà bien embarrassé pour trouver une défaite. Tout de même je crois que vous eussiez pu en trouver une qui fût plus plausible ou qui comportât des suites moins sérieuses.

 

– Monsieur, répondit mon oncle, vous êtes un menteur, mais personne ne sait mieux que vous à quel point vous êtes un menteur.

 

Les joues creuses de Sir Lothian pâlirent de colère et je vis pendant un instant, dans ses yeux profondément enfoncés, la lueur que l'on aperçoit au fond de ceux d'un mâtin en fureur qui se dresse et se traîne au bout de sa chaîne.

 

Puis, par un effort, il redevint ce qu'il était d'ordinaire l'homme froid, dur, maître de lui-même.

 

– Il ne convient pas dans notre situation de nous quereller comme deux rustres ivres un jour de marché, dit-il. Nous pousserons l'affaire plus loin un autre jour.

 

– Pour cela, je vous le promets, répondit mon oncle d'un ton farouche.

 

– En attendant, je vous invite à observer les conditions de votre engagement. Si vous ne présentez pas votre champion dans vingt-cinq minutes, je réclame l'enjeu.

 

– Vingt-huit minutes, dit mon oncle en regardant sa montre. Alors vous pourrez le réclamer, mais pas un instant plus tôt.

 

Il était admirable en ce moment, car il avait l'air d'un homme qui dispose de toute sorte de ressources cachées.

 

Pendant ce temps, Craven, qui avait échangé quelques mots avec Sir Lothian Hume, revint près de nous.

 

– J'ai été prié de remplir les fonctions d'unique juge en cette affaire. Cela répond-il à vos désirs, Sir Charles ?

– Je vous serais extrêmement obligé, Craven, d'accepter ces fonctions.

 

– Et l’on a proposé Jackson comme chronométreur.

 

– Je ne saurais en souhaiter de meilleur.

 

– Très bien, voilà qui est convenu.

 

Pendant ce temps, la dernière voiture était arrivée et les chevaux avaient été attachés au piquet sur la lande.

 

Les traînards s'étaient rapprochés de telle sorte que la vaste multitude formait maintenant une masse compacte d'où montait une voix unique qui commençait à mugir d'impatience.

 

Quand on jetait les yeux autour de soi, on avait peine à apercevoir quelque objet en mouvement, sur cette vaste étendue de lande verte et pourpre.

 

Un gig attardé arrivait au grand galop sur la route venant du sud.

 

Quelques piétons montaient encore péniblement de Crawley, mais on n'apercevait nulle part un indice de l'absent.

 

– Les paris vont leur train, malgré tout, dit Belcher. J'ai fait un tour au ring et on est toujours au pair.

 

– Il y a une place pour vous dans l'enceinte extérieure près du ring, Sir Charles, dit Craven.

 

– Je n'aperçois encore aucun signe de mon champion. Je n'entrerai pas avant son arrivée.

 

– Il est de mon devoir de vous avertir qu'il n'y a plus que dix minutes.

 

– Et moi je marque cinq, s'écria Sir Lothian.

 

– C'est une question que le juge doit trancher, dit Craven, d’un ton ferme, ma montre marque dix minutes, ce sera dix minutes.

 

– Voici Wilson le Crabe, s'écria Belcher.

 

Au même instant, retentit dans la foule un cri pareil à un cri de tonnerre.

 

Le pugiliste de l'Ouest était sorti de la tente où il faisait sa toilette. Il était suivi de Sam le Hollandais et de Tom Owen qui remplissaient le rôle de seconds auprès de lui.

 

Il était nu jusqu'à la ceinture, avec une paire de caleçons blancs, des bas de soie blanche et des souliers de course.

 

Il avait autour de la taille une ceinture jaune serin et de jolies petites faveurs de la même couleur étaient attachées à ses genoux.

 

Il tenait à la main un grand chapeau blanc.

 

Il parcourut au pas de course l'espace qu'on avait maintenu libre dans la foule pour permettre l'accès du ring. Il lança en l'air le chapeau qui tomba dans l'enceinte formée par les piquets.

 

Puis, d'un double saut, il franchit les enceintes extérieures et intérieures de cordes et resta debout au centre, les bras croisés.

 

Je ne m'étonnai pas des applaudissements de la foule. Belcher lui-même ne put s'empêcher d'y joindre les siens.

 

C'était assurément un jeune athlète d'une structure magnifique. Il était impossible de voir rien de plus beau que sa peau blanche, lustrée et luisante comme la peau d'une panthère sous les rayons du soleil du matin, avec les belles vagues du jeu des muscles à chacun de ses mouvements.

 

Ses bras étaient longs et flexibles, ses épaules bien détachées et néanmoins puissantes, avec cette légère tombée qui est plus que la carrure un indice de force.

 

Il joignit les mains derrière la tête, les éleva, les agita derrière lui et, à chacun de ses mouvements, quelque nouvelle surface de peau blanche et lisse se bombait, se couvrait de saillies musculaires pendant qu'un cri d'admiration et de ravissement de la foule accueillait chacune de ces exhibitions.

 

Puis, croisant de nouveau ses bras, il resta immobile comme une belle statue en attendant son adversaire.

 

Sir Lothian Hume, l'air impatient, était resté les yeux fixés sur sa montre, il la referma d'un coup sec et triomphant.

 

– Le temps est écoulé, s'écria-t-il. Le match est forfait.

 

– Le temps n'est point écoulé, dit Craven.

 

– J'ai encore cinq minutes, dit mon oncle en jetant autour de lui un regard désespéré.

– Seulement trois, Tregellis.

 

– Où est votre champion, Sir Charles ? Où est l'homme pour qui nous avons parié ?

 

Et des figures échauffées se tendaient déjà l’une sur l'autre. Des regards irrités se portaient sur nous.

 

– Plus qu'une minute. J'en suis bien fâché, Tregellis, mais je serai contraint de déclarer le forfait contre vous.

 

Il y eut un remous soudain dans la foule, une poussée, un cri, et de loin, un vieux chapeau noir lancé en l'air par-dessus les têtes des spectateurs du ring, vint rouler dans l'enceinte des cordes.

 

– Sauvés, grand Dieu ! hurla Belcher.

 

– Je crois bien cette fois que c'est mon homme, dit mon oncle d'un ton calme.

 

– Trop tard ! s'écria sir Lothian.

 

– Non, répliqua le juge, il s'en faut de vingt secondes. Maintenant la lutte peut avoir lieu.

 

XVII – AUTOUR DU RING

 

Parmi toute cette vaste multitude, je fus un de ceux, en bien petit nombre, qui virent de quel côté arrivait ce chapeau noir, si opportunément lancé par-dessus les cordes.

 

J'ai déjà parlé d'un gig qui approchait isolément et arrivait grand train, par la route du sud.

 

Mon oncle l'avait aperçu, mais en avait été distrait par la discussion entre sir Lothian Hume et le juge au sujet de l'heure.

 

Quant à moi, j'avais été si frappé de l'allure furieuse à laquelle arrivaient les retardataires, que j'étais resté à les regarder avec une sorte de vague espoir, dont je n'osais rien dire, par la crainte de causer à mon oncle un nouveau désappointement.

 

Je venais de voir que le gig contenait une femme et un homme, lorsque soudain je vis le véhicule faire un écart sur la route, se lancer en bondissant au galop de cheval, cahotant sur les roues et coupant court à travers la lande, écrasant les touffes de genêts, puis s'enfonçant jusqu'aux moyeux dans la bruyère et les mares.

 

Lorsque le conducteur arrêta ses juments couvertes d'écume, il jeta les rênes à sa compagne, s'élança à bas de son siège et se lança furieusement à travers la foule et bientôt fut lancé le chapeau qui apprit à tous le défi porté.

 

– Maintenant, je suppose, Craven, dit mon oncle aussi froidement que si ce coup de théâtre avait été arrangé d'avance et avec soin par lui, rien ne nous presse.

 

– À présent que votre champion a jeté son chapeau dans le ring, vous pouvez prendre votre temps, Sir Charles.

 

– Mon neveu, votre ami a certainement paru à temps. Il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu…

 

– Ce n'est pas Jim, monsieur, dis-je tout bas. C'en est un autre.

 

Les sourcils soulevés de mon oncle exprimèrent l'étonnement.

 

– Comment ! un autre ! s'exclama-t-il.

 

– Et un solide encore ! brailla Belcher, en se donnant sur la cuisse une claque qui fit le bruit d'un coup de pistolet. Eh ! que ma carcasse saute si ce n'est pas ce vieux Jack Harrison en personne.

 

Nous jetâmes un regard sur la foule et nous vîmes la tête et les épaules d'un homme robuste et vaillant qui gagnait peu à peu du terrain, en laissant derrière lui un sillage en forme de V, comme il s'en forme derrière un chien qui nage.

 

Maintenant qu'il se rapprochait du bord intérieur où la foule était moins dense, il leva la tête, et nous vîmes la figure bonhomme et tannée du forgeron qui se tourna vers nous.

 

Dès qu'il fut sorti de la foule, il ouvrit vivement son grand par-dessus sous lequel il parut en tout son équipement de combattant, culottes noires, bas chocolat et souliers blancs.

 

– Je suis bien fâché d'arriver aussi tard, Sir Charles. Je serais venu plus tôt, mais il m'a fallu du temps pour arranger ça avec la femme. Je n'ai pu la décider tout d'un coup, et il a fallu l'emmener avec moi et nous avons discuté la chose en route.

 

Et jetant un coup d'œil sur le gig, j'y vis en effet mistress Harrison qui y était assise. Sir Charles fit signe à Jack Harrison.

 

– Qu'est-ce qui peut bien vous amener ici, Harrison ? dit-il. Jamais je ne fus plus content de voir un homme de ma vie que je le suis de vous voir en ce moment, mais j'avoue que je ne vous attendais pas.

 

– Mais, monsieur, vous avez été prévenu que je viendrais.

 

– Non, certainement non.

 

– N'avez-vous pas reçu un mot d'avis, Sir Charles, d'un nommé Cummings qui est le maître de l'auberge de Friar's Oak ? Maître Rodney que voici le connaît bien.

 

– Nous l'avons vu ivre mort à l'hôtel Georges.

 

– Ça y est, j'en avais eu peur, s'écria Harrison avec dépit. Il est toujours comme cela quand il est excité. Jamais je n'ai vu un homme se monter la tête comme il l'a fait quand il a su que je prendrais cette lutte à mon compte. Il s'est muni d'un sac de souverains pour parier pour moi.

 

– C'est donc pour cela que la cote a changé ? dit mon oncle. Il en a entraîné d'autres.

 

– Je craignais tellement qu'il ne se mit à boire, que je lui avais fait promettre d'aller tout droit vous trouver sans perdre une minute. Il avait un billet pour vous.

 

– J'ai appris qu'il était arrivé à l'hôtel Georges à six heures. Or, je ne suis arrivé de Reigate qu'à sept heures passées et, à ce moment-là, je suis sûr qu'il devait avoir bu sa commission. Mais où est votre neveu Jim et comment avez-vous pu savoir qu'on aurait besoin de vous ?

 

– Ce n'est pas sa faute, je vous en réponds, s'il vous a laissé dans le pétrin. Quant à moi, j'ai reçu l'ordre de le remplacer. Cet ordre m'a été donné par le seul homme en ce monde, auquel je n'aurais jamais désobéi.

 

– Oui, Sir Charles, dit mistress Harrison qui était descendue du gig et s'était approchée de nous, tirez de lui le meilleur parti que vous pourrez pour cette fois, car vous n'aurez plus mon Jack, dussiez-vous me le demander à genoux.

 

– Elle n'encourage pas du tout les sports. Ça c'est un fait ! dit le forgeron.

 

– Les sports ! s'écria-t-elle d'une voix criarde où perçaient le mépris et la colère. Revenez m'en parler quand tout sera fini.

 

Elle s'éloigna en toute hâte et je la vis plus tard, assise parmi la bruyère, le dos tourné à la foule et les mains sur les oreilles, toute recroquevillée, toute convulsionnée d'appréhension.

 

Pendant que se passait cette scène rapide, la foule était devenue de plus en plus tumultueuse, tant par l'impatience que lui causait le retard que par son redoublement d'entrain, lorsqu'elle avait entrevu la bonne fortune inespérée de voir un boxeur aussi réputé qu'Harrison.

 

Son nom avait déjà circulé et plus d'un connaisseur âgé avait tiré de sa poche sa bourse en filet, pour mettre quelques guinées sur l'homme qui allait représenter l'école du passé en face de l'école du présent.

 

Les jeunes gens penchaient pour l'homme de l'Ouest et l’on avait encore quelques petites variations dans la cote, selon que se modifiait la proportion des partisans de l'un ou de l'autre, dans les groupes de la foule.

 

Pendant ce temps-là, sir Lothian Hume faisait des embarras auprès de l'honorable Berkeley Craven, qui était resté debout près de notre voiture.

 

– Je dépose une protestation formelle contre cette manière d'agir, dit-il.

 

– Pour quels motifs, monsieur ?

 

– Parce que l'homme présenté ici n'est pas celui qu'a désigné en premier lieu Sir Charles Tregellis.

 

– Je n'ai désigné absolument personne, vous le savez bien, dit mon oncle.

 

– Les paris ont été tenus dans l'idée que le jeune Jim Harrison serait l'adversaire de mon champion. Maintenant, au dernier moment, il est retiré pour être remplacé par un autre plus redoutable.

 

– Sir Charles Tregellis ne dépasse en rien son droit, dit Craven d'un ton ferme. Il a pris l'engagement de présenter un homme qui serait en dedans des limites d'âge convenues, et l'on me dit qu'Harrison remplit ces conditions. Vous avez trente-cinq ans passés, Harrison ?

 

– Quarante ans le mois prochain, monsieur.

 

– Très bien. Je déclare que la lutte peut s'engager.

 

Mais, hélas ! il y avait une autorité supérieure à celle du juge lui-même, et nous avions à subir un incident qui fut le prélude et parfois aussi la fin de bien des luttes d'autrefois.

 

À travers la lande était arrivé un cavalier vêtu de noir, avec des bottes de chasse à revers de basane, suivi d'un couple de grooms, et ce groupe de cavaliers se dessinait nettement au sommet des ondulations, puis disparaissait au fond des plis de terrain alternativement.

 

Quelques personnes de la foule qui savaient observer avaient jeté des regards soupçonneux du côté de ce cavalier, mais le plus grand nombre l'aperçurent seulement lorsqu'il eut arrêté son cheval sur un tertre qui dominait l'amphithéâtre et d'où, avec une voix de stentor, il annonça qu'il représentait le Custos Rotulorum de Sa Majesté dans le comté de Sussex et qu'il déclarait la réunion de cette assemblée contraire à la loi, et qu'il avait charge de la disperser en employant au besoin la force.

 

Jamais, jusqu'alors, je n'avais compris cette crainte profondément enracinée, ce respect salutaire que la loi avait fini, au bout de bien des siècles, à imprimer à coups de trique dans l'âme de ces insulaires sauvages et turbulents.

 

Voilà donc un homme, flanqué simplement de deux domestiques, en face de trente mille autres hommes irrités, mécontents, et parmi lesquels sa trouvaient en grand nombre des boxeurs de profession et aussi parmi ces derniers, des représentants de la classe la plus brutale et la plus dangereuse qu'il y eût dans le pays.

 

Et pourtant, c'était cet homme isolé qui parlait de recourir à la force pendant que l'immense multitude flottait en murmurant pareille à un animal indocile et de dispositions farouches, face-à-face avec une puissance, qu'il savait sourde à tout raisonnement, capable de vaincre toute résistance.

 

Mais mon oncle, ainsi que Berkeley Craven, sir John Lade et une douzaine d'autres lords et gentlemen accoururent au devant de ce gêneur du sport.

 

– Je suppose que vous avez un mandat, monsieur ? dit Craven.

 

– Oui, monsieur, j'ai un mandat.

 

– Alors, la loi me donne le droit de l'examiner.

 

Le magistrat lui tendit un papier bleu.

 

Les gentlemen, qui formaient le petit groupe, penchèrent la tête pour l'examiner, car la plupart d'entre eux étaient eux-mêmes des magistrats et fort attentifs à découvrir la moindre bévue dans la rédaction.

 

À la fin, Craven haussa les épaules et rendit le papier.

 

– Il me parait en forme, monsieur, dit-il.

 

– Il est absolument correct, répondit le magistrat avec affabilité. Pour vous éviter une perte de votre temps précieux, gentlemen, je puis vous dire, une fois pour toutes, que je suis parfaitement résolu à interdire tout combat, en quelques circonstances que ce soit, sur le territoire du comté dont j'ai la charge et je suis décidé à vous suivre tout le jour pour l'empêcher.

Dans mon inexpérience, je me figurais que cela paraissait terminer l'affaire d'une façon définitive, mais je n'avais pas rendu justice à la prévoyance des personnes qui organisent ces rencontres et j'ignorais également les avantages qui faisaient de la dune de Crawley un lieu de réunion privilégié. Les patrons, les parieurs, le juge, le chronométreur tinrent conseil.

 

– Il y a sept milles de terrain au-delà de la frontière du Hampshire et deux au-delà de celle du Surrey, dit Jackson.

 

Le fameux maître du ring avait arboré en l'honneur de la circonstance un magnifique habit écarlate aux boutonnières brodées d'or, une canne blanche, un chapeau à boucle avec large ruban noir, des bas de soie blancs, des culottes couleur marron clair.

 

Ce costume faisait bien valoir sa superbe prestance et particulièrement ces fameux mollets en balustre qui avaient tant contribué à faire de lui le premier des coureurs et des sauteurs, aussi bien que le plus redoutable des pugilistes anglais.

 

Sa figure aux traits durs, aux os saillants, ses yeux perçants et son énorme carrure faisaient de lui un excellent meneur pour cette troupe rude et tapageuse qui l'avait pris pour commandant en chef.

 

– Si je pouvais me hasarder à vous donner un avis, dit l'affable magistrat, ce serait de passer du côté du Hampshire car, du côté du Sussex, sir James Ford n'est pas moins opposé que moi à ces sortes de réunions, tandis que Mr Merridew de Long Hall, qui est le magistrat du Hampshire, est moins rigoureux sur ce point.

 

– Monsieur, dit mon oncle en soulevant son chapeau de façon à produire le plus grand effet, je vous suis infiniment obligé. Si le juge le permet, il n'y aura qu'à déplacer les piquets.

L'instant d'après, ce fut une scène de la plus vive animation.

 

Tom Owen et son auxiliaire Fogs, aidés des gardiens du ring, arrachèrent les piquets et les cordes et les emportèrent dans un autre endroit de la plaine.

 

Wilson le Crabe fut enveloppé dans de grands manteaux et emmené dans la barouche, pendant que le champion Harrison prenait la place de Mr Craven sur notre voiture.

 

Ensuite, l'immense foule se déplaça, cavaliers, véhicules, piétons, se mouvant comme un flot lent sur la vaste surface de la lande.

 

Les voitures avaient un mouvement de roulis et de tangage, comme des vaisseaux qui naviguent, cependant qu'elles avançaient sur cinquante de front, secouées, cahotées par toutes les inégalités qu'elles rencontraient.

 

De temps à autre, avec un bruit sec et sourd, une clavette de moyeu partait, une roue s'abattait sur les touffes de bruyère et des éclats de rire accueillaient les gens de la voiture, tandis qu'ils contemplaient piteusement le désastre.

 

Puis, dans une partie de la lande où les broussailles étaient plus clairsemées et la surface plus égale, les piétons se mirent à courir, les cavaliers firent jouer les éperons, les conducteurs firent claquer leurs fouets et toute la foule s'écoula en une course au clocher, affolée à la suite de la barouche jaune et de la voiture rouge qui formaient l'avant-garde.

 

– Que pensez-vous de nos chances ? dit mon oncle à Harrison de façon à ce que je pus l'entendre, pendant que les juments allaient avec précaution sur ce terrain inégal.

 

– Ce sera ma dernière lutte, Sir Charles, dit le forgeron. Vous avez entendu la bonne femme dire que, si elle me laissait aller, ce serait à la condition de ne plus le lui demander. Il faut que je fasse de mon mieux pour que cette lutte soit bonne.

 

– Mais votre entraînement ?

 

– Je suis toujours en entraînement, monsieur. Je travaille ferme du matin au soir et je ne bois que de l'eau. Je ne crois pas que le capitaine Barclay puisse faire mieux avec toutes ses règles.

 

– Il a le bras un peu long pour vous.

 

– Je me suis battu avec d'autres qui l'avaient plus long encore et je les ai vaincus. Si on en venait à un corps à corps, j'aurais tous les avantages et avec une poussée, je viendrais à bout de lui.

 

– C'est un match entre la jeunesse et l'expérience. Eh bien ! Je ne retirerais pas une guinée de mon enjeu. Mais à moins qu'il ait été contraint, je ne pardonnerai pas au jeune Jim de m'avoir abandonné.

 

– Il était contraint, Sir Charles.

 

– Vous l'avez vu, alors ?

 

– Non, patron, je ne l'ai pas vu.

 

– Vous savez où il est ?

 

– Ah ! il ne m'est pas permis de parler dans un sens ou dans l'autre. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne lui a pas été possible d'agir autrement. Mais voici le policier qui revient sur nous.

Ce personnage de mauvais augure revint au galop près de notre voiture, mais cette fois avec une mission plus aimable.

 

– Mon ressort s'arrête à ce fossé, monsieur, dit-il. Je me figure que vous aurez peine à trouver un endroit plus avantageux pour une partie de boxe que ce champ en pente douce qui se trouve de l'autre côté. Là je suis absolument certain que personne ne viendra vous déranger.

 

Le désir manifeste, qu'il avait de voir la lutte s'engager, contrastait si fort avec le zèle qu'il avait mis à nous chasser de son comté, que mon oncle ne put s'empêcher de lui en faire l'observation.

 

– Le rôle d'un magistrat n'est point de fermer les yeux sur une violation de la loi, répondit-il, mais si mon collègue du Hampshire n'éprouve point de scrupules à permettre cela dans son ressort, je ne serais pas fâché de voir la lutte.

 

Et donnant de l'éperon à son cheval, il alla se placer sur un tertre voisin, d'où il espérait bien voir ce qui se passerait.

 

Alors, j'eus sous les yeux tous ces détails d'étiquette, ces curiosités d'usages qui se sont perpétués jusqu'à nos jours ; ils sont encore si récents que nous ne sommes pas parvenus à nous persuader qu'un jour ils seront recueillis par quelque historien de la société avec autant de zèle que les sportsmen en mettaient à les observer.

 

La lutte prenait un certain caractère de dignité, grâce à un rigide code de cérémonies, tout comme le choc entre chevaliers bardés de fer était précédé et embelli par l’appel des hérauts et le détail des armoiries.

 

Aux yeux de bien des gens d'autrefois, le duel dut apparaître comme une épreuve sanguinaire et barbare, mais nous qui le contemplons au bout d'une ample perspective, nous y voyons une rude et vaillante préparation aux conditions de la vie dans un siècle de fer.

 

Et tout de même, maintenant que le ring est devenu une chose du passé aussi bien que les lices, une philosophie plus large doit nous faire comprendre que, quand les choses apparaissent d'elles-mêmes d'une façon si naturelle et si spontanée, c'est qu'elles ont une fonction à remplir, c'est qu'il y a moins de mal à ce que deux hommes se battent, de leur propre gré, jusqu'à l'épuisement de leurs forces, c'est, dis-je, un moindre mal que si l'idéal de l'énergie et de l'endurance courait le risque de s'abaisser chez un peuple dont le destin est si complètement subordonné aux qualités individuelles du citoyen.

 

Qu'on en finisse avec la guerre, si l'intelligence de l'homme est capable de supprimer cette chose maudite, mais jusqu'au jour où l'on en trouvera le moyen, qu'on se garde de s'en prendre à ces qualités premières, auxquelles nous pouvons, à tout moment, être obligés de recourir pour nous tenir en sûreté.

 

Tom Owen et son original aide Fogs, qui réunissait les professions de boxeur et de poète, mais qui, heureusement pour lui, tirait meilleur parti de ses poings que de sa plume, eurent bientôt établi le ring selon les règles alors en vogue.

 

Les poteaux de bois blanc, dont chacun portait les initiales P.C. du Pugiling-Club, furent plantés de façon à délimiter un carré de vingt-quatre pieds de côté entourés de cordes.

 

En dehors de ce ring, une autre enceinte fut disposée ; il y avait huit pieds de largeur entre les deux.

 

L'enceinte intérieure était destinée aux combattants et à leurs seconds tandis que dans l'enceinte extérieure, des places étaient réservées au juge, au chronométreur, aux patrons des champions et à un petit nombre de personnages distingués ou favorisés du nombre desquels je fus, étant en compagnie de mon oncle.

 

Une vingtaine de pugilistes bien connus, y compris mon ami Bill War, Richmond le noir, Maddox, la Gloire de Westminster, Tom Belcher, Paddington Jones, Tom Blake l'endurant, Symonds le bandit, Tyne le tailleur et d'autres furent disposés comme gardes dans l'enceinte extérieure.

 

Tous ces gaillards portaient les hauts chapeaux blancs qui étaient si en faveur auprès des gens à la mode. Ils étaient armés de cravaches à monture d'argent, marquées aux initiales P.C.

 

Si quelqu'un, vagabond de l'East End ou patricien du West End, se faufilait dans l'enceinte extérieure, le corps des gardiens, au lieu de recourir aux raisonnements ou aux prières, tombait à tour de bras sur le coupable et le cravachait sans merci, jusqu'à ce qu'il se fût enfui du terrain défendu.

 

Et malgré cette garde formidable et ces procédés sauvages, les gardes qui avaient à soutenir l'effort de poussée en avant d'une foule enragée, étaient souvent aussi éreintés que les combattants eux-mêmes à la fin d'une rencontre.

 

Jusqu'à ce moment-là, ils formaient une ligne de sentinelles qui présentait, sous une série d'uniformes chapeaux blancs, tous les types possibles du boxeur, depuis la figure fraîche et juvénile de Tom Belcher, de Jones et des autres nouvelles recrues, jusqu'aux faces cicatrisées et mutilées des vieux professionnels.

 

Pendant qu'on s'occupait de planter les poteaux, de fixer les cordes, je pouvais, grâce à ma place privilégiée, entendre les propos de la foule qui était derrière moi. Deux rangs de cette foule étaient allongés par terre, les deux autres rangs agenouillés et le reste debout en colonnes serrées sur toute la pente douce, de telle sorte que chaque ligne ne pouvait voir que par-dessus les épaules de celle qui était en avant d'elle.

 

Il y avait plusieurs spectateurs et, de ce nombre, de fort expérimentés, qui voyaient les chances d'Harrison sous le jour le plus sombre, et j'avais le cœur gros à entendre leurs propos.

 

– Toujours la même histoire, disait l'un. Ils ne veulent pas se mettre dans la tête que les jeunes doivent avoir leur tour. Il faut le leur enfoncer dans la tête à coups de poing.

 

– Oui, oui, disait un autre, c'est comme cela que Jack Slack a battu Boughton et que moi-même, j'ai vu Hooper le ferblantier mettre en morceaux le marchand d'huile. Ils en viennent tous là avec le temps et maintenant c'est le tour d'Harrison.

 

– N'en soyez pas si sûr que ça, s'écria un troisième. J'ai vu Jack Harrison se battre cinq fois et jamais je ne l'ai vu vaincu. C'est un boucher, vous dis-je.

 

– C'était, voulez-vous dire.

 

– Eh bien, je ne vois pas qu'il ait tant changé que cela. Et je suis prêt à mettre dix guinées sur mon opinion.

 

– Comment ! dit très haut un homme placé juste derrière moi et qui faisait l’important, en parlant avec l'accent lourd et zézayant de l'ouest. D'après ce que j’ai vu de ces jeunes gens de Gloucester, je ne crois pas qu’Harrison eût tenu bon pendant dix rounds, quand il était dans sa première jeunesse. Je suis arrivé hier par le coche de Bristol et le garde m'a dit qu'il avait quinze mille livres sonnant en or dans le coffre, qui avaient été envoyées pour miser sur notre homme.

– Ils auront de la chance s'il revient, leur argent, dit un autre. Harrison n'est pas une demoiselle au combat et il a de la race jusqu'à la moelle des os. Il ne reculerait pas quand même son adversaire serait aussi gros que Carlton House.

 

– Peuh ! répondit l'homme de L'Ouest. C'est seulement dans les pays de Bristol et de Gloucester que l’on trouve les hommes capables de battre ceux des pays de Bristol et de Gloucester.

 

– Vous avez un fameux toupet de parler ainsi, dit une voix irritée dans la foule qui se trouvait derrière lui. Il y a six hommes de Londres qui se chargeraient de démolir douze de ceux qui nous arrivent de l'Ouest.

 

L'affaire aurait peut-être débuté par un engagement impromptu entre le cockney indiqué et le gentleman venu de Bristol, si un tonnerre d’applaudissements n'était pas venu couper court à leur altercation.

 

Ces applaudissements étaient dus à l'apparition sur le ring de Wilson le Crabe, suivi de Sam le Hollandais et de Mendoza, qui portaient le bassin, l'éponge, la vessie à eau-de-vie et autres insignes de leur office.

 

Dès qu'il fut entré, Wilson le Crabe défit le foulard jaune serin qui lui ceignait les reins et l'attacha à un des poteaux des angles où le foulard resta agité par la brise.

 

Ensuite ses seconds lui remirent un paquet de petits rubans de la même couleur et faisant le tour du ring, il les offrit comme souvenir de lutte aux Corinthiens, au prix d'un shilling la pièce.

 

Son petit commerce, qui marchait fort bien, ne fut interrompu que par l'arrivée d'Harrison qui entra posément, tranquillement, en enjambant les cordes ainsi qu'il convenait à son âge plus mûr et à ses articulations moins souples.

 

Les cris qui l'accueillirent furent plus enthousiastes encore que ceux qui avaient salué Wilson, et ils exprimaient une admiration plus profonde, car la foule avait déjà eu le temps de voir le physique de Wilson, tandis que celui d'Harrison était une nouveauté pour elle.

 

J'avais souvent contemplé les bras et le cou du puissant forgeron, mais je ne l'avais jamais vu nu jusqu'à la ceinture.

 

Je n'avais point compris la merveilleuse symétrie de développement qui avait fait de lui, dans sa jeunesse, le modèle favori des sculpteurs de Londres.

 

Ce n'était plus du tout cette peau lisse, blanche, ces jeux de lumière sur les saillies des muscles qui faisaient de Wilson un coup d'œil si agréable.

 

Au lieu de cela, on se trouvait en présence d'une grandeur rudement taillée, d'un enchevêtrement de muscles noueux.

 

On eût dit les racines d'un vieux chêne se tordant pour aller de la poitrine à l'épaule et de l'épaule au coude.

 

Même quand il était au repos, le soleil jetait des ombres sur les courbes de sa peau. Mais quand il faisait un effort, chaque muscle faisait saillir ses faisceaux en masses distinctes et nettes et faisait de son corps un amas de nœuds et d'aspérités.

 

La peau de sa figure et de son corps était d'une teinte plus foncée, d'un grain plus serré que celle de son adversaire plus jeune, mais il paraissait avoir plus de résistance, de dureté et cette apparence était encore plus marquée par la couleur plus sombre de ses bas et de ses culottes.

 

Il entra dans le ring en suçant un citron, suivi de Jim Belcher et de Caleb Baldwin le fruitier.

 

Il se dirigea vers le poteau et noua son foulard gorge de pigeon par-dessus le foulard jaune de l'homme de l'Ouest et enfin se dirigea vers son adversaire la main tendue.

 

– J'espère que vous allez bien, Wilson ? dit-il.

 

– Pas trop mal merci, répondit l'autre. Nous nous parlerons sur un autre ton, j'espère, avant de nous quitter.

 

– Mais sans rancune, dit le forgeron.

 

Et les deux hommes échangèrent un ricanement avant de se placer dans leurs coins.

 

– Puis-je demander, monsieur le juge, si ces deux hommes ont été pesés ? demanda Sir Lothian Hume, debout dans l'enceinte extérieure.

 

– Ils viennent d'être pesés sous mes yeux, monsieur, répondit Mr Craven. Votre homme a fait baisser le plateau à treize stone trois et Harrison a treize huit.

 

– C'est un homme de quinze stone, depuis la taille jusqu'à la tête, s'écria Sam le Hollandais de son coin.

 

– Nous lui en ferons perdre un peu avant la fin.

 

– Vous en recevrez plus de lui que vous n'en avez jamais acheté, répliqua Jim Belcher.

 

Et la foule de rire à ces rudes plaisanteries.

 

XVIII – LA DERNIÈRE BATAILLE DU FORGERON

 

– Qu'on quitte le ring extérieur ! cria Jackson, debout près des cordes, une grosse montre d'argent à la main.

 

– Swhack ! Swhack ! Swhack ! firent les cravaches, car un certain nombre de spectateurs, les uns jetés en avant par la poussée de derrière, les autres prêts à risquer un peu de douleur physique pour avoir une chance de mieux voir, s'étaient glissés sous les cordes et formaient une rangée irrégulière en dedans de l'enceinte extérieure.

 

Maintenant, parmi les rires bruyants de la foule, sous une averse de coups portés par les gardes, ils faisaient de furieux plongeons en arrière, avec la précipitation maladroite de moutons effrayés qui cherchent à passer par une brèche de leur parc.

 

Leur situation était embarrassante, car les gens placés en avant refusaient de reculer d'un pouce, mais les arguments qu'ils recevaient par derrière finirent par avoir le dessus et les derniers fugitifs étaient rentrés, tout effarouchés, dans les rangs, pendant que les gardes reprenaient leurs postes sur les bords, à intervalles égaux, leurs cravaches le long de la cuisse.

 

– Gentlemen, cria de nouveau Jackson, je suis requis de vous informer que le champion désigné par Sir Charles Tregellis est Jack Harrison luttant pour le poids de treize stone huit et celui de sir Lothian Hume est Wilson le Crabe, de treize trois. Personne ne doit rester dans l'enceinte extérieure à l'exception du juge et du chronométreur. Il ne me reste plus qu'à vous prier, si l’occasion l'exige, de me donner votre concours pour tenir le terrain libre, éviter la confusion et veiller à la loyauté du combat. Tout est prêt ?

 

– Tout est prêt, cria-t-on des deux coins.

 

– Allez.

 

Pendant un instant, tout le monde se tut, tout le monde cessa de respirer, lorsque Harrison, Wilson, Belcher et Sam le Hollandais se dirigèrent d'un pas rapide vers le centre du ring.

 

Les deux hommes se donnèrent une poignée de main. Les seconds en firent autant. Les quatre mains se croisèrent.

 

Puis les seconds se retirèrent en arrière.

 

Les deux hommes restèrent face-à-face, pied contre pied, les mains levées.

 

C'était un spectacle magnifique pour quiconque n'était pas dépourvu de l'instinct qui fait apprécier la plus noble des œuvres de la nature.

 

Chacun de ces deux hommes répondait à la condition qui fait l'athlète puissant, celle de paraître plus grand sans ses vêtements qu'avec eux.

 

Dans le jargon du ring, ils bouffaient bien.

 

Et chacun d'eux faisait ressortir les traits caractéristiques de l’autre par les contrastes avec les siens propres : l’adolescent allongé, aux membres déliés, aux pieds de daim, et le vétéran trapu, rugueux, dont le tronc ressemblait à une souche de chêne.

 

La cote se mit à monter en faveur du jeune homme à partir du moment où ils furent mis en présence, car ses avantages étaient bien apparents, tandis que les qualités, qui avaient élevé si haut Harrison dans sa jeunesse, n'étaient plus qu'un souvenir resté aux anciens.

 

Tout le monde pouvait voir les trois pouces de supériorité dans la taille et les deux pouces de plus dans la longueur des bras, et il suffisait de remarquer le mouvement rapide, félin, des pieds, le parfait équilibre du corps sur les jambes, pour juger avec quelle promptitude Wilson pouvait bondir sur son adversaire plus lent ou lui échapper.

 

Mais il fallait un instinct plus pénétrant, pour interpréter le sourire farouche qui voltigeait sur les lèvres du forgeron ou la flamme secrète qui brillait dans ses yeux gris.

 

Seuls les gens d’autrefois savaient qu’avec son cœur puissant et sa charpente de fer, c’était un homme contre lequel il était dangereux de parier.

 

Wilson se tenait dans la position qui lui avait valu son surnom, sa main et son pied gauche bien en avant, son corps penché très en arrière de ses reins, sa garde placée en travers de sa poitrine, mais tenue assez en avant pour qu'il fût extrêmement difficile d’aller au-delà.

 

De son côté, le forgeron avait pris l’attitude tombée en désuétude qu'avaient introduite Humphries et Mendoza, mais qui ne s’était pas revue depuis dix ans dans une lutte de première classe.

 

Ses deux genoux étaient légèrement fléchis, il se présentait bien carrément à son adversaire et tenait ses deux poings bruns par-dessus sa marque, de manière à pouvoir lancer l'un ou l'autre à son gré.

 

Les mains de Wilson, qui se mouvaient incessamment en dedans et au dehors, avaient été plongées dans quelque liquide astringent, afin de les empêcher de s'enfler, et elles contrastaient si vivement avec la blancheur de ses avant-bras, que je crus qu'il portait des gants de couleur foncée et très collants, jusqu'au moment où mon oncle m'expliqua la chose à voix basse.

 

Ils étaient ainsi face-à-face au milieu d'un frémissement d'attention et d'expectative, pendant que l'immense multitude suivait les moindres mouvements, silencieuse, haletante, à ce point qu'ils eussent pu se croire seuls, homme à homme, au centre de quelque solitude primitive.

 

Il parut évident, dès le début, que Wilson le Crabe était décidé à ne négliger aucune chance, qu'il s'en rapporterait à la légèreté de ses pieds, à l'agilité de ses mains, jusqu'au moment où il comprendrait quelque chose à la tactique de son adversaire.

 

Il tourna plusieurs fois autour de lui, à petits pas rapides, menaçants, tandis que le forgeron pivotait lentement sur lui-même, réglant ses mouvements en conséquence.

 

Alors, Wilson fit un pas en arrière, pour engager Harrison à rompre et à le suivre.

 

L'ancien sourit et secoua la tête.

 

– Il faut que vous veniez à moi, mon garçon, dit-il, je suis trop vieux pour vous faire la chasse tout autour du ring, mais nous avons la journée devant nous, et j'attendrai.

 

Il ne s'attendait pas peut-être à recevoir aussi promptement une réponse à son invitation, car en un instant, l'homme de l'Ouest bondissant comme une panthère fut sur lui.

 

– Pan ! Pan ! Pan !

 

Puis des coups sourds se succédèrent.

 

Les trois premiers tombèrent sur la figure d'Harrison, les deux derniers s'appliquèrent rudement sur son corps.

 

Et d'un pas de danseur, le jeune homme recula, se dégagea d'un style superbe, mais non sans remporter deux coups qui marquèrent en rouge vif le bas de ses côtes.

 

– Premier sang pour Wilson ! cria la foule.

 

Et comme le forgeron tournait pour faire face aux mouvements de son agile adversaire, je frissonnai en voyant son menton empourpré et dégouttant.

 

Et Wilson revint à la marque avec une feinte et lança un coup à toute volée sur la joue d'Harrison, puis, parant le coup droit que lui portait le poing vigoureux du forgeron, il termina le round par une glissade sur le gazon.

 

– Premier knock-down pour Harrison ! hurlèrent des milliers de voix, car deux fois autant de milliers de livres pouvaient changer de main selon le jugement rendu.

 

– J'en appelle au juge, s'écria Sir Lothian Hume, c'était une glissade et non un knock-down.

 

– Je juge que c'était une glissade, dit Berkeley Craven.

 

Et les deux adversaires se rendirent dans leur coin au milieu d'applaudissements unanimes pour leur premier round plein d'ardeur et bien disputé.

Harrison fouilla dans sa bouche avec son pouce et son index et d'un mouvement de torsion rapide arracha une dent qu'il jeta dans le bassin.

 

– Tout à fait comme jadis, dit-il à Belcher.

 

– Prenez garde, Jack, dit le second anxieux. Vous avez reçu un peu plus que vous n'avez donné.

 

– Je peux en porter davantage, dit-il avec sérénité, pendant que Caleb Baldwin passait sur la figure la grosse éponge.

 

Le fond brillant de la cuvette de fer blanc cessa brusquement de paraître à travers l’eau.

 

Je puis m’apercevoir, d'après les commentaires que faisaient autour de moi les Corinthiens expérimentés et d'après les remarques de la foule placée derrière moi, qu'on regardait les chances d'Harrison comme diminuées par ce round.

 

– J'ai vu ses défauts de jadis et je n'ai pas vu ses qualités de jadis, dit Sir John Lade, notre concurrent sur la route de Brighton. Il est aussi lent que jamais sur ses pieds et dans sa garde. Wilson l'a touché autant qu'il a voulu.

 

– Wilson peut le toucher trois fois pendant qu'il sera lui-même touché une fois, mais cette fois-là vaudra trois de Wilson, remarqua mon oncle. C'est un lutteur de nature, tandis que l'autre est expert aux exercices, mais je ne retire pas une guinée.

 

Un silence soudain fit comprendre que les deux hommes étaient de nouveau face-à-face. Les seconds s'étaient si habilement acquittés de leur tâche, que ni l'un ni l'autre ne paraissait avoir souffert de ce qui s'était passé.

 

Wilson prit malicieusement l’offensive avec le gauche, mais ayant mal jugé la distance, il reçut en réponse un coup écrasant dans l’estomac qui l’envoya chancelant et la respiration coupée sur les cordes.

 

– Hurrah pour le vieux ! hurla la foule.

 

Mon oncle se mit à rire et à taquiner Sir John Lade.

 

L’homme de l’Ouest sourit, se secoua comme un chien qui sort de l’eau et, d’un pas furtif, revint vers le centre du ring, où son adversaire restait debout.

 

Et la main droite alla s'appliquer une fois de plus sur la marque du Crabe, mais Wilson amortit le coup avec son coude et fil un bond de côté en riant.

 

Les deux hommes étaient un peu essoufflés et leur respiration rapide, profonde, mêlant son bruit à leur léger piétinement pendant qu'ils tournaient l'un autour de l'autre, faisait un bruit uniforme et à long rythme.

 

Deux coups portés simultanément de chaque côté avec la main gauche, se heurtèrent avec une sorte de détonation comme un coup de pistolet, et alors, comme Harrison se lançait en avant pour une attaque, Wilson le fit glisser et mon vieil ami tomba la face en avant, tant par l'effet de son élan que par celui de sa vaine attaque, non sans recevoir au passage sur son oreille un coup à toute volée du bras à demi ployé de l’homme de l'Ouest.

 

– Knock-down pour Wilson ! cria le juge auquel répondit un grondement pareil à une bordée d'un vaisseau de soixante-quatorze canons.

 

Les Corinthiens lancèrent en l’air par centaines leurs chapeaux à bords contournés et toute la pente qui s'étendait devant nous fut comme une grève de faces rouges et hurlantes.

 

Mon cœur était paralysé par la crainte.

 

Je sursautais à chaque coup et pourtant je me sentais en proie à une fascination toute puissante, à un frisson de joie farouche, à une certaine exaltation de notre banale nature, que je voyais capable de s'élever au-dessus de sa douleur et de la crainte, rien que par un effort pour conquérir la plus humble des gloires.

 

Belcher et Baldwin s'étaient élancés sur leur homme, mais, malgré la froideur avec laquelle le forgeron accueillit son châtiment, les gens de l'Ouest manifestèrent un enthousiasme immense.

 

– Nous le tenons, il est battu, il est battu ! criaient les deux seconds juifs. Cent contre un sur Gloucester !

 

– Battu ? Croyez-vous ? dit Belcher. Vous ferez bien de louer ce champ avant que vous veniez à le battre, car il peut tenir un mois contre ces coups de chasse-mouches.

 

Tout en parlant, il agitait une serviette devant la figure d'Harrison pendant que Baldwin la lui essuyait avec l'éponge.

 

– Comment cela va-t-il, Harrison ? demanda mon oncle.

 

– Joyeux comme un cabri, Monsieur. C'est aussi beau que le jour.

 

Cette réponse pleine d'entrain avait un tel accent de gaieté que les nuages disparurent du front de mon oncle.

– Vous devriez recommander à votre homme plus d'initiative, Tregellis, dit Sir John Lade. Il ne gagnera jamais, il n'attaque pas.

 

– Il en sait plus que vous ou moi sur le jeu, Lade. Je préfère le laisser agir à son gré.

 

– La cote est maintenant contre lui à trois contre un, dit un gentleman que sa moustache grise désignait comme un officier de la dernière guerre.

 

– C'est très vrai, général Fitzpatrick, mais vous remarquerez que ce sont les jeunes gens qui donnent une cote élevée et que ce sont les vieux qui l'acceptent.

 

Je m'en tiens à mon opinion.

 

Les deux hommes furent bientôt aux prises avec entrain ; dès qu'on jeta le cri de : Allez !

 

Le forgeron avait le côté gauche de la tête un peu bossue, mais il avait toujours son sourire bonhomme et pourtant menaçant.

 

Quant à Wilson il paraissait absolument tel qu'il était au début, mais deux fois, je le vis se mordre les lèvres comme pour réprimer un soudain spasme de douleur, et les ecchymoses qu'il avait sur les côtes passaient du rouge vif au pourpre foncé.

 

Il tenait sa garde un peu plus bas pour défendre ce point vulnérable et voltigeait autour de son adversaire avec une agilité propre à prouver que sa respiration n'avait pas souffert des coups portés à la poitrine.

 

De son côté, le forgeron persévérait dans la tactique défensive par où il avait commencé.

 

On nous avait rapporté de l'Ouest bien des choses sur la finesse du jeu de Wilson, sur la rapidité de ses coups, mais la réalité était au-dessus de ce que nous savions de lui.

 

Dans ce round et les deux suivants, il fit preuve d'une agilité et d'une justesse qui n'avaient jamais été surpassées même par Mendoza au temps de sa pleine force.

 

Il se portait en avant, en arrière, avec la rapidité de l'éclair.

 

Ses coups s'entendaient et se sentaient avant qu'on les vît.

 

Mais Harrison les recevait tous avec le même sourire obstiné, ripostait de temps à autre par un coup vigoureux en plein corps, car avec sa haute taille et son attitude, son adversaire s'arrangeait pour tenir sa figure hors d'atteinte.

 

À la fin du cinquième round les paris étaient à quatre contre un et les gens de l'Ouest exultaient bruyamment.

 

– Qu'en dites-vous maintenant ? s'écria l'homme de l'Ouest qui était derrière moi.

 

Il était tellement excité qu’il ne pouvait plus que répéter :

 

– Qu'en dites-vous maintenant ?

 

Lorsque dans le sixième round le forgeron reçut deux coups sans arriver à riposter par un coup qui comptât, que, par-dessus le marché, il fit une chute, mon homme ne put que jeter des sons inarticulés et des cris de joie, tant il était enthousiasmé.

Sir Lothian Hume souriait et balançait la tête, pendant que mon oncle restait froid, impassible, et pourtant je savais qu'il souffrait autant que moi.

 

– Cela ne marche pas, Tregellis, dit le général Fitzpatrick. Mon argent est sur le vieux, mais le jeune est meilleur boxeur.

 

– Mon homme est un peu passé, répondit mon oncle, mais il finira par avoir le dessus.

 

Je vis que Belcher et Baldwin avaient l'air grave et je compris qu'un changement de quelque sorte devenait nécessaire pour couper court à cette vieille histoire des jeunes et des anciens.

 

Toutefois, le septième round fit apparaître la réserve de force qu'il y avait chez le vieux et brave boxeur et s'allonger les figures de ces faiseurs de paris qui s'étaient figuré qu'en somme la lutte était terminée et que quelques rounds suffiraient pour donner au forgeron le coup de grâce.

 

Lorsque les deux hommes étaient face-à-face, il était évident que Wilson avait pris le parti d'agir par la ruse, qu'il entendait forcer l'autre au combat et se maintenir sur l’offensive qu'il avait prise.

 

Mais il y avait toujours dans les yeux du vétéran cette lueur grise et toujours sur sa rude figure ce même sourire.

 

Il avait aussi pris une sorte de coquetterie dans les mouvements d’épaules, dans le port de tête, et je sentis revenir ma confiance en voyant de quelle façon il se carrait devant son homme.

 

Wilson attaqua avec la main gauche, mais il n'alla pas assez loin, et il évita un rude coup de la main droite qui passa en sifflant près de ses côtes.

 

– Bravo, vieux, s'écria Belcher. Un de ces coups, s'il arrive à destination, vaudra une dose de laudanum.

 

Il y eut un temps d'arrêt pendant lequel les pieds s'agitèrent, le souffle pénible se fît entendre, interrompu par un grand coup de Wilson en plein corps, coup que le forgeron arrêta avec le plus grand sang-froid.

 

Mais, il y eut encore quelque temps de tension silencieuse.

 

Wilson attaqua malicieusement à la tête, mais Harrison reçut le choc sur son avant-bras en souriant, et faisant signe de la tête à son adversaire.

 

– Ouvrez la poivrière, hurla Mendoza.

 

Et Wilson s'élança pour obéir à ces instructions, mais il fut repoussé avec des coups vigoureux en pleine poitrine.

 

– Voilà le moment, allez-y vivement, cria Belcher.

 

Et le forgeron, s'élançant en avant, fit pleuvoir une grêle de coups de bras à demi ployé, jusqu'à ce qu'enfin Wilson le Crabe, n'en pouvant plus, se retirât dans son coin.

 

Les deux hommes avaient des marques à montrer, mais Harrison avait définitivement le dessus dans l’offensive.

 

Ce fut alors à nous de lancer nos chapeaux en l'air, et de nous enrouer à force de crier pendant que les seconds donnaient à notre homme des claques dans son large dos en le ramenant dans son coin.

 

– Qu'en dites-vous maintenant ? criaient tous les voisins de l'homme de l'Ouest en répétant son propre refrain.

 

– Eh bien ! Sam le Hollandais n'a jamais mieux repris l'offensive, s'écria Sir John Lade. Où en est la cote en ce moment, Sir Lothian ?

 

– J'ai joué tout ce que je voulais jouer, mais je ne crois pas que mon homme puisse perdre.

 

Mais le sourire n'en avait pas moins disparu de sa figure et je remarquai qu'il ne cessait de regarder par-dessus son épaule du côté de la foule.

 

Un nuage d'un rouge livide arrivait lentement du sud-ouest, je puis pourtant dire que parmi les trente mille spectateurs, il y en avait fort peu qui eussent du temps et de l'attention de reste pour s'en apercevoir.

 

Mais sa présence se manifesta soudain par quelques grosses gouttes de pluie qui finirent bientôt en averse abondante, remplissant l'air de ses sifflements et faisant un bruit sec sur les chapeaux hauts et durs des Corinthiens.

 

Les collets d'habits furent relevés, les mouchoirs furent noués autour du cou, pendant que la peau des deux hommes ruisselait d'humidité et qu'ils se tenaient debout face-à-face.

 

Je remarquai que Belcher, d'un air très sérieux, murmura quelques mots à l'oreille d'Harrison, qui se levait de dessus ses genoux, que le forgeron faisait de la tête un signe d'assentiment, de l'air d'un homme qui comprend et approuve les recommandations qu'il reçoit. Et on vit aussitôt quels avaient été ces conseils.

 

Harrison allait faire succéder l'attaque à la défense.

 

Le résultat du repos après le dernier round avait convaincu les seconds que leur champion, avec son endurance et sa vigueur, devait avoir le dessus quand il s'agissait de recevoir et de rendre des coups.

 

Et alors, pour achever l'affaire, survint la pluie.

 

Le gazon devenu glissant, neutralisait l'avantage que donnait à Wilson son agilité et il allait éprouver plus de difficulté à esquiver les attaques impétueuses de son adversaire.

 

L'art du ring consiste à tirer parti de circonstances de ce genre et plus d'un second vigilant a fait gagner à son homme une bataille presque perdue.

 

– Allez-y, allez-y donc ! hurlèrent ses deux seconds pendant que tous les parieurs pour Harrison répétaient leurs cris à travers la foule.

 

Et Harrison y alla de telle sorte qu'aucun de ceux qui le virent ne devaient l'oublier.

 

Wilson le Crabe, aussi obstiné qu'une pierre, le recevait chaque fois d'un coup lancé à la volée, mais il n'y avait pas de force, pas de science humaine qui parût capable de faire reculer cet homme de fer.

 

En des rounds qui se suivirent sans interruption, il se fraya passage par des coups retentissants, comme des claques, du poing droit et du gauche, et chaque fois qu'il touchait, il cognait avec une puissance formidable.

 

Parfois il se couvrait la figure avec la main gauche, quand d'autres fois, il négligeait toute précaution, mais ses coups avaient un ressort irrésistible.

 

L'averse continuait à les fouetter. L'eau coulait à flots de leur figure et se répandait en filets rouges sur leur corps, mais ni l'un ni l'autre n'y prenaient garde, si ce n'est dans le but de manœuvrer de façon à ce qu'elle tombât sur les yeux de l'antagoniste. Mais après une série de rounds, le champion de l'Ouest faiblit.

 

Après cette série de rounds, la cote monta de notre côté et dépassa le chiffre le plus élevé qu'elle eût atteint jusqu'alors en sens inverse.

 

Le cœur défaillant dans la pitié et l'admiration que m'inspiraient ces deux vaillants hommes, je souhaitais avec ardeur que chaque assaut fût le dernier.

 

Et pourtant, à peine Jackson avait il crié : « Allez ! » que tous deux s'élançaient des genoux de leurs seconds, le rire sur leurs figures abîmées et la blague sur leurs lèvres saignantes.

 

C'était là peut-être une humble leçon de choses, mais je vous en donne ma parole, plus d'une fois dans ma vie, je me suis contraint à accomplir une tâche pénible, en rappelant à mon souvenir cette matinée des Dunes de Crawley.

 

Je me suis demande si j'étais faible au point de ne pouvoir faire pour mon pays ou pour ceux que j'aimais, autant que le faisaient ces deux hommes, en vue d'un enjeu misérable et pour se conquérir de la considération parmi leurs pareils.

Un tel spectacle peut rendre plus brutaux ceux qui le sont déjà, mais j'affirme qu’il a aussi son côté intellectuel et qu'en voyant jusqu'où peut atteindre l'extrême limite de l'endurance humaine et le courage, on reçoit un enseignement qui a sa valeur propre.

 

Mais si le ring peut produire d'aussi brillantes qualités, il faut avoir un véritable parti pris pour nier qu’il puisse engendrer des vices terribles et le destin voulut que ce matin-là, nous eussions les deux exemples sous les yeux.

 

Pendant que la lutte se poursuivait et tournait contre le champion de Sir Lothian Hume, le hasard fit que mes regards se détournèrent fort souvent pour remarquer l'expression que prenait sa figure.

 

Je savais, en effet, avec quelle témérité il avait parié, je savais que sa fortune aussi bien que son champion s'effondraient sous les coups écrasants du vieux boxeur.

 

Le sourire confiant, qu'il avait en suivant les rounds du début, avait depuis longtemps disparu de ses lèvres et ses joues avaient pris une pâleur livide, en même temps que ses yeux gris et farouches lançaient des regards furtifs de dessous les gros sourcils.

 

Plus d’une fois, il éclata en imprécations sauvages, lorsqu'un coup jetait Wilson à terre.

 

Mais je remarquai tout particulièrement que son menton ne cessait de se retourner vers son épaule et qu'à la fin de chaque round il avait de prompts et vifs coups d'œil vers les derniers rangs de la foule.

 

Pendant quelque temps, sur cette pente immense, formées de figures qui s’étageaient en demi-cercle derrière nous, il me fut impossible de découvrir exactement sur quel point son regard se dirigeait.

 

Mais à la fin, je parvins à le reconnaître.

 

Un homme de très haute taille qui montrait une paire de larges épaules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus grande attention de notre côté et je m'aperçus qu'il se faisait un échange rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que le groupe dont il formait le centre était composé de tout ce qu’il y avait de plus dangereux dans l’assemblée, des gens aux figures farouches et vicieuses, exprimant la cruauté et la débauche.

 

Ils hurlaient comme une meute de loups à chaque coup et lançaient des imprécations à Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans son coin.

 

Ils étaient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler à demi-voix et regarder de leur côté comme s'ils s'attendaient à quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait à quel point le danger était imminent et combien il pouvait être grave.

 

Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et la pluie battante était plus forte que jamais.

 

Une vapeur épaisse montait des deux combattants et le ring était transformé en une mare de boue.

 

Des chutes multiples avaient donné aux adversaires une couleur brune à laquelle se mêlaient ça et là d'horribles taches rouges.

 

Chaque round avait donné l'indice que Wilson le Crabe baissait et il était évident, même pour mes yeux inexpérimentés, qu'il s'affaiblissait rapidement.

 

Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de le soutenir.

 

Mais sa science, grâce à de longs exercices, avait fait de lui une sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait avec moins de force, il le faisait toujours avec la même justesse.

 

Et même un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le dessus dans la lutte, car c'était le forgeron qui portait les marques les plus terribles.

 

Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais quelle fixité, quel égarement, on ne sait quel embarras dans la respiration qui nous révélaient que les coups les plus dangereux ne sont pas ceux qui se voient le mieux à la surface.

 

Un vigoureux coup de travers, lancé à la fin du trente et unième round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le trente-deuxième round, dans une attitude plus élégamment brave que jamais, on eût dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie rappelait celle d'un homme qui a reçu un coup d'assommoir.

 

– Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'écria Belcher. Vous pouvez y aller de votre façon, maintenant.

 

– Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.

 

– Que le diable m'emporte ! J'aime son genre, cria Sir John Lade. Il ne recule pas, il ne cède pas. Il ne cherche pas le corps à corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre. Il faut l'emmener, le brave garçon.

 

– Qu'on l'emmène ! Qu'on l'emmène ! répétèrent des centaines de voix.

 

– Je ne veux pas qu'on m'emmène. Qui ose parler ainsi ? s'écria Wilson qui était revenu après une nouvelle chute sur les genoux de ses seconds.

 

– Il a trop de cœur pour crier assez, dit le général Fitzpatrick.

 

Puis s'adressant à Sir Lothian :

 

– Vous qui êtes son soutien, vous devriez demander qu'on jette l'éponge en l'air.

 

– Vous croyez qu'il ne peut vaincre ?

 

– Il est battu sans rémission, monsieur.

 

– Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de première force.

 

– Jamais homme plus endurant n'ôta sa chemise, mais l'autre est trop fort pour lui.

 

– Eh bien ! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de plus.

 

En parlant, il se retourna à demi et je le vis lever le bras gauche en l'air par un geste singulier.

 

– Coupez les cordes ! Qu'on joue franc jeu ! Attendez que la pluie cesse ! cria derrière moi une voix de stentor.

 

Je vis que c'était celle de l'homme de haute taille à l'habit vert-bouteille.

 

Son cri était un signal, car cent voix rauques partirent avec le bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble :

 

– Franc jeu pour Gloucester ! Forçons le ring, forçons le ring !

 

Jackson, venait de crier : « Allez ! » et les deux hommes couverts de boue étaient déjà debout, mais maintenant l'intérêt se portait sur l'assistance et non sur le combat.

 

Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la foule, y avaient déterminé autant d'ondulations dans toute sa largeur.

 

Toutes les têtes oscillaient avec une sorte de cadence dans un même sens comme dans un champ de blé, sous un coup de vent.

 

À chaque poussée le balancement augmentait. Ceux des premiers rangs faisaient de vains efforts pour résister à l'impulsion qui venait du dehors.

 

Enfin, deux coups secs se firent entendre.

 

Deux des piquets blancs, avec la terre adhérente à leur pointe, furent lancés dans le ring extérieur et une frange de gens lancés par la vague compacte qui était en arrière fut précipitée contre la ligne des gardes.

 

Les longues cravaches s'abattirent, maniées par les bras les plus vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en hurlant, avaient à peine réussi à reculer quelques pas devant les coups impitoyables qu'une nouvelle poussée de l'arrière les rejetait de nouveau dans les bras des gardes.

 

Un bon nombre d'entre eux se jetèrent à terre et laissèrent passer sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres, rendus enragés par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de chasse et leurs cannes.

 

Alors, pendant que la moitié de la foule se serrait à droite et l'autre moitié à gauche, pour se soustraire à la pression de derrière, cette vaste masse se coupa soudain en deux et, à travers l'espace vide, s'élança une troupe de bandits venus de l'autre bord. Tous étaient armés de cannes plombées et hurlaient :

 

– Franc jeu et vive Gloucester !

 

Leur élan résolu entraîna les gardes, les cordes du ring intérieur furent cassées comme des fils et en un instant, le ring devint le centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de têtes, de fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient face-à-face, si serrés qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer et ils continuaient à se battre sans faire attention au chaos qui faisait rage autour d'eux, pareils à deux bouledogues qui se tiendraient mutuellement par la gorge.

 

La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres, les conseils lancés à tue-tête, l'odeur forte du drap mouillé, les moindres détails de cette scène, vue dans ma première jeunesse, tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de netteté que si c'était d'hier. À ce moment, il ne nous était pas facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous aussi, au milieu de cette foule enragée, qui nous portait de côté et d'autre et parfois nous soulevait de terre.

 

Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derrière Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgré les bâtons et les cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient à marquer les rounds, et à surveiller le combat.

 

– Le ring est forcé, cria de toute sa force Sir Lothian Hume. J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans résultat.

 

– Gredin ! s'écria mon oncle avec colère. C'est vous qui avez organisé cela.

 

– Vous avez déjà un compte à régler avec moi, dit Hume d'un ton sinistre et narquois.

 

Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en plein dans les bras de mon oncle.

 

Les figures des deux hommes n'étaient qu'à quelques pouces de distance l’une de l'autre, et les yeux effrontés de Sir Lothian Hume durent se baisser sous l'impérieux dédain qui brillait d'une froide lueur dans ceux de mon oncle.

 

– Nous réglerons nos comptes, ne vous en inquiétez pas, bien que ce soit me dégrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de votre sorte. Où en sommes-nous, Craven ?

 

– Nous aurons à prononcer partie remise, Tregellis.

 

– Mon homme est en plein combat.

– Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tâche quand à chaque instant, je reçois un coup de fouet ou de canne.

 

Jackson se lança soudain dans la foule, mais il revint les mains vides et l'air piteux.

 

– On m'a volé ma montre de chronométreur, s'écria-t-il. Un petit gredin me l'a arrachée de la main.

 

Mon oncle porta la main à son gousset.

 

– La mienne a disparu aussi, s'écria-t-il.

 

– Prononcez la remise sans délai ou votre homme va être malmené, dit Jackson.

 

Et nous vîmes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique à la main, commençaient à le cerner.

 

– Consentez-vous à une remise, Sir Lothian Hume ?

 

– J'y consens.

 

– Et vous, Sir Charles ?

 

– Non, certes.

 

– Le ring a disparu.

 

– Ce n'est pas ma faute.

 

– Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les champions se retirent et que les enjeux soient rendus à leurs possesseurs.

 

– Une remise ! une remise ! cria-t-on de tous côtés.

 

Et bientôt la foule se dispersa de tous côtés, les piétons au pas de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres, les Corinthiens à la recherche de leurs chevaux et de leurs voitures.

 

Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.

 

– J'espère que je ne vous ai pas fait trop de mal.

 

– J'en ai assez reçu pour avoir de la peine à me tenir debout. Et vous ?

 

– Ma tête chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a favorisé.

 

– Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne désire pas une plus belle lutte.

 

– Ni moi non plus. Bonjour.

 

Et alors les deux champions aux braves cœurs se frayèrent passage à travers les bandits hurlants, comme deux lions blessés parmi une meute de loups et de chacals.

 

Je le répète, si le ring est tombé bien bas, il ne faut pas l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais à la cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.

 

Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnête que le rôdeur de champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval de course qui sert de prétexte pour commettre leurs coquineries.

 

XIX – À LA FALAISE ROYALE

 

Mon oncle, dans sa bonté, se préoccupa de faire coucher Harrison dès que la chose fut possible, car le forgeron, quoiqu'il prît ses blessures en riant, n'en avait pas moins été rudement malmené.

 

– N'ayez pas l'audace de me demander encore de vous battre, Jack Harrison, disait sa femme en contemplant cette figure cruellement ravagée. Tenez, vous voila en pire état que quand vous avez battu Baruch le Noir et sans votre pardessus, je ne pourrais pas jurer que vous êtes l'homme qui m'a conduite à l'autel. Quand le roi d'Angleterre le demanderait, je ne vous laisserais jamais recommencer.

 

– Eh bien, ma vieille, je vous donne ma parole que jamais je ne recommencerai. Il vaut mieux quitter la lutte que d’aller jusqu'à ce que la lutte me quitte.

 

Il fit une grimace en avalant une gorgée du flacon de brandy que lui tendait Sir Charles.

 

– C'est un liquide de premier choix, monsieur. Mais il me brûle terriblement mes lèvres fendues. Ah ! voici John Cummings, l'hôtelier de Friar's Oak, aussi vrai que je suis un pêcheur ! On le croirait à la recherche d'un médecin des fous, à en juger par la figure qu'il fait.

 

C'était, en effet, un singulier personnage que celui qui s'avançait avec nous sur la lande.

 

Il avait la figure échauffée, l'air hébété de l'homme qui revient à la raison au sortir de l'état d'ivresse.

 

Il courait de côtés et d'autres, la tête nue, les cheveux et la barbe au vent.

 

Il se précipitait en courts zigzags, d'un groupe à l'autre, son air extraordinaire attirant sur lui un feu roulant de traits d'esprit, si bien qu'il me rappelait malgré moi une bécasse voletant à travers une ligne de fusils.

 

Nous le vîmes s'arrêter un instant près de la barouche jaune et remettre quelque chose à Sir Lothian Hume.

 

Aussitôt après, il revint et nous apercevant tout à coup, il jeta un grand cri de joie et courut vers nous de toute sa vitesse en tenant un papier à bout de bras.

 

– Vous me faites un bel oiseau, John Cummings, dit Harrison d'un ton de reproche. Ne vous avais-je pas recommandé de ne pas avaler une goutte de liquide, avant d'avoir remis votre message à Sir Charles ?

 

– Je mériterais d'être roué, oui, cria-t-il tourmenté par le remords. Je vous ai demandé, Sir Charles, aussi vrai que je suis vivant, mais vous n'étiez pas là et alors que voulez-vous ? J'étais si content de placer mes enjeux à ce prix-là, sachant qu'Harrison allait lutter… Et puis le maître de l'hôtel Georges m'a fait goûter à ses bouteilles de derrière les fagots, si bien que je n'ai plus eu ma tête à moi. Et à présent, c'est seulement après le combat que je vous vois, Sir Charles, et si vous faites tomber votre fouet sur mon dos, je n'aurai que ce que je mérite.

 

Mais mon oncle ne prêtait aucune attention aux reproches que l'hôtelier s'adressait à lui-même avec volubilité.

 

Il avait ouvert le billet et le lisait en relevant légèrement les sourcils, ce qui était chez lui la note la plus élevée dans la gamme assez restreinte de ses facultés d'émotion.

 

– Que comprenez-vous à ceci, mon neveu ? demanda-t-il en faisant passer le billet.

 

Voici ce que je lus :

 

« Sir Charles Tregellis,

 

« Sur le nom de Dieu, dès que ces mots vous viendront, rendez-vous à la Falaise royale et mettez le moins de temps possible à faire le trajet.

 

« Je vous prie de venir aussitôt que cela sera possible, et jusqu'à ce moment-là, je resterai celui que vous connaissez sous le nom de

 

« JAMES HARRISON. »

 

– Eh bien, mon neveu ? interrogea mon oncle.

 

– Eh bien, monsieur, je ne sais pas ce que cela peut signifier.

 

– Qui vous a remis cela, bonhomme ?

 

– C'était le jeune Jim Harrison lui-même, dit l'hôtelier, quoique j'aie eu de la peine à le reconnaître. On l'aurait pris pour son propre fantôme. Il était si pressé de vous faire parvenir cela qu'il n'a pas voulu me quitter avant de voir les chevaux harnachés et la voiture en route. Il y avait un billet pour vous et un autre pour Sir Lothian Hume, et je rendrais grâces au ciel que Jim ait choisi un meilleur messager.

– Voila qui est mystérieux en effet, dit mon oncle en penchant la tête sur le billet. Que pouvait-il bien faire dans cette maison de mauvais augure ? Et pourquoi signe-t-il celui que vous connaissiez sous le nom de James Harrison ? Est-ce que j'aurais pu l'appeler d'un autre nom ? Harrison, vous pouvez apporter quelque lumière dans ceci. Quant à vous, Mistress Harrison, votre physionomie me prouve que vous êtes au fait.

 

– Ça se pourrait, Sir Charles, mais mon Jack et moi nous sommes de bonnes gens, simples. Nous allons devant nous tant que nous y voyons clair et quand nous n'y voyons plus clair, nous nous arrêtons. La chose a marché comme ça pendant vingt ans, mais à présent nous nous en tenons quittes et nous laisserons nos supérieurs devant. Ainsi donc, si vous tenez à savoir ce que ce billet signifie, je ne puis que vous conseiller de faire ce qu'on vous demande, d'aller en voiture à la Falaise royale où vous saurez tout.

 

Mon oncle mit le billet dans sa poche.

 

– Je ne bougerai pas d'ici, Harrison, sans vous avoir vu entre les mains d'un chirurgien.

 

– Ne vous inquiétez pas de moi, monsieur. La bonne femme et moi nous pouvons retourner à Crawley dans le gig ; avec un yard d'emplâtre et une tranche de viande saignante, je serai bientôt sur pied.

 

Mais mon oncle ne voulut rien entendre. Il conduisit le couple à Crawley, où le forgeron fut confié aux soins de sa femme, après avoir été installé dans les conditions les plus confortables qu'on put obtenir avec de l'argent. Ensuite on déjeuna à la hâte et on lança les juments sur la route du sud.

 

– Voilà qui met un terme à mes rapports avec le ring, mon neveu, dit mon oncle, je reconnais qu'il est désormais impossible d'en interdire l'accès à la friponnerie. J’ai été filouté et nargué, mais on finit par apprendre la prudence et jamais je ne patronnerai une lutte de professionnels.

 

Si j'avais été plus âgé ou s'il m'avait inspiré moins de crainte, j'aurais pu lui dire ce que j'avais dans le cœur.

 

Je lui aurais demandé de renoncer à d'autres choses encore et d'abandonner ce monde superficiel dans lequel il vivait, de chercher une autre tâche qui fût digne de sa vigoureuse intelligence et de son excellent cœur.

 

Mais à peine cette pensée avait-elle surgi dans mon esprit, qu'il avait oublié ces moments de sérieux et se mettait à causer de nouveaux harnais à ornements d'argent qu'il comptait inaugurer sur le Mail, ou bien du pari de mille livres qu'il se proposait de mettre sur sa jeune jument Ethelberta contre Aurelius, le fameux cheval de trois ans de Lord Doncaster.

 

Nous avions atteint Whiteman’s Green, ce qui faisait une bonne moitié de la distance entre la dune de Crawley et Friar's Oak, lorsque je jetai un coup d'œil en arrière et je vis sur la route le reflet du soleil sur une haute voiture jaune.

 

Sir Lothian Hume nous suivait.

 

– Il a reçu la même invitation que nous et il se rend au même but, dit mon oncle en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule. On nous demande tous les deux à la Falaise royale, nous, les deux survivants de cette sombre affaire. Et c'est Jim Harrison qui nous y appelle. Mon neveu, j'ai mené une existence pleine d'événements, mais je sens que c'est une scène plus étrange que les autres, qui m'attend parmi ces arbres.

 

Il fouetta les juments.

Alors, grâce à la courbe que faisait la route, nous pûmes apercevoir les hauts et noirs pignons du vieux manoir, se dressant parmi les vieux chênes qui l’entourent.

 

Cette vue, le renom de cette demeure ensanglantée, et hantée de fantômes, auraient suffi pour faire passer un frisson dans mes nerfs, mais lorsque les paroles de mon oncle me rappelèrent tout à coup que cette étrange invitation avait été adressée aux deux hommes qui avaient été mêlés à cette tragédie digne du temps passé, et que cet appel venait de mon compagnon de mes jeux d'enfant, je retins mon souffle, croyant voir se former le contour de je ne sais quel événement important qui se préparait sous nos yeux.

 

La grille rouillée, entre les deux colonnes croulantes et surmontées d'armoiries, s'ouvrit à deux battants.

 

Mon oncle, dans son impatience, cingla les juments pendant que nous volions sur l'avenue envahie par les herbes folles, et il finit par les arrêter brusquement devant les marches que le temps avait noircies de taches.

 

La porte d'entrée s'était ouverte et le petit Jim était là à nous attendre.

 

Mais combien ce petit Jim ressemblait peu à celui que j'avais connu et affectionné.

 

Il y avait quelque chose de changé en lui.

 

Ce changement était si évident que ce fut ce qui me frappa d'abord et il était si subtil que je ne pus trouver de mots pour le définir.

 

Ce n’était pas qu'il fût mieux habillé que jadis, car je reconnus le vieux costume brun qu'il portait.

 

Ce n'était pas qu'il eût l'air moins engageant, car son entraînement l'avait laissé tel qu'il pouvait passer pour le modèle de ce que devait être un homme.

 

Et pourtant ce changement était réel. C’était je ne sais quelle dignité dans l’expression, je ne sais quoi qui donnait de l’assurance à son attitude et qui par sa présence visible paraissait être la seule chose qui eût manqué pour lui donner l'harmonie et la perfection.

 

Et malgré son exploit on eût dit que son nom d'écolier, petit Jim, lui était resté naturellement jusqu'au moment où je le vis en sa virilité maîtresse d'elle-même et si magnifique sur le seuil de la vieille maison.

 

Une femme était debout à côté de lui, la main posée sur son épaule. Je vis que c'était Miss Hinton, d'Anstey Cross.

 

– Vous vous souvenez de moi, Sir Charles Tregellis ? dit-elle en s'avançant, lorsque nous descendîmes de voiture.

 

Mon oncle la regarda longuement en face, d'un air intrigué.

 

– Je ne crois pas avoir eu le plaisir de… Et pourtant, madame…

 

– Polly Hinton, du Haymarket. Certainement vous ne pouvez avoir oublié Polly Hinton.

 

– Oubliée ! Mais nous avons tous pris votre deuil, à Pop's Alley pendant plus d'années que je ne voudrais. Mais je me demande avec surprise…

 

– Je me suis mariée secrètement et j'ai quitté le théâtre. Je tiens à vous demander pardon de vous avoir enlevé Jim, la nuit dernière.

 

– C'était donc vous ?

 

– J'avais sur lui des droits encore plus respectables que les vôtres. Vous étiez son patron, moi j'étais sa mère.

 

Et en parlant, elle attira vers elle la tête de Jim.

 

À ce moment, où leurs joues étaient près de se toucher, ces deux figures, l'une qui portait encore les traces d'une beauté féminine en train de s'effacer, l'autre où se peignait la force masculine en plein développement, ces deux figures avaient un tel air de ressemblance avec leurs yeux noirs, leur chevelure d'un noir bleu, leur front large et blanc que je m'étonnai de ne pas avoir deviné leur secret, dès le jour où je les avais vus ensemble.

 

– Oui, c'est mon garçon à moi et il m'a sauvé de quelque chose qui était pire que la mort, ainsi que votre neveu Rodney pourra vous le dire. Mais mes lèvres étaient scellées et c'est seulement hier soir que j'ai pu lui dire que c'était à sa mère qu'il avait rendu le charme de la vie à force de douceur et de patience.

 

– Chut, ma mère ! dit Jim en posant les lèvres sur la joue de sa mère. Il y a des choses qui doivent rester entre nous. Mais, dites-moi, Sir Charles, comment s'est passé le combat ?

 

– Votre oncle aurait remporté la victoire, mais des gens de la populace ont forcé le ring.

– Il n'était pas mon oncle, Sir Charles, mais il a été pour moi et pour mon père l'ami le meilleur, le plus fidèle qu'il y ait eu au monde. Je n'en connais qu'un d'aussi vrai, reprit-il en me prenant la main, et il se nomme mon bon vieux Rodney Stone. Mais il n'a pas eu trop de mal, j'espère ?

 

– D'ici huit ou quinze jours il sera sur pied. Mais je ne saurais affirmer que je comprends de quoi il s'agit, et je me permettrai de vous dire que vous ne m'avez rien appris qui me paraisse justifier la façon dont vous avez rompu votre engagement, d'un seul mot.

 

– Entrez, Sir Charles, et, j'en suis convaincu, vous reconnaîtrez qu'il m'eût été impossible d'agir autrement. Mais si je ne me trompe pas, voici Sir Lothian Hume.

 

La barouche jaune avait enfilé l'avenue, et peu d'instants après, les chevaux harassés, essoufflés, venaient de s'arrêter derrière notre voiture.

 

Sir Lothian sauta à bas, d'un air sombre qui présageait la tempête.

 

– Restez où vous êtes, Corcoran, dit-il.

 

Et alors j'entrevis un habit vert-bouteille qui m'apprit qui était son compagnon de voyage.

 

– Eh bien ! reprit-il en promenant autour de lui un regard insolent, je serais fort aise de savoir quel est celui qui a l'impertinence de m'adresser une invitation à visiter ma propre maison, et où diable voulez-vous en venir en envahissant ma propriété ?

 

– Je vous réponds que vous comprendrez cela et bien d'autres choses encore, dit Jim qui avait sur les lèvres un sourire énigmatique. Si vous voulez bien me suivre, je ferai tous mes efforts pour vous expliquer tout cela.

 

Et tenant la main de sa mère, il nous conduisait dans cette chambre fatale où les cartes étaient encore entassées sur le guéridon et où la tache sombre se dissimulait encore dans un coin.

 

– Eh bien, monsieur, votre explication ? s'écria Sir Lothian qui se plaça les bras croisés près de la porte.

 

– Mes premières explications, c'est à vous que je les dois, Sir Charles.

 

Et, en écoutant ses paroles et en observant ses manières, je ne pus qu'admirer le résultat produit sur un jeune paysan par la société de cette femme qui était sa mère sans qu'il le sût.

 

– Je tiens, reprit-il, à vous dire ce qui se passa cette nuit-là.

 

– Je vais le raconter à votre place, Jim, dit sa mère. Vous devez savoir, Sir Charles, que quoique mon fils ne connût rien au sujet de ses parents, nous étions vivants tous les deux et que nous ne l’avons jamais perdu de vue. Pour ma part, je l'aurais laissé agir à son gré, aller à Londres et relever ce défi. C'est seulement hier que la nouvelle en arriva aux oreilles de son père, qui ne voulut le permettre à aucun prix. Il était dans un état d'extrême faiblesse et il ne fallait pas s'opposer à ses désirs. Il me donna l’ordre de partir aussitôt et de ramener son fils auprès de lui. Je ne savais que faire, car j'étais convaincue que Jim ne viendrait jamais à moins qu'on ne lui trouvât un remplaçant. J'allai trouver les braves gens qui l'avaient élevé. Je les mis au fait de la situation. Mistress Harrison aimait Jim, comme s'il eût été son propre fils, et son mari affectionnait le mien, de sorte qu'ils vinrent à mon aide. Que Dieu les bénisse pour leur bonté envers une épouse et une mère affligée. Harrison consentait à prendre la place de Jim, si celui-ci voulait aller retrouver son père. Alors, je me rendis en voiture à Crawley. Je découvris où était la chambre de Jim et je lui parlai par la fenêtre, car j'étais certaine que ceux qui le soutenaient ne le laisseraient point partir. Je lui dis que j'étais sa mère. Je lui dis qui était son père. Je lui dis que mon phaéton attendait et que j'étais à peu près certaine qu'il arriverait à peine assez à temps pour recevoir la dernière bénédiction de ce père qu'il n’avait jamais connu. Et cependant le jeune homme ne voulut jamais partir avant que je lui eusse affirmé qu'Harrison le remplacerait.

 

– Pourquoi n'a-t-il pas laissé un mot pour Belcher ?

 

– J’avais la tête perdue, Sir Charles. Trouver un père et une mère, un nom et un rang en quelques minutes. Il y avait de quoi bouleverser une cervelle plus forte que la mienne. Ma mère me demandait de partir avec elle et je suis parti. Le phaéton attendait, mais nous étions à peine en route, qu'un individu saisit la bride des chevaux et un couple de bandits m'assaillit. J'en assommai un avec le bout de mon fouet et il lâcha la trique dont il allait me frapper. Puis, je fouettai les chevaux, ce qui me débarrassa des autres, et je partis sain et sauf. Je ne puis m'imaginer qui ils étaient et quel motif ils pouvaient avoir de nous attaquer.

 

– Peut-être que Sir Lothian Hume pourrait vous l'apprendre, dit mon oncle.

 

Notre ennemi ne dit rien, mais ses petits yeux gris se tournèrent de notre côté avec une expression des plus menaçantes.

 

– Lorsque je fus venu ici, que j'eus vu mon père, je descendis…

 

Mon oncle l'interrompit par une exclamation d'étonnement.

– Qu'avez-vous dit, jeune homme, vous êtes venu ici, et vous avez vu votre père, ici, à la Falaise royale ?

 

– Oui, monsieur.

 

Mon oncle devint très pâle :

 

– Au nom du ciel, dites-nous alors où est votre père ?

 

Jim pour toute réponse nous fit signe de regarder derrière nous, et nous nous aperçûmes que deux hommes venaient d'entrer dans la pièce par la porte qui donnait sur l'escalier.

 

Je reconnus immédiatement l'un d'eux.

 

Cette figure qui avait l'impassibilité d'un masque, ces façons pleines de réserve, ne pouvaient appartenir qu'à Ambroise l'ancien valet de mon oncle.

 

Quant à l'autre, il était tout différent et offrait un aspect des plus singuliers.

 

Il était de haute taille, enveloppé dans une robe de chambre de nuance foncée et s'appuyait de tout son poids sur une canne.

 

Sa longue figure exsangue était si maigre, si blême, que par une étrange illusion on aurait pu la croire transparente.

 

C'est seulement sous les plis d'un linceul qu'il m'est arrivé de voir une face aussi défaite.

 

Sa chevelure mêlée de mèches grises, son dos courbé auraient pu le faire prendre pour un vieillard, mais la couleur noire de ses sourcils, la vivacité et l'éclat des yeux noirs qui brillaient au-dessous, suffirent pour me faire douter que ce fût réellement un vieillard qui se tenait devant nous.

 

Il y eut un instant de silence qu'interrompit un juron lancé avec emportement par Sir Lothian Hume.

 

– Par Dieu ! C'est Lord Avon ! s'écria-t-il.

 

– Entièrement a votre service, gentlemen, répondit l'étrange personnage en robe de chambre.

 

XX – LORD AVON

 

Mon oncle était essentiellement un homme impassible et cette impassibilité s'était encore développée sous l'influence de la société dans laquelle il vivait.

 

Il aurait pu retourner une carte de laquelle dépendit sa fortune sans qu'un de ses muscles eut bougé et je l'avais vu conduire à une allure qui eût pu lui être mortelle, sur la route de Godstone, en gardant l'air aussi calme que s'il eût fait sa promenade quotidienne sur le mail.

 

Mais la secousse qu'il reçut à ce moment même fut si forte, qu'il dut rester immobile, les joues pâles, le regard fixe, avec une expression d'incrédulité.

 

Deux fois, je vis ses lèvres s'ouvrir, deux fois, il porta la main à sa gorge, comme si une barrière s'était dressée entre lui et son désir de parler.

 

Enfin, il fit en courant quelques pas vers les deux hommes, les mains tendues en avant, comme pour les accueillir.

 

– Ned ! s'écria-t-il.

 

Mais l'étrange personnage, qui était debout devant lui, croisa les bras sur la poitrine.

 

– Non, Charles, dit-il.

 

Mon oncle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.

 

– Assurément, Ned, vous allez me faire bon accueil, après tant d'années.

 

– Vous avez cru que j'avais commis cet acte, Charles. J'ai lu cela dans votre attitude dans cette terrible matinée. Vous ne m'avez jamais demandé d'explication. Vous n'avez jamais réfléchi combien il était impossible qu'un homme de mon caractère eût commis un tel crime. Au premier souffle du soupçon, vous, mon ami intime, l'homme qui me connaissait le mieux, vous m'avez regardé comme un voleur et un assassin.

 

– Non, non, Ned.

 

– Mais si, Charles, j'ai lu cela dans vos yeux. C'est pour cela que désireux de mettre en mains sûres l'être qui m'était le plus cher au monde, j'ai dû renoncer à vous et le confier à l'homme qui jamais, depuis le premier moment, n'a eu de doutes sur mon innocence. Il valait mille fois mieux que mon fils fût élevé dans un milieu humble et qu'il ignorât son malheureux père plutôt que d'apprendre à partager les doutes et les soupçons de ses égaux.

 

– Alors il est réellement votre fils ? s'écria mon oncle en jetant sur Jim un regard stupéfait.

 

Pour toute réponse, l'homme leva son long bras décharné et posa sa main amaigrie sur l'épaule de l'actrice qui le regarda avec l'amour dans les yeux.

 

– Je me suis marié, Charles, et j'ai tenu la chose secrète parce que j'avais choisi ma femme en dehors de notre monde. Vous connaissez le sot orgueil qui a été toujours le trait le plus prononcé de mon caractère. Je n'ai pu me décider à avouer ce que j'avais fait. C'est cette négligence de ma part, qui a amené une séparation entre nous et dont le blâme doit retomber sur moi et non sur elle. Néanmoins, en raison de ses habitudes, je lui ai retiré l'enfant et assuré une rente, à la condition qu'elle ne s'occupât point de lui. Je craignais que l'enfant ne fût gâté par elle, et dans mon aveuglement, je n'avais pas compris qu'il pouvait lui faire du bien. Mais dans ma misérable existence, Charles, j'ai appris qu'il y a une puissance qui gouverne nos affaires, quelques efforts que nous fassions pour entraver son action, et que, sans aucun doute, nous sommes poussés par un courant invisible vers un but déterminé, quoique nous puissions nous donner l'illusion trompeuse de croire que c'est grâce à nos coups de rame et à nos voiles que nous hâtons notre marche.

 

J'avais tenu mon regard fixé sur mon oncle, pendant qu'il écoutait ces paroles, mais quand je levai les yeux, ils tombèrent de nouveau sur la maigre figure de loup de Sir Lothian Hume.

 

Il était debout près de la fenêtre.

 

Sa silhouette grise se dessinait sur les vitres poussiéreuses.

 

Jamais je ne vis sur une figure humaine pareille lutte entre des passions diverses et mauvaises : la colère, la jalousie et l'avidité déçue.

 

– Est-ce que cela signifie, demanda-t-il d'une voix tonnante et rauque, que ce jeune homme prétend être l'héritier de la pairie d'Avon ?

 

– Il est mon fils légitime.

 

– Je vous connaissais fort bien, monsieur, dans votre jeunesse, mais vous me permettrez de vous faire remarquer que ni moi ni aucun de vos amis n'a jamais entendu parler de votre femme ou de votre fils. Je défie Sir Charles Tregellis de dire qu'il ait jamais admis l'existence d'un autre héritier que moi.

 

– Sir Lothian, j'ai déjà fait connaître les motifs qui m'ont fait tenir mon mariage secret.

 

– Vous avez donné une explication, monsieur. Mais c'est à d'autres et dans un autre lieu qu'ici que vous aurez à prouver que votre explication est satisfaisante.

 

Deux yeux noirs étincelèrent sur la figure pâle et défaite et produisirent un effet aussi soudain que si un torrent de lumière jaillissait à travers les fenêtres d'une demeure croulante et ruinée.

 

– Vous osez mettre en doute ma parole ?

 

– Je demande une preuve.

 

– Ma parole en est une pour ceux qui me connaissent.

 

– Excusez-moi, Lord Avon, je vous connais et je ne vois pas de motifs pour accepter votre affirmation.

 

C'était un langage brutal exprimé sur un ton brutal.

 

Lord Avon fit quelques pas en chancelant et ce fut seulement grâce à l'intervention de sa femme d'un côté et de son fils de l'autre, qu'il ne porta pas ses mains frémissantes à la gorge de son insulteur.

 

Sir Lothian Hume recula devant cette pâle figure animée où la colère brillait sous les noirs sourcils, mais il continua à porter des regards furieux autour de la pièce.

 

– Un complot fort bien combiné, s'écria-t-il, où un criminel, une actrice et un boxeur de profession ont chacun leur rôle. Sir Charles Tregellis, vous recevrez encore de mes nouvelles et vous aussi, mylord.

 

Il tourna sur les talons et sortit à grands pas.

 

– Il est allé me dénoncer, dit Lord Avon, la figure bouleversée par une convulsion d'orgueil blessé.

 

– Faut-il que je le ramène ? s'écria le petit Jim.

 

– Non, non, laissez-le aller. Cela vaut tout autant, car j'ai déjà pris mon parti et reconnu que mon devoir envers vous, mon fils, l'emporte sur celui qui m'incombe envers mon frère et ma famille et dont je me suis acquitté au prix d'amères souffrances.

 

– Vous avez été injuste envers moi, Ned, si vous avez cru que je vous avais oublié ou que je vous avais jugé défavorablement. Si je vous ai jamais cru l'auteur de cet acte, et comment douter du témoignage de mes yeux, j'ai toujours pensé que cet acte avait été commis dans un moment d'égarement et que vous n'en aviez pas plus conscience qu'un somnambule n'en a de ce qu'il a fait.

 

– Que voulez-vous dire en parlant du témoignage de vos yeux ? dit Lord Avon en regardant fixement mon oncle.

 

– Ned, je vous ai vu dans cette nuit maudite.

 

– Vous m'avez vu ? Où ?

 

– Dans le corridor.

 

– Et qu'est-ce que je faisais ?

 

– Vous sortiez de la chambre de votre frère. J'ai entendu sa voix qui exprimait la colère et la douleur un court instant auparavant. Vous teniez à la main un sac d'argent et votre figure exprimait la plus vive agitation. Si vous pouvez seulement m'expliquer, Ned, de quelle façon vous êtes venu là, vous m'ôterez de dessus le cœur un poids qui s'est fait sentir sur lui, pendant toutes ces années.

 

Personne n'aurait reconnu, en ce moment-là, l'homme qui donnait le ton à tous les petits-maîtres de Londres.

 

En présence de cet ami d'autrefois, devant la scène tragique qui se jouait devant lui, le voile de trivialité et d'affectation venait de se déchirer et je sentais toute ma gratitude envers lui s'accroître et se changer en affection, lorsque je considérais sa figure pâle et anxieuse, l'ardent espoir qui s'y peignait en attendant les explications de son ami.

 

Lord Avon cacha sa figura dans ses mains, et il se fit un silence de quelques minutes, dans le demi-jour de la pièce.

 

– Maintenant, dit-il enfin, je ne m'étonne plus que vous ayez été ébranlé. Mon Dieu, quel filet était tendu autour de moi. Si cette accusation méprisable avait été proférée contre moi, vous, mon ami le plus cher, vous auriez été contraint de chasser tous les doutes qui vous restaient encore sur ma culpabilité. Et pourtant, Charles, quoi que vous ayez vu, je suis aussi innocent que vous dans cette affaire.

 

– Je remercie Dieu de vous entendre parler ainsi.

 

– Mais vous n'êtes pas encore satisfait, Charles, je le vois dans vos yeux. Vous désirez savoir comment un homme, qui était innocent, s'est caché pendant tout ce temps.

 

– Votre parole me suffit, Ned, mais le monde exigera une autre réponse à cette question.

 

– Ce fut pour sauver l'honneur de la famille, Charles. Vous savez combien il m'était cher. Je ne pouvais me disculper sans prouver que mon frère s'était rendu coupable du crime le plus vil que puisse commettre un gentleman. Pendant dix-huit ans, je l'ai couvert au prix de tout ce que pouvait sacrifier un homme. J'ai vécu, comme dans une tombe, d'une vie qui a fait de moi un vieillard, une ruine d'homme alors que j'ai à peine quarante ans. Mais maintenant que je suis réduit à l'alternative de dire tout ce qui s'est passé à propos de mon frère ou de faire tort à mon fils, il n'y a pour moi qu'un parti à prendre et je l'adopte d'autant plus volontiers que j'ai des raisons d'espérer. Il pourra se présenter quelque circonstance qui empêchera ce que j'ai à vous apprendre de parvenir aux oreilles du public.

 

Il se leva de sa chaise et, s'appuyant lourdement sur ses deux soutiens, il traversa la pièce d'un pas chancelant en se dirigeant vers l'étagère couverte de poussière. Là, au centre, se trouvait cet amas fatal de cartes tachées par le temps et la moisissure, tel que le petit Jim et moi, nous l'avions vu plusieurs années auparavant.

 

Lord Avon les remua d'un doigt tremblant, en choisit une douzaine qu'il tendit à mon oncle.

 

– Mettez votre index et votre pouce sur l'angle gauche du bas de chaque carte, et promenez légèrement vos doigts dans les deux sens, dites-moi ce que vous sentez.

 

– On dirait qu'elle a été piquée avec une épingle.

 

– Justement. Et quelle est cette carte ?

 

– Le roi de trèfle.

– Examinez l'angle inférieur de cette carte.

 

– Elle est tout à fait lisse.

 

– Et cette carte, c'est ?…

 

– Le trois de pique.

 

– Et cette autre ?

 

– Elle a été piquée : c'est l'as de cœur.

 

Lord Avon les jeta violemment à terre.

 

– Eh bien, la voilà cette maudite affaire. Ai-je besoin d'en dire davantage, quand chaque mot est un supplice pour moi ?

 

– Je vois quelque chose, mais je ne vois pas tout, Ned, il faut aller jusqu'au bout.

 

Le frêle personnage se raidit. On voyait bien qu'il se tendait en un violent effort.

 

– Alors je vais vous dire cela d'un trait, une fois pour toutes. J'espère que jamais je ne me retrouverai dans la nécessité de rouvrir les lèvres au sujet de cette misérable affaire.

 

« Vous vous rappelez notre partie, vous vous rappelez comme nous perdions. Vous vous rappelez que vous vous êtes retirés, que vous m'avez laissé tout seul, assis dans cette même pièce, à cette même table.

 

« Loin d'être fatigué, j'étais tout à fait éveillé et je passai une heure ou deux à repasser dans mon esprit les incidents du jeu et les modifications qu'il apporterait vraisemblablement dans mon état de fortune.

 

« Comme vous le savez, j'avais subi de grosses pertes, et ma seule consolation était que mon frère avait gagné. Je savais bien que par suite de sa conduite irréfléchie, il était dans les griffes des Juifs et j'espérais que ce qui avait ébranlé ma position aurait pour effet de raffermir la sienne.

 

« Comme j'étais là à manier distraitement les cartes, le hasard me fit remarquer les petites piqûres que vous venez de sentir. J'examinai les paquets et, à mon indicible horreur, je reconnus que quiconque aurait été au courant de ce secret aurait pu les distribuer de façon à se rendre un compte exact des sortes de cartes qui passaient aux mains de chacun des adversaires.

 

« Et alors, le sang me montant à la tête dans un mouvement de honte et de dégoût que je n'avais jamais connu, je me rappelai que mon attention avait été frappée de la façon dont mon frère distribuait les cartes, de sa lenteur et de sa manière de tenir les cartes par le bord inférieur.

 

« Je ne le condamnai pas à la légère, je restai longtemps à peser les moindres indices qui pouvaient lui être favorables ou défavorables.

 

« Hélas, tout concourait à confirmer mes horribles soupçons et à les changer en certitude.

 

« Mon frère avait fait venir les paquets de cartes de chez Ledbing dans Bond Street. Il les avait gardées plusieurs heures dans sa chambre. Il avait joué avec une décision qui alors avait causé notre surprise.

« Et par-dessus tout, je ne pouvais me cacher à moi-même que sa vie passée n'était point telle qu'elle dût faire croire qu'il lui était impossible de commettre un crime aussi abominable.

 

« Tout vibrant de colère et d'humiliation, je montai tout droit par l'escalier, ces cartes à la main, et je lui jetai à la face, son crime, le plus bas, le plus dégradant que pût commettre un coquin.

 

« Il ne s'était pas encore mis au lit et son gain était resté éparpillé sur la table de toilette.

 

« Je ne savais guère que lui dire, mais les faits étaient si terribles qu'il ne tenta pas de nier sa faute.

 

« Vous vous le rappellerez, car c'était la seule circonstance atténuante qu'il y eût à son crime, il n'avait pas encore vingt et un ans.

 

« Mes paroles l'accablèrent.

 

« Il se jeta à genoux devant moi, me supplia de l'épargner.

 

« Je lui dis que par égard pour l'honneur de notre famille, je ne le dénoncerais pas en public, mais que désormais, il devrait toute sa vie s'abstenir de toucher une carte et que l'argent gagné par lui serait restitué le lendemain avec une explication.

 

« – Cela serait la perte de sa position dans le monde, protesta-t-il.

 

« Je répétai qu'il devait subir les conséquences de son acte.

 

« Séance tenante, je brûlai les papiers qu'il m'avait gagnés, je mis toutes les pièces d'or qui se trouvaient sur la table, dans un sac de toile.

 

« Je me disposais à quitter la chambre sans ajouter un mot, mais il se cramponna à moi, me déchira une manchette dans l'effort qu'il fit pour me retenir et me faire promettre de ne rien dire à Sir Lothian Hume et à vous.

 

« C’était son cri de désespoir en me trouvant sourd à toutes ses prières qui est parvenu à vos oreilles, Charles, et qui vous a fait ouvrir votre porte et vous a permis de me voir pendant que je retournais dans ma chambre.

 

Mon oncle poussa un long soupir de soulagement.

 

– Mais ce ne pouvait être plus clair, dit-il.

 

– Dans la matinée, comme vous vous en souvenez, je vins chez vous et je vous rendis votre argent.

 

« J'en fis autant pour Sir Lothian Hume.

 

« Je ne parlai point des raisons qui me faisaient agir ainsi, car je ne pus prendre sur moi de vous avouer notre affreux déshonneur.

 

« Alors survint cette horrible découverte qui a jeté une ombre sur mon existence et qui a été aussi mystérieuse pour moi que pour vous.

 

« Je me voyais soupçonné, je vis aussi que je ne pourrais me justifier qu'en exposant au grand jour, par un aveu public, l'infamie de mon frère.

« Je reculai devant cela, Charles. Plutôt tout souffrir moi-même, que de couvrir de honte, en public, une famille dont l'honneur n'avait pas de tache depuis tant de siècles.

 

« Je me suis donc soustrait à mes juges et j'ai disparu du monde.

 

« Mais il fallait avant tout prendre des mesures au sujet de ma femme et de mon fils dont vous et mes autres amis ignoriez l'existence.

 

« J'ai honte de l'avouer, Mary, et je reconnais que c'est moi seul qui suis à blâmer de tout ce qui s'en est suivi.

 

« À cette époque-là, il existait des motifs qui heureusement ont disparu depuis longtemps et qui me firent juger préférable que le fils fût séparé de sa mère à un âge où il ne pouvait se douter qu'elle fût absente.

 

« Je vous aurais mis dans la confidence, Charles, sans vos soupçons qui m'avaient blessé cruellement, car à cette époque, je ne connaissais pas le motif qui vous avait inspiré ce préjugé contre moi.

 

« Le soir de cette tragédie, je courus à Londres.

 

« Je pris mes mesures pour que ma femme jouît d'un revenu convenable, à la condition qu'elle ne s'occuperait pas de l'enfant.

 

« J'avais, comme vous vous en souvenez, de fréquents rapports avec Harrison le boxeur et avais eu à maintes reprises l'occasion d'admirer la franchise et l'honnêteté de son caractère. Je lui portai alors mon enfant.

 

« Je le trouvai, ainsi que je m'y attendais, absolument convaincu de mon innocence et prêt à m'aider de toutes les façons.

 

« Sur les prières de sa femme, il venait de se retirer du ring et se demandait à quelle occupation il pourrait se livrer.

 

« Je réussis à lui organiser un atelier de forgeron, à condition qu'il exerçât sa profession au village de Friar's Oak.

 

« Nous nous entendîmes pour qu'il donnât Jim comme son neveu et convînmes que celui-ci ne saurait rien de ses malheureux parents.

 

« Vous allez me demander pourquoi je fis choix de Friar's Oak.

 

« C'était parce que j'avais déjà fixé le lieu de ma retraite cachée, et si je ne pouvais voir mon garçon, j'avais du moins la faible consolation de le savoir près de moi.

 

« Vous connaissez ce château.

 

« C'est le plus ancien qu'il y ait en Angleterre, mais ce que vous ignorez, c'est qu'il a été construit tout exprès pour contenir des chambres secrètes. Il n'y en a pas moins de deux que l'on peut habiter sans être vu.

 

« Dans les murs plus épais et les murs extérieurs sont pratiqués des passages.

 

« L'existence de ces chambres a toujours été un secret de famille. Sans doute, c'était un secret auquel je n'attachais pas grande importance et ce fut la seule raison qui m'eût empêché de les montrer à quelque ami.

 

« Je retournai furtivement dans ma demeure. J'y rentrai de nuit. Je laissai dehors tout ce qui m'était cher. Je me glissai comme un rat derrière les panneaux pour passer tout le reste de ma pénible existence dans la solitude et le deuil.

 

« Sur cette figure ravagée, sur cette chevelure grisonnante, Charles, vous pouvez lire le journal de ma misérable existence.

 

« Une fois par semaine, Harrison venait m'apporter des provisions qu'il introduisait par la fenêtre de la cuisine que je laissais ouverte dans cette intention.

 

« Parfois je me risquais la nuit à faire une promenade à la clarté des étoiles et à recevoir sur mon front la fraîcheur de la brise, mais il me fallut enfin y renoncer, car j'avais été aperçu par des campagnards et on commençait à parler d'un esprit qui hantait la Falaise royale. Une nuit deux chasseurs de fantômes…

 

– C'était moi, mon père, moi et mon ami Rodney Stone, s'écria Petit Jim.

 

– Je le sais, Harrison me l'a dit cette même nuit. Je fus fier, Jim, de retrouver en vous la vaillance de Barrington et d'avoir un héritier dont la vaillance pourrait effacer la tache de famille que je m'étais efforcé de couvrir au prix de tant de peines. Puis, vint le jour où la bienveillance de votre mère – sa bienveillance inopportune – vous fournit les moyens de vous enfuir à Londres.

 

– Ah ! Edward, s'écria sa femme, si vous aviez vu notre enfant, pareil à un aigle en cage, se heurtant aux barreaux, vous auriez vous-même aidé à lui permettre une aussi courte excursion.

– Je ne vous blâme pas, Mary, je l'aurais peut-être fait. Il alla à Londres et tenta de s'ouvrir une carrière par sa force et son courage. Un grand nombre de ses ancêtres en ont fait autant, avec cette seule différence que leurs mains étaient fermées sur la poignée d'une épée, mais je n'en connais aucun parmi eux qui se soit comporté avec autant de vaillance.

 

– Pour cela, je le jure, dit mon oncle avec empressement.

 

– Ensuite, au retour d'Harrison, j'appris que mon fils était définitivement engagé dans un match où il s'agissait de lutter en public pour de l'argent. Cela ne devait pas être, Charles. C'est chose bien différente de lutter comme nous l'avons fait dans notre jeunesse, vous et moi, et de concourir pour gagner une bourse pleine d'or.

 

– Mon cher ami, pour rien au monde, je ne voudrais…

 

– Naturellement, Charles, vous ne le feriez pas. Vous avez fait choix de l'homme le plus capable. Pouviez-vous agir autrement ? Mais cela ne devait pas être. Je décidai que le moment était venu de me faire connaître à mon fils, d'autant plus que bien des indices me révélaient que mon genre de vie si contraire aux lois de la nature avait gravement altéré ma santé. Le hasard, je devrais dire plutôt la Providence, fit enfin paraître en pleine lumière ce qui était jusqu'alors resté obscur et me donna les moyens de prouver mon innocence. Ma femme est allée hier soir chercher mon fils pour le ramener auprès de son malheureux père.

 

Il y eut quelques instants de silence et ce fut la voix de mon oncle qui y mit fin.

 

– Vous avez été l'homme le plus cruellement traité du monde, Ned, dit-il. Plaise à Dieu que nous ayons de nombreuses années pour vous indemniser, mais malgré tout nous sommes, à ce qu'il me semble, aussi loin que jamais de savoir comment votre malheureux frère a trouvé la mort.

 

– Cela a été un mystère pour moi, autant que pour vous pendant dix-huit ans. Mais enfin l'auteur du crime s'est révélé. Avancez, Ambroise, et faites votre récit avec autant de franchise et de détails que vous me l'avez fait à moi-même.

 

XXI – LE RÉCIT DU VALET

 

Le valet avait quitté le coin sombre de la pièce où il était resté dans une immobilité telle que nous avions oublié sa présence.

 

Alors, à cet appel de son ancien maître, il vint se placer en pleine lumière et tourna de notre côté sa figure blême.

 

Ses traits d'ordinaire impassibles étaient dans un état d'agitation pénible.

 

Il parlait lentement, avec hésitation, comme si le tremblement de ses lèvres ne lui permettait pas d'articuler ses mots.

 

Et pourtant, telle est la force de l'habitude, sous le coup de cette émotion extrême il conservait cet air de déférence qui distingue les domestiques de bonne maison, et ses phrases se suivaient sur ce ton sonore qui avait attiré mon attention dès le premier jour, celui où la voiture de mon oncle s'était arrêtée devant la maison paternelle.

 

– Milady Avon et gentlemen, dit-il, si j'ai péché dans cette affaire et je conviens franchement qu'il en est ainsi, je ne vois qu'une manière de l'expier, elle consiste dans la confession pleine et entière que mon noble maître Lord Avon m'a demandée.

 

« Aussi, tout ce que je vais vous dire, si surprenant que cela vous paraisse, est la vérité absolue, incontestable, au sujet de la mort mystérieuse du capitaine Barrington.

 

« Il vous semble impossible qu'un homme dans mon humble situation éprouve une haine mortelle, implacable, contre un homme dans la situation qu'occupait le capitaine Barrington.

« Vous estimez que le fossé qui les sépare est trop large.

 

« Gentlemen, je puis vous le dire, un fossé qui peut être franchi par un amour coupable, peut l'être aussi par la haine coupable et le jour où ce jeune homme me ravit tout ce qui donnait pour moi du prix à la vie, je jurai à la face du ciel que je lui ôterais cette existence impure, bien que cet acte fût le plus mince acompte de ce qu'il me redevait.

 

« Je vois que vous me regardez de travers, Sir Charles Tregellis, mais vous devriez, monsieur, prier Dieu pour qu'il ne vous mette jamais dans le cas de vous demander ce que vous seriez capable de faire dans la même situation.

 

Nous étions tous stupéfaits de voir la nature ardente de cet homme se faire jour avec évidence au travers de la contrainte artificielle qu'il s'imposait pour la tenir en échec.

 

On eût dit que sa courte chevelure noire se hérissait. Ses yeux flamboyaient dans l'intensité de son émotion. Sa figure exprimait une malignité haineuse que n'avait pu atténuer la mort de son ennemi, ni le cours des années.

 

Le serviteur plein de discrétion avait disparu, il ne restait plus à la place que l'homme aux pensées profondes, l'être dangereux, capable de se montrer amoureux ardent ou l'ennemi le plus vindicatif.

 

– Nous étions sur le point de nous marier, elle et moi, lorsqu'un hasard fatal mit cet homme sur notre chemin.

 

« Par je ne sais quels vils artifices il la détacha de moi.

 

« J'ai entendu dire qu'elle n'était pas, tant s'en faut, la première et qu'il était passé maître en cet art.

« La chose était accomplie que je ne me doutais pas encore du danger. Elle fut abandonnée, le cœur brisé, son existence perdue et dut rentrer dans la maison où elle apportait la honte et la misère.

 

« Je l'ai vue depuis et elle me dit que son séducteur avait éclaté de rire quand elle lui avait reproché sa perfidie et je lui jurai que cet homme paierait cet éclat de rire avec tout son sang.

 

« J'étais dès lors domestique, mais je n'étais pas encore au service de Lord Avon.

 

« Je me proposai et j'obtins cet emploi, dans la pensée qu'il m'offrirait l'occasion de régler mon compte avec son frère cadet. Et cependant il me fallut attendre un temps terriblement long, car bien des mois se passèrent avant que la visite à la Falaise royale me donnât la chance que j'espérais le jour et dont je rêvais la nuit.

 

« Mais quand elle se présenta, ce fut dans des conditions plus favorables à mes projets que je n'eusse osé y compter.

 

« Lord Avon croyait être seul à connaître les passages secrets à la Falaise royale. En cela il se trompait.

 

« Je les connaissais aussi ou du moins j'en savais assez pour les projets que j'avais formés.

 

« Je n'ai pas besoin de vous dire en détail comment un jour que je préparais les chambres pour les invités, une pression fortuite sur un point de la boiserie fit s'ouvrir un panneau et laissa voir une étroite ouverture dans le mur.

 

« Je m'y introduisis et je reconnus qu'un autre panneau s'ouvrait dans une chambre à coucher plus grande.

 

« C'est tout ce que je savais, mais il ne m'en fallait pas davantage pour mon projet.

 

« L'arrangement des chambres m'avait été confié. Je pris mes mesures pour que le capitaine Barrington occupât la grande chambre et moi la plus petite. J'arriverais près de lui quand je voudrais et personne ne s'en douterait.

 

« Il arriva enfin.

 

« Comment vous décrire l'impatience fiévreuse où je vécus jusqu'à ce que vint le moment que j'avais attendu, en vue duquel j'avais combiné mes plans.

 

« On avait joué pendant une nuit et un jour. Je passai une nuit et un jour à compter les minutes qui me rapprochaient de mon homme.

 

« On pouvait me sonner pour me faire encore apporter du vin. À toute heure j'étais prêt à servir, si bien que ce jeune capitaine dit avec un hoquet que j'étais le modèle des domestiques.

 

« Mon maître me dit d'aller me coucher. Il avait remarqué la rougeur de mes joues, l'éclat de mon regard et mettait tout cela sur le compte de la fièvre.

 

« Et en effet, c'était bien la fièvre qui me tenait, mais cette fièvre-là, il n'y avait qu'un remède pour en venir à bout.

 

« Alors enfin, à une heure très matinale, je les entendis remuer leurs chaises, je devinai qu'ils avaient fini de jouer.

 

« Lorsque j'entrai dans la pièce pour recevoir mes ordres, je m'aperçus que le capitaine Barrington avait déjà gagné son lit tant bien que mal.

 

« Les autres s'étaient également retirés et je trouvai mon maître seul devant la table, en face de sa bouteille vide et des cartes éparpillées.

 

« Il me renvoya dans ma chambre, d'un ton colère, et cette fois-là je lui obéis.

 

« Mon premier soin fut de me pourvoir d'une arme.

 

« Je savais que si je me trouvais face-à-face avec lui, je pourrais l'étrangler, mais je devais m'arranger pour qu'il meure sans faire le moindre bruit.

 

« Il y avait une panoplie de chasse dans le hall. J'y pris un grand couteau à lame droite que je repassai sur ma botte.

 

« Puis je regagnai furtivement ma chambre et je m'assis au bord de mon lit pour attendre.

 

« J'avais décidé ce que je devais faire. Ce serait une mince satisfaction pour moi que de le tuer sans qu'il sache quelle main portait le coup et laquelle de ses fautes il expiait ainsi.

 

« Si je pouvais seulement le lier, lui mettre un bâillon, puis après l'avoir éveillé d'une ou deux piqûres de mon poignard, je pourrais au moins l'éveiller pour lui faire entendre ce que j'avais à lui dire.

 

« Je me représentais l'expression de ses yeux, lorsque les vapeurs du sommeil se seraient peu à peu dissipées, cet air de colère se tournant aussitôt en horreur, en épouvante, lorsqu'il comprendrait enfin qui j'étais et ce que je venais faire.

 

« Ce serait le moment suprême de ma vie.

 

« Je restai à attendre un temps qui me parut la durée d'une heure, mais je n'avais pas de montre et mon impatience était telle que je puis dire qu'en réalité, il s'était écoulé à peine un quart d'heure.

 

« Je me levai alors, j'ôtai mes souliers, je pris mon couteau. J'ouvris le panneau et me glissai sans bruit par l'ouverture.

 

« Je n'avais guère plus de trente pieds à parcourir, mais je m'avançais pouce par pouce, car les vieilles planches moisies faisaient un bruit sec de brindilles cassées dès qu'un corps pesant se plaçait sur elles. Naturellement il faisait noir comme dans un four et je cherchais ma route à tâtons, lentement, bien lentement. À la fin, je vis une raie lumineuse jaune qui brillait devant moi, je savais qu'elle venait de l'autre côté du panneau.

 

« J'arrivais donc trop tôt, car il n'avait pas encore éteint ses chandelles.

 

« J'avais attendu bien des mois, je pouvais attendre une heure de plus, car je ne tenais pas à agir avec précipitation ou étourderie.

 

« Il était absolument nécessaire que je ne fisse aucun bruit en remuant, car je n'étais plus qu'à quelques pieds de mon homme et je n'étais séparé de lui que par une mince cloison de bois.

 

« Le temps avait faussé et fendu les planches, de sorte qu'après m'être avancé avec précaution, aussi près que possible du panneau glissant, je vis que je pouvais regarder sans difficulté dans la chambre.

 

« Le capitaine Barrington était debout près de la table à toilette et avait ôté son habit et son gilet.

 

« Une grande pile de souverains et plusieurs feuilles de papier étaient placées devant lui et il comptait les gains qu'il avait faits au jeu.

 

« Il avait la figure échauffée. Il était alourdi par le manque de sommeil et par le vin.

 

« Cette vue me réjouit, car elle me prouva qu'il dormirait profondément et que ma tâche serait aisée.

 

« J'avais encore les yeux fixés sur lui, quand soudain je le vis se dresser en sursaut avec une expression terrible sur ses traits.

 

Pendant un instant, mon cœur cessa de battre, car je craignis qu'il n'eût deviné d'une façon ou d'une autre ma présence.

 

« Et alors, j'entendis à l'intérieur la voix de mon maître.

 

« Je ne pouvais voir la porte par laquelle il était entré ni l'endroit de la chambre où il se trouvait, mais j'entendis tout ce qu'il était venu dire.

 

« Comme je contemplais la figure rouge et pourpre du capitaine, je le vis devenir d'une pâleur livide quand il entendit les amers reproches où on lui disait son infamie.

 

« Ma revanche m'en fut plus douce, bien plus douce que je ne me l'étais peinte dans mes rêves les plus charmants.

« Je vis mon maître s'approcher de la table à toilette, présenter les papiers à la flamme de la chandelle, en jeter les débris noircis dans le foyer, puis jeter les pièces d'or dans un petit sac de toile brune.

 

« Puis, comme il se retournait pour sortir, le capitaine le saisit par le poignet en le suppliant, en mémoire de leur mère, d’avoir pitié de lui. J'eus un regain d'affection pour mon maître en le voyant dégager sa manchette d'entre les doigts qui s'y cramponnaient et laisser là le misérable gredin étendu sur le sol.

 

« Dès lors, il me restait un point difficile à décider. Valait-il mieux que je fisse ce que j'étais venu faire, ou bien était-il préférable, maintenant que j'étais maître du secret de cet homme, de conserver une arme plus tranchante, plus terrible que le couteau de chasse de mon maître ?

 

« J'étais sûr que Lord Avon ne pouvait pas, ne voudrait pas le dénoncer.

 

« Je connaissais trop bien votre chatouilleuse sensibilité en ce qui regarde l'honneur de la famille, mylord, et j'étais certain que son secret était sain et sauf entre vos mains.

 

« Mais moi, j'avais à la fois le pouvoir et le désir et lorsque sa vie aurait été flétrie, lorsqu'il aurait été chassé comme un chien de son régiment, de ses clubs, le moment serait peut-être venu pour moi de m'y prendre d'une autre façon avec lui.

 

– Ambroise, dit mon oncle, vous êtes un profond scélérat.

 

– Nous avons tous notre manière de sentir, monsieur, et vous me permettrez de vous dire qu'un valet peut être aussi sensible à un affront qu'un gentleman, bien qu'il lui soit interdit de se faire justice par le duel.

« Mais je vous raconte franchement, sur la demande de Lord Avon, tout ce que j'ai pensé et fait cette nuit-là et je poursuivrai alors même que je n'aurais pas le bonheur de conquérir votre approbation.

 

« Lorsque Lord Avon fut sorti, le capitaine resta quelque temps agenouillé, la figure posée sur une chaise.

 

« Lorsqu'il se releva, il se mit à arpenter lentement la pièce en baissant la tête.

 

« De temps à autre, il s'arrachait les cheveux, levait les poings fermés.

 

« Je voyais la moiteur perler sur son front.

 

« Je le perdis de vue un instant.

 

« Je l'entendis ouvrir des tiroirs l'un après l'autre, comme s'il cherchait quelque chose.

 

« Puis, il se rapprocha de la table de toilette où il me tournait le dos.

 

« Sa tête était un peu rejetée en arrière et il portait les deux mains à son col de chemise, comme s'il voulait le défaire.

 

« Puis j'entendis alors un éclaboussement comme si une cuvette avait été renversée et il s'affaissa sur le sol, sa tête dans un coin, et elle faisait avec ses épaules un angle si extraordinaire qu'il me suffit d'un coup d'œil pour comprendre que mon homme allait échapper à l'étreinte où je croyais le tenir.

 

« Je fis glisser le panneau.

« Un instant après j'étais dans la pièce.

 

« Ses paupières battaient encore et quand mon regard se fixa sur ses yeux déjà glacés, je crus y lire une expression de surprise indiquant qu'il me reconnaissait.

 

« Je déposai mon couteau sur le sol et je m'allongeai à côté de lui pour pouvoir lui murmurer à l'oreille une ou deux menues choses dont je tenais à lui laisser le souvenir, mais à ce moment même, il ouvrit la bouche et mourut.

 

« Chose singulière, moi qui n'avais pas eu peur de ma vie, j'eus peur alors à côté de lui, et pourtant, quand je le regardai, quand je vis qu'il était toujours immobile, à l'exception de la tache de sang qui allait toujours s'agrandissant, sur le tapis, je fus pris d'une soudaine crise de peur.

 

« Je pris mon couteau et revins sans bruit dans ma chambre en fermant les panneaux derrière moi.

 

« Ce fut alors seulement que je m'aperçus qu'en ma folle précipitation, au lieu d'avoir rapporté le couteau de chasse, j'avais ramassé le rasoir qui était tombé tout sanglant des mains du mort.

 

« Je cachai ce rasoir dans un endroit où personne ne l'a jamais découvert, mais ma frayeur m'empêcha d'aller chercher l'autre arme, ce que j'aurais sans doute fait si j'avais prévu les conséquences terribles qu'on ne manquerait pas de tirer de sa présence contre mon maître.

 

« Voilà donc, Lady Avon, le récit exact et sincère de la façon dont est mort le capitaine Barrington.

 

– Et comment se fait-il, demanda mon oncle d'un ton colère, que vous ayez toujours laissé un innocent en butte à une persécution, alors qu'un mot de vous l'aurait sauvé.

 

– C'est, Sir Charles, que j'avais les meilleurs motifs pour croire que cette démarche serait fort mal accueillie de Lord Avon. Comment pouvais-je lui dire tout cela sans révéler le scandale de famille qu'il mettait tant de soin à cacher ? J'avoue qu'au début je ne lui ai pas dit tout ce que j'avais vu, mais je dois m'en excuser en rappelant qu'il disparut avant que j'eusse pris le temps de savoir ce que je devais faire.

 

« Pendant bien des années, je puis dire même depuis que je suis entré à votre service, Sir Charles, ma conscience m'a tourmenté et j'ai juré que si jamais je retrouvais mon ancien maître, je lui révélerais tout.

 

« Le hasard m'ayant fait surprendre une histoire racontée par le jeune Mr Stone, ici présent, m'a montré la possibilité que les chambres secrètes de la Falaise royale fussent le séjour de quelqu'un.

 

« J'ai eu la conviction que Lord Avon s'y tenait caché. Je n'ai pas perdu un moment pour le découvrir et lui offrir de faire tout ce qui serait en mon pouvoir.

 

– Il dit la vérité, conclut Lord Avon, mais il eut été bien étrange que j'hésite à faire le sacrifice d'une vie fragile et d'une santé languissante pour une cause à laquelle j'avais déjà donné toute ma jeunesse. De nouvelles réflexions m'ont enfin contraint à modifier ma résolution.

 

« Mon fils, dans l'ignorance où il était de son vrai rang, allait se laisser entraîner dans un genre d'existence qui était en harmonie avec sa force et son courage mais non avec les traditions de sa maison.

« Je me suis dit, en outre, que la plupart des gens qui avaient connu mon frère avaient disparu, qu'il n'était pas nécessaire que tous les faits parussent au grand jour, que si je m'en vais sans avoir dissipé tout soupçon sur ce crime, il en resterait pour ma famille une tache plus noire que la faute qu’il a expiée si terriblement. Pour ces motifs…

 

Le bruit de plusieurs pas lourds qui éveillaient les échos de la vieille maison interrompit Lord Avon.

 

En entendant ce bruit, sa figure prit un degré de plus de pâleur et il regarda piteusement sa femme et son fils.

 

– On vient m'arrêter, s'écria-t-il. Il faudra que je me soumette à l'humiliation d'une arrestation.

 

– Par ici, Sir James, par ici, dit du dehors la voix rude de Sir Lothian Hume.

 

– Je n'ai pas besoin qu'on me montre le chemin dans une maison où j'ai bu maintes bouteilles de bon clairet, répondit une voix de basse taille.

 

Et au même moment, nous vîmes dans le corridor le corpulent squire Ovington en culottes de basane et bottes montantes, la cravache à la main.

 

Il avait à côté de lui Sir Lothian Hume et je vis deux constables de campagne qui regardaient par-dessus son épaule.

 

– Lord Avon, dit le squire, en qualité de magistrat du comté de Sussex, j'ai le devoir de vous dire qu'il y a un mandat d'arrêt contre vous en raison de l'assassinat prémédité de votre frère, le capitaine Barrington, en l'année 1786.

 

– Je suis prêt à me disculper de l'accusation.

 

– Cela, je vous le dis en tant que magistrat, mais en tant qu'homme et comme étant le squire de Rougham-Grange, je suis enchanté de vous voir, Ned, et voici ma main. Jamais on ne me fera croire qu'un bon Tory comme vous, un homme qui a montré la queue de son cheval sur tous les hippodromes des Dunes, ait pu se rendre coupable d'un acte pareil.

 

– Vous me rendez justice, James, dit Lord Avon en serrant la large main brune que le squire lui avait tendue. Je suis aussi innocent que vous et je puis le prouver.

 

– En attendant, dit Sir Lothian Hume, une grosse porte et une solide serrure seront les meilleures précautions pour que Lord Avon se présente lorsqu'on le convoquera.

 

La figure hâlée du squire prit une teinte d'un pourpre foncé quand il s'adressa au Londonien.

 

– Est-ce que vous êtes le magistrat du comté, monsieur ?

 

– Je n'ai pas cet honneur, Sir James.

 

– Alors pourquoi vous permettez-vous de donner des conseils à un homme qui remplit ces fonctions depuis près de vingt ans ? Quand je ne suis pas sûr de mon affaire, monsieur, la loi me donne un clerc avec qui je puis conférer et je n'ai pas besoin d'autre assistance.

 

– Vous le prenez sur un ton trop haut, Sir James, je n'ai pas l'habitude d'être pris à partie si vivement.

 

– Je ne suis pas non plus habitué à me voir interrompre dans l'exercice de mes devoirs officiels, monsieur. Je dis cela en qualité de magistrat, Sir Lothian, mais comme homme, je suis toujours prêt à soutenir mes opinions.

 

Sir Lothian s'inclina.

 

– Vous me permettrez, monsieur, de vous faire remarquer que j'ai des intérêts de la plus grande importance engagés dans cette affaire. J'ai tous les motifs possibles de croire qu'il s'est organisé ici un complot qui vise ma position comme héritier de Lord Avon. Je demande à ce qu'il soit mis en lieu sûr jusqu'à ce que cette affaire soit éclaircie et je vous requiers en votre qualité de magistrat d'exécuter votre mandat.

 

– Que le diable emporte tout cela, Ned, s'écria le squire. Je voudrais bien avoir auprès de moi mon clerc Johnson et je ne demande qu'à vous traiter avec tous les égards que la loi autorise et pourtant, comme vous l'entendez, je suis invité à m'assurer de votre personne.

 

– Permettez-moi, monsieur, de vous suggérer une idée, dit mon oncle. Tant qu'il sera sous la surveillance personnelle du magistrat, il sera réputé sous la garde de la loi, et cette condition est remplie s'il se trouve sous le toit de Rougham-Grange.

 

– Rien de mieux, s'écria le squire avec empressement. Vous allez loger chez moi jusqu'à ce que cette affaire s'en aille en fumée. En d'autres termes, Lord Avon, je me déclare responsable, comme représentant de la loi, de ce que vous serez retenu en lieu sûr, jusqu'au jour où l'on me demandera de vous produire en personne.

 

– Vous avez vraiment bon cœur, James.

 

– Ta ! ta ! je ne fais que me conformer à la loi. J'espère, Sir Lothian Hume, que vous n'avez pas d'objections à faire à cela ?

 

Sir Lothian haussa les épaules et jeta un regard noir au magistrat. Puis s'adressant à mon oncle :

 

– Il y a encore une petite affaire en suspens entre nous, dit-il. Vous plairait-il de me donner le nom d'un ami ?… Mr Corcoran qui est dehors, dans la barouche, agirait en mon nom et nous pourrions nous rencontrer demain matin.

 

– Avec plaisir, répondit mon oncle, je crois pouvoir compter sur votre père, mon neveu ? Votre ami pourra s'entendre avec le lieutenant Stone de Friar's Oak et le plus tôt sera le mieux.

 

Ainsi se termina cette étrange conférence.

 

De mon côté, j'avais couru auprès de mon premier ami d'enfance et je faisais de mon mieux pour lui dire combien j'étais heureux de sa bonne fortune, et il me répondait en m'assurant que quoi qu'il pût lui arriver, rien n'affaiblirait son affection pour moi.

 

Mon oncle me toucha l'épaule et nous allions partir, lorsque Ambroise, ayant remis le masque de bronze sur ses ardentes passions, s'approcha de lui avec respect.

 

– Je vous demande pardon, Sir Charles, mais je suis très choqué de voir votre cravate…

 

– Vous avez raison, Ambroise, Lorimer fait de son mieux, mais je n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui vous remplace.

 

– Je serais fier de vous servir, monsieur. Mais vous devez reconnaître que Lord Avon a des droits antérieurs. S'il consent à me rendre ma liberté…

 

– Vous pouvez partir, Ambroise, vous le pouvez. Vous êtes un excellent serviteur, mais votre présence m'est devenue pénible.

 

– Je vous remercie, Ned, dit mon oncle. Mais vous, Ambroise, il ne faudra pas me quitter aussi brusquement.

 

– Permettez-moi de vous expliquer le motif, monsieur. J'étais décidé à vous prévenir de mon départ quand nous serions arrivés à Brighton, mais ce soir-là, comme nous sortions du village, j'ai vu passer dans un phaéton une dame dont je connaissais fort bien les relations intimes avec Lord Avon, sans être certain que c'était sa femme. Sa présence en cet endroit me confirma dans la conviction qu'il se cachait à la Falaise royale. Je descendis furtivement de votre voiture, je la suivis aussitôt dans le but de lui exposer l'affaire et de lui expliquer combien il était nécessaire que Lord Avon me vit.

 

– Eh bien, je vous pardonne votre désertion, dit mon oncle, et je vous serais fort obligé si vous vouliez bien, de nouveau, arranger ma cravate.

 

XXII – DÉNOUEMENT

 

La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.

 

La famille Avon, si tragiquement dispersée, si singulièrement réunie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.

 

Lorsqu'ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous reconduisit, Ambroise et moi, au village.

 

– Il est préférable de voir votre père tout de suite, mon neveu. Sir Lothian et son homme sont déjà en route depuis quelque temps. Je serais désolé qu'il y ait quelque malentendu dans notre rencontre.

 

De mon côté je pensais à la terrible réputation de notre adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes sentiments, car mon oncle se mit à rire.

 

– Eh bien ! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derrière mon cercueil. Ce n'est pas ma première affaire et je pense bien que ce ne sera pas ma dernière. Quand je me bats aux environs de la ville, j'ai l'habitude d'aller tirer une centaine de balles dans l'arrière-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en état de trouver la route jusqu'à son gilet. Toutefois je confesse que je suis un peu accablé de tout ce qui est arrivé. Penser que mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent ! Et qu'il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de fils et d'héritier ! Voilà qui donnera le coup de grâce à Hume, car je sais que les Juifs lui ont donné de la marge à raison de ses espérances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption de cette façon-là !

 

Parmi toutes les choses extraordinaires qui étaient arrivées, il semblait que ce fût celle-là qui ait fait la plus forte impression sur mon oncle, car il y revint à maintes reprises.

 

Cet homme, qu'il avait fini par regarder comme une machine à faire les nœuds de cravate et à remuer le chocolat, s'était montré animé de passions.

 

C'était un prodige dont il ne revenait pas.

 

Si son réchaud à rasoirs avait mal tourné, il n'en eut pas été plus ébahi.

 

Nous étions à quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous vîmes le long Mr Corcoran, l'homme à l’habit vert, arpentant l'allée du jardin.

 

Mon oncle nous attendait à la porte avec un air de ravissement contenu.

 

– Je suis heureux de vous être utile, de n'importe quelle manière, Sir Charles. Nous avons arrangé cela pour demain à sept heures dans le communal de Ditchling.

 

– Je ne serais pas fâché que l'on puisse remettre ces petites affaires à une heure plus tardive, dit mon oncle. On est obligé de se lever à une heure tout à fait absurde ou de négliger sa toilette.

 

– Il